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Nous ne pouvions pas sortir du restaurant avec moins d’éclat. J’ai voulu régler pour nous deux ; il s’est levé ; avant que je réalise qu’il n’était pas parti aux toilettes, il avait déjà passé sa carte de débit à l’accueil.
J’étais outré. Nous sommes bien ensemble, ou je le défie de répondre ? Dès qu’il est revenu prendre son pardessus, je l’ai engueulé :
— Tu ne m’écoutes pas !
— Mais quoi.
— J’ai dit que je t’invitais !
— Non, tu as dit que tu m’évitais.
— Mais ça n’a aucun sens !
— Justement.
— Et ça t’embête pas que je dise n’importe quoi !
— J’ai cru que cela était une expression.
Évidemment, quand moi je m’emporte, lui se met en colère à sa façon : ferme, mais sans hausser le ton. Et c’est ainsi, que, sur notre route de la table à la porte, les clients et les serveurs ouvrent de grands yeux, taisant leurs conversations. Seul l’automate de la réception nous souhaite le bonsoir, sans manifester aucun doute.
— Inviter, éviter ! Tu veux dire que j’ai un accent fort ! Tu aurais pu chercher à comprendre !
— J’ai lu la reuconnaoïssaince dans tes yeux, j’ai compris que tu voulais me remercier pour le restaurant, cela m’a suffit. Je n’allais pas te causer de l’embarras alors que j’ai undeicteeionnaire pour cela au bureau.
Ses paroles me déconcertent. Nos existences peuvent-elles ne tenir qu’à une syllabe près ? Un accent trop prononcé, un manque de connaissance de la langue commune ? Ce n’est pas qu’il ne m’a pas compris ; mais nous avons utilisé des langages différents. La voix, les inflexions de la voix… Chacun exprimant ses propres idées. Combien de demi-vérités, de demi-mensonges, se nichent dans ces différences ? Combien de temps avant de réaliser que nous nous sommes mal compris ? Y aura-t-il d’autres éclats alimentés par des détails aussi futiles ? Tout me parait tellement injuste. Révolté, j’enfonce les battants de la porte, et je m’engouffre dans la pluie battante au-dehors.
Je m’arrête un peu plus loin, au bord du trottoir, les yeux fixés sur mes pensées. Mais je n’en fixe aucune. Elles s’évanouissent juste, tout comme les bulles qui apparaissent à la surface des flaques par terre. Mes yeux plongent dans le caniveau. C’est là que ma colère s’enfuit et s’écoule.
Mon col est tout détrempé quand il sort sur le pas de la porte. Il s’arrête, croise mon regard et court vers moi.
Je me détourne, honteux. Est-ce que je ne devrais pas mieux le connaitre, après tout ce temps ? Est-ce que je devrai toujours réfléchir avant de parler, pour m’assurer qu’il me comprenne ? Beh ! Cela semble tellement… pas du tout ma manière d’être. Mais si nous ne nous comprenons pas, est-ce que nous ne finirons pas comme deux étrangers ? Peu importe le choix, tout revient au même. Félicitations, me voilà bien avancé ! Et alors, il faudrait tout arrêter ?
Je me sens vide, tout d’un coup. Impuissant. Et vulnérable.
Je reconnais le bruit de ses bottes. Le voilà, tout près de moi. Il ouvre le parapluie qu’il a récupéré à l’automate d’accueil, déploie son bras par-dessus mon épaule, et attire délicatement le reste de mon corps sous la toile protectrice. Je ne moufte pas. Je me dis : « Nous n’avons qu’un parapluie pour deux, » et cette pensée m’obsède. Comme si je n’en perçais pas le sens. Comme si je n’en perçais pas le sens…
La pluie tambourine contre la toile du parapluie. Elle me parait si fragile, à présent.
— Yrann, veux-tu bien que je t’embrasse ? me demande-t-il.
Je relève la tête, surpris. Voilà bien Leaon, comme un phare au milieu de l’océan. Brusque. Incongru. Inespéré. Mais quand je croise sa lumière, je ressens la même passion qu’à notre départ. Et tout redevient possible.
Je dois ignorer l’orage d’idées noires qui me tournoie tout autour. Ce n’est pas le moment. Je donne à ma voix légèrement enrouée un ton goguenard, et je réponds :
— Pourquoi pas moi ? Tu tiens déjà le parapluie.
Les traits de son visage s’étirent lentement. Je connais si bien sa façon de sourire. Une éclaircie.
— À ta guise, dit-il.
Adieu, les idées noires. Il écarte les bras, et je lui saute au visage. Sa bouche me répond avec une violence non moindre. Nous nous cherchons, nous nous trouvons. Des noises, des baisers, des moments. Même s’ils sont rares.
Vrai, nous sommes bien, ensemble. Oui, nous n’avons qu’un parapluie pour deux ; mais cette phrase est bien trop restreinte. Elle semble dire que nous avons seulement un parapluie pour deux, et rien d’autre, alors que nous avons un parapluie seulement pour deux, et tant d’autres choses. Finalement, qu’importe la langue ? Il y a tant de langages, et bien plus de façons de dire.
Tout de même, « À ta guise » : où il l’a trouvé, ce dictionnaire ?

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