Սգգամաըդ
— J’aurais dû nous arrêter pour trouble à l’ordre public quand j’en avais l’occasion, me souffle Leaon à l’oreille, alors que nous sentons des passants qui nous contournent, et qu’une onde de chaleur sort du restaurant lorsqu’ils en ouvrent la porte.
— Tu regrettes ?
— Pas du tout ; j’aime bien te rejoindre quand tu fais une scène.
Mes joues s’enflamment.
— Tu peux toujours te rattraper avec l’obstruction du passage, réponds-je du tac au tac.
À ce moment, je remarque un léger changement dans le pli de sa bouche.
— Ce n’est pas une mauvaise idée, me dit-il, en entrelaçant sa main libre dans la mienne. Veuillez me suivre.
— Tu n’es ni en service, ni d’astreinte ce soir, tu le sais, n’est-ce pas ? ripostè-je.
Il me regarde avec insistance.
— Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous, me récite-t-il avec le plus grand sérieux.
— Alors je ferai en sorte que tu tombes avec moi. Je dirai que nous étions deux. Que c’était toi.
— Le dirais-tu ?
— Peut-être.
— Mais c’est moi qui t’ai aippreohainde.
— Ou bien… nous nous sommes mutuellement arrêtés, dis-je en resserrant mes doigts autour des siens.
— Dans ce cas, c’est à qui craquera le premier.
— Pas la peine, j’ai déjà craqué pour toi.
Il éclate de rire.
— Tu vas me rendre fou à jouer avec les mots comme ça.
— Fouuuuu de toi ! On est dans le même bateau, après tout.
Nos doigts se nouent et se dénouent. Nous hissons le manche du parapluie devant nous, et nous rejoignons le flux des passants. Leaon plus lent, je m’efforce d’épouser sa démarche. Son allure est calme et ferme. Certains diraient qu’il prend son temps ; qu’il le ravit me parait plus approprié.
Après tout, c’est un naufragé. En arrivant ici, il a sacrifié son passé et ses rêves. Il faut beaucoup de naïveté pour espérer retrouver le monde extérieur. La famille. Les amis. Pour eux, les naufragés sont portés disparus.
C’est là le genre de savoir que nous devons transmettre lorsque nous descendons nous-mêmes de naufragés. J’ignore ce que c’est que d’avoir une vie ailleurs. Et si Leaon était fiancé ? Et s’il avait des enfants ? Cela ne se fait pas de poser ces questions. Cela fait deux ans et trois mois que je les ignore. Mais, si j’étais à sa place, je crois que je ferais comme lui : prendre ma revanche pour tous ces instants volés, et profiter à fond de cette deuxième vie.
Cette part de lui me restera toujours hors d’atteinte. Et je ne saurai jamais ce qu’il choisirait, dans l’hypothèse folle où nous pourrions rejoindre le monde extérieur, entre vivre ici, ou là-bas. Je ne sais pas si je veux connaitre la réponse. Je ne sais pas s’il veut la donner. C’est sans doute mieux comme ça. À quoi bon se soucier de choses improbables ? Alors que nous pouvons profiter de l’instant présent…
Nos corps se rapprochent. Nous marchons de conserve. Les vitrines du district de Spoun défilent les unes après les autres, et les phares des voitures. La foule grossit. Je ne devrais pas être surpris qu’il y ait tant de monde. Mais j’ai peu l’habitude de voir les gens d’aussi près, aussi longtemps. Cela me met mal à l’aise. D’habitude, ils font la taille de fourmis, et aussi peu de bruit. Et le vacarme de la ville est couvert par le sifflement du vent.
Le vent. Toujours le vent. Qui nous harcèle, qui nous chahute. Et qui doit causer notre perte. Si nous ne travaillions pas à le contenir, nous vivrions encore dans la ville souterraine. Dans des petites pièces à la lumière rare, avec encore plus de monde.
Je ne le supporterais pas. Je ne le supporterais pas…
Ma main se resserre sur le manche du parapluie, rigide. Leaon ne manque pas de le noter. Sa main recouvre la mienne, et sa chaleur me rassérène. Je ferme les yeux, et je me laisse bercer par le mouvement de son corps.
Un peu à gauche, un peu à droite.
Un peu plus à droite qu’avant, quand même. Que faire ? Leaon n’apprécie pas que l’on parle de sa prothèse. Mais s’il n’a pas noté le changement, qui d’autre ? Et qu’arrivera-t-il si trop de temps s’écoule avant de fixer un rendez-vous, ou même qu’il y pense ?
— Tu es en meilleure forme, tu sais, dis-je.
C’est la première idée qui m’est passée par la tête.
— Vraiment ?
Il n’y a qu’ainsi qu’on peut voir une montagne rougir.
— Est-ce que je t’ai dit que je m’entrainais beaucoup, en ce moment ?
Bien sûr que non.
— Pourquoi donc ? éludè-je.
— Euh, une promotion.
Je le dévisage, interdit. Il n’avait rien évoqué de tout cela, la dernière fois. Est-ce que cela voudrait dire qu’il a retrouvé confiance en lui, malgré la prothèse ? Je me sens heureux, tout d’un coup. J’entends les battements de son cœur, et les miens, et plus rien d’autre. C’est la chamade, la reddition. À moins que ce ne soit encore le tambourinement de la pluie ?
S’il s’implique ici, c’est comme s’il veut rester. Comme s’il ne voit plus cette deuxième vie comme une épreuve. Mais je ne peux pas lui dire tout ça ! C’est l’évidence même. Seulement, je ne sais que dire…
Lui aussi, me dévisage. C’est rare que je ne dise rien. À l’éclat de son regard, je devine qu’il a compris mon émotion. Mais je ne peux pas garder le silence.
— Eh bien, voilà les résultats ! m’exclamè-je. Je suppose que le tout, c’est de ne pas trop forcer. Il ne faudrait pas que tu… t’abimes quelque chose.
— Ha ha ! Oui, tu as raison.
Il semblerait qu’une idée ait emprunté le chemin de son esprit couvert de nuages. Je n’ai plus qu’à veiller à ce qu’elle ne se perde pas. J’ai l’habitude de les voir s’égarer, faute de temps. Mais s’il arrête de travailler de nuit, du temps, nous n’en manquerons plus.

Comments (0)
See all