DIX ANS PLUS TARD, ROYAUME DE MENAKAS, CAPITALE ALTERIAS.
Dans les rues, anges et démons se pressent. Le soleil s'est levé depuis plusieurs heures sur la capitale, et de plus en plus, les allées s'animent et accueillent les habitants de cette ville en mouvement. On y entend et voit des exaltations de joie dans les auberges et restaurants, des rires d'enfants courant dans les rues, des employés pressés d'acheter les courses pour leurs maîtres, et au centre de cette grande agitation, une file de calèches semblant interminable avance au goutte-à-goutte dans ses rues engorgées.
Dans une calèche blanche et dorée, un démon regarde par la fenêtre. Sur son épaule, une petite créature violette observe l'extérieur avec elle.
"Humpf, combien de temps cela va-t-il encore prendre pour arriver à l'académie ? Je suis partie depuis plus de trois heures !"
Elle souffle et devient pensive.
"Le chemin risque d'être long, on dirait que les calèches ont du mal à circuler dans la ville. Dire que je vais arriver à l'académie d'un moment à l'autre, alors qu'il y a encore quelques jours, je me réveillais sans aucun souvenir de qui j'étais et de ce monde."
Ses souvenirs se mélangent tandis qu'elle tente de se rappeler les événements récents. Dans une noble demeure entourée d'un jardin, la lumière traverse une pièce située à l'étage. Allongée dans un lit, elle ouvre les yeux avant de prononcer ses premiers mots.
"Où suis-je ?"
Tout devient plus clair dès lors dans sa tête tandis qu'elle se remémore ses uniques souvenirs depuis son réveil.
"Je ne me souviens de rien d'avant. À mon réveil, j'étais entourée de domestiques inquiets pour ma santé. Il y avait Elise, ma femme de chambre attitrée, une jeune fille brune en tenue de soubrette, Mr. Adler, le majordome de la demeure, aussi soigné que poli, et Harry, un jeune garçon de mon âge, qui semblait soucieux de mon état. Ils m'ont appris que j'étais tombée dans les escaliers de la propriété et que j'étais restée inconsciente depuis... mais au point de perdre toute ma mémoire ? J'ai dû tout réapprendre. C'est à cet instant que j'ai appris mon nom. Je m'appelle Mikuami Ayademi, dernière héritière d'une famille ducale. Je vis seule et recluse dans la demeure familiale depuis la mort de mes parents, il y a longtemps. Comment tout cela est-il possible ?"
Elle marque un moment de pause et regarde à travers la vitre avant de se replonger dans ses pensées.
"C'était difficile à imaginer, mais j'ai aussi appris que je me trouve au sein du Royaume de Menakas, un lieu peuplé d'anges et de démons. Il est gouverné par une famille royale, ainsi que par des dieux et déesses qui ont créé la magie et nous l'ont transmise. Ici, tout le monde peut en user, et j'en possède moi-même une très puissante. Mais je dois la garder secrète..."
Continuant de se remémorer ses souvenirs, Mikuami se revoit dans ce bureau richement décoré où Mr. Adler lui a enseigné ses premières notions majeures concernant ce monde dont elle devait tout réapprendre. Dans une lumière tamisée, celui-ci lui a alors révélé davantage d'informations utiles sur ce monde nouveau pour elle.
"Mademoiselle, dans ce monde, les anges et les démons peuvent user de forces plus ou moins puissantes en fonction de leur rang et de l'origine de leur pouvoir. Mais vous avez hérité d'une magie si forte qu'elle en est dangereuse. Vous devez être vigilante, car vous possédez la puissance de l'ancienne Grande Déesse des démons, Hiraki : la magie des origines du mal."
Mr. Adler prend un air encore plus sérieux. Le sujet semble sensible et ardu à expliquer, mais, avec une aisance paraissant naturelle, il continue sans répit.
"Nous ne savons pas vraiment pourquoi vous avez été désignée pour la posséder, mais sachez que vous devez garder cette force secrète aux yeux du reste du monde. La déesse Hiraki a disparu il y a dix ans, et aujourd'hui, il vaut mieux éviter de s'associer à une déesse déchue."
Mikuami regarde à nouveau les passants à travers la fenêtre de sa calèche.
"J'aurais aimé en savoir plus, mais j'ai dû me préparer à partir à l'académie Hatsu pour y étudier. Je n'ai eu que peu de temps pour m'entraîner avec Mr. Adler afin de maîtriser ma magie. Après seulement quelques jours, j'ai été mise dans cette calèche accompagnée de cette créature. Je n'ai même pas eu le temps de retrouver ma mémo-..."
Mikuami n'a pas le temps de finir sa phrase qu'une violente secousse se fait ressentir dans l'habitacle, la secouant dans tous les sens et la laissant échapper un petit cri, tandis que la petite créature violette s'envole, souriant de la situation.
"Mais qu'est-ce qui se passe dehors ?! Pourquoi est-ce que le carrosse s'arrête aussi brutalement ?" dit-elle en empoignant la porte avant de sortir.
En ouvrant cette dernière, un coup de vent agite ses longs cheveux noirs, illuminant au passage ses cornes d’un rouge sang au dessus de son crane, tandis que le soleil brillant dépose ses rayons aux devants de ses yeux, dévoilant au loin une impressionnante forteresse en pierre.
"Ce... c'est magnifique !"Mikuami, bouche bée, admire ce spectacle lointain, incapable d'en détacher les yeux.
"L'académie est encore plus grande que ce que j'imaginais ! Je peux la voir d'ici !" Son admiration, presque naïve, est rapidement balayée par des hurlements de plus en plus forts.
"CHARKIE ! REVIENS ICI ! TU CROIS POUVOIR M'ÉCHAPPER ?!"
À ces mots, un cochon déambulant dans la rue arrive aux pieds de Mikuami et saute dans sa calèche avant même qu'elle ne puisse l’arrêter. Suivie de près par celle aux che qui le pourchasse, cette dernière bouscule légèrement Mikuami avant de parvenir à le récupérer d'un mouvement sec et précis.
"PETIT FILOU ! JE TE TIENS !" Elle se retourne et aperçoit Mikuami.
"Oh ! Excuse-moi d'être entrée comme cela ! Je me devais de rattraper cet insolent petit cochon !"
"Ah ! Ce n'est rien. C'est ton animal de compagnie ?"
"Tout à fait ! Je te présente Charkie ! Mon petit cochon favori. Et je suis Kazuko Ashimido, fille de baron-forgeron ! Ravie de faire ta rencontre !" dit-elle d'un ton fier et gai. Cette Fille avait une fière allure et transpirait la bonne humeur. Son allure plutôt simple laissant transparaitre dans ses mouvement les plus discret une élégance qui devait être celle d’une fille de bonne noblesse éduquée comme il se le devait. Son apparence bien que décontractée amenait un charme qui lui était propre. Des cheveux blond, légèrement bouclés associés à une frange et des cornes violettes imposantes aux extrémités de son crane. Dans ses bras, un petit cochon rougit par l’effort de sa course, s’affalait sous les caresses de cette première. À son tour Mikuami prit la parole pour se présenter.
"Enchantée ! Je m'appelle Mikuami Ayademi, et voici Satan, mon petit démon."
La famille Ayademi ?! Quelle surprise, tu n'es pas n'importe qui ! J'espère que l'on pourra quand même être am-..."
Ses paroles enjouées sont rapidement interrompues par une voix, bientôt remplacée par une figure féminine en tenue religieuse épurée se tenant devant la porte de la calèche, fixant Kazuko.
"MADEMOISELLE KAZUKO ?! QUE FAITES-VOUS ICI ? LES PORTES DE L'ACADÉMIE VONT BIENTÔT S'OUVRIR !!!"
"Charkie s'était échappé, je dev-..."
"CE N'EST PAS UNE RAISON ! REMONTEZ DANS VOTRE CALÈCHE ! AU PLUS VITE !"
À ces mots, Kazuko se rapproche de Mikuami et lui enlace le bras avant de se coller à elle.
"Non, hors de question ! Tu peux emmener Charkie à l'académie à ma place ? »
"HUMPF ! BIEN, SI VOUS LE VOULEZ ! MAIS J'EN PARLERAI À VOS PARENTS !" Agacée, cette dernière s'en alla retrouver sa calèche sans demander son reste, laissant Kazuko et Mikuami seules en compagnie de leurs animaux. Elles fermèrent la porte et s'assirent.
"Désolée... Mais il était hors de question que je reste avec elle une seconde de plus."
"Ne t'en fais pas ! Ça me fera un peu de compagnie !"
"Oh, regarde ! La circulation reprend. Les portes de l'académie ont dû s'ouvrir !"
Dès cet instant, un paysage sublime se dessina au fur et à mesure de l'avancée de la calèche. Aux portes de la ville, un lac d'un bleu ciel brillant accueillait en son centre, sur une île, une gigantesque forteresse de pierres et de tuiles. Pour y accéder, les calèches durent passer à la file indienne sur un pont étroit menant vers une majestueuse porte en bois, premier gardien de cet édifice sorti de la roche. Les calèches déposaient à un rythme effréné une horde d’anges et de démons variés. Elles y étaient, à l'Académie Hatsu ! Toutes deux sortirent et découvrirent le paysage qui s'offrait à elles. Par des pas hésitants, Mikuami approcha, admirative, pour observer au mieux ce monde nouveau à ses yeux. En regardant autour d'elle, elle se replongea dans ses pensées.
« Cet endroit est immense, il y a tellement de monde. Est-ce l'un des buts de l'académie ? Réunir des anges et des démons de tous horizons ? Je me souviens pourtant que M. Adler m'avait évoqué des tensions entre ces deux espèces. Ce lieu fait-il exception ? J'espère qu'il n'y aura pas de problèmes ici. »
« MIKUAMI ! Tu viens ? » La voix de Kazuko avait résonné depuis plus loin.
« Oui, j'arr-... AH ! » En se retournant, Mikuami perdit l'équilibre et, tombant, s'écrasa sur la première chose à sa portée. « Ahh... Je suis tombée sur quelqu'un. Sérieusement, pourquoi a-t-il fallu que ça arrive dès le premier jour ? » Mikuami, encore déboussolée, se releva. « Je suis désolée. Je ne vous avais pas vu. »
Une voix masculine agacée s'éleva. Un jeune homme se trouvait au sol sous Mikuami qui, par sa chute, s'était rattrapée sur lui. Malgré cette douloureuse situation et le visage renfrogné de celui-ci, son charme et sa beauté restaient intacts. Il avait de courts cheveux bruns, désormais légèrement ébouriffés, un teint blanc et des yeux d'un vert clair résonnant avec deux cornes poilues sur le haut de son crâne, de la même couleur. Le tout était habillé d'un ensemble simple et élégant révélant son rang noble au sein de ce royaume.
« Ah... Tu ne pourrais pas faire attention ? Tu l'as fait exprès ou quoi ? » Son expression ne laissait aucun doute sur son énervement dû à cette chute.
« Non, je... Je ne t'avais juste pas vu. »
« Eh bien, pense à observer ce qui se passe autour de toi la prochaine fois que tu marches ! À présent, au plaisir de ne pas te recroiser. » Sur ces mots, il se retourna et partit en laissant derrière lui un regard mauvais. Mikuami, stupéfaite mais surtout agacée par ce garçon qui ne faisait pas preuve d'une grande gentillesse à son égard, resta là à le regarder partir, tout en se dictant dans sa tête :
"Mais qu'est-ce qui lui prend à celui-ci ? Il est vraiment désagréable."
"Mikuami ! Est-ce que ça va ?!" Kazuko, qui avait vu toute la scène, avait accouru pour lui venir en aide.
"Ça peut aller, mais il n'était vraiment pas sympathique."
"Oublie-le, c'est un idiot !" Elle lui attrapa le bras et l'emmena avec elle en direction de la porte d'entrée de l'académie. Charkie, son petit cochon, la suivit de près. "Allons-y maintenant, je ne veux rien louper de notre premier jour à l'Académie Hatsu !"
Toutes deux marchèrent, l'esprit plus léger, avec chacune à leurs côtés leur petit familier respectif, et entrèrent au loin dans le bâtiment de pierre. Mais aux portes principales de l'académie, le brouhaha des anges et démons fut tari par un murmure de stupéfaction et d'admiration à l'approche d'un carrosse or et noir.
"Oh, regardez ! Un carrosse du Grand Temple !" dit un ange en rougissant de joie et de surprise.
"C'est inimaginable ! Que fait un membre du Grand Temple ici ?!" dit un autre.
De toute cette attention se dégagea un ange ouvrant la porte de l'habitacle et sortant sans même un regard à celles et ceux qui l'observaient. Elle avançait d'un pas serein et déterminé, portant au-dessus d'une chemise et d'une cravate un grand manteau blanc aux finitions dorées. On pouvait clairement assimiler l'importance de cet habit et de l'hôte qui le portait. Sous les rayons du soleil, ses courts cheveux d'un noir intense contrastaient avec la blancheur de son habit et de ses ailes sur les extrémités de son crâne. Une particularité la distinguait encore plus des autres autour d'elle : ses yeux. Son œil gauche était d'un bleu roi intense, tandis que son œil droit portait, lui, la couleur de l'or avec ses variantes de jaune et d'ocre. Un regard intense qui aurait presque pu trahir ses pensées les plus profondes. Tout en avançant vers l'intérieur de la bâtisse, elle observa ce décor de pierre autour d'elle qui serait son lieu de vie pour les prochaines années, ou les prochains mois dans le meilleur des cas. Mais de cette curiosité retenue, une émotion prit le dessus : l'excitation. La fin d'une attente qui avait duré bien trop longtemps et qui aurait presque pu se ressentir dans ses mouvements si seulement celle-ci ne se maîtrisait pas que trop bien.
"Il était temps." finit-elle par penser. "Ce jour est enfin arrivé. »
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