Les pensées de Mikuami fusaient alors que l’ombre menaçante du chandelier se faisait de plus en plus pressante et impressionnante sur elle. Au fond d’elle-même, elle le savait, il n’y avait qu’un moyen pour elle de s’en sortir seule : user de sa magie. Mais comment faire ? Elle qui avait perdu tout souvenir de qui elle était, de ce monde, et de la manière de manipuler ses forces… Inlassablement, elle continua de se répéter en boucle dans son esprit la même phrase :
« Ma magie… Si je l’utilise maintenant… Je pourrais me protéger… Il faut que j’y arrive… ! Mais… »
Mikuami se rappela alors les quelques entraînements qu’elle avait pu suivre entre son réveil et son départ pour l’académie. Malgré le peu de temps restant, Mr Adler avait tenu à lui réapprendre les bases.
« La maîtrise de la magie peut vous permettre d’attaquer un potentiel ennemi, mais elle peut aussi servir à vous défendre. Vous devez réapprendre à user de vos réflexes magiques. Cela pourrait vous sauver dans bien des situations dangereuses. » lui avait-il dit dans la salle de combat du manoir familial, tout en arborant un air des plus sérieux.
Qui aurait pu croire que ces précieux conseils lui serviraient si tôt. Mais tandis qu’elle continuait de réfléchir sans répit, dans ces instants qui lui parurent durer des heures, le chandelier arriva à hauteur de son visage.
« Si je n’arrive pas à user de ma magie, je suis foutue ! Mr Adler avait raison ! Je dois y arriver ! JE DOIS-… ! »
Durant ces quelques derniers mots, les yeux de Mikuami, habituellement d’un noir-gris identique à la couleur de ses cheveux, commencèrent à vaciller vers un rouge sang. Et tout d’un coup ! Une déflagration se fit entendre. Une explosion si bruyante et sourde à la fois, mêlée à une lumière vive transpirant la magie.
La voilà, le visage levé, en direction du chandelier qui désormais n’était plus. Il ne restait rien d’autre qu’une poussière d’étoiles flottant dans les airs avant de s’évaporer tel un souffle rendant la vie. Une fois la fumée dissipée, le visage surpris de Mikuami, suivi de ceux qui l’entouraient, se tournèrent vers celui qui, le bras tendu, avait empêché cet incident de se produire. Mr Shine, calme, debout sur l’estrade, abaissa son bras autour duquel quelques particules de magie tourbillonnaient encore, puis se replaça. Dans ce silence d’incompréhension, des murmures commencèrent à s’élever sur ce qui venait de se passer.
« Oh mon dieu, Mikuami ! Est-ce que ça va ?! J’ai bien cru qu’on allait y passer ! » dit Kazuko d’un ton mi-affolé, mi-admiratif face à ce qu’il s’était produit.
Mikuami, encore sous le choc, ne répondit pas, se contentant d’essayer de revenir à la réalité.
« Je vous prie de rester calmes, chers élèves. Il ne s’agit que d’un léger désagrément. Aucun blessé ne semble être à déplorer. Reprenons, je vous prie, vous ne risquez rien ici. »
Quelques applaudissements timides se firent entendre pendant qu’avec quelques légers mouvements de main, Mr Shine achevait de nettoyer la scène. Au fond de la salle, on se permit davantage de marmonnements, sûrement dus à l’éloignement.
« Le directeur est si puissant ! Il vient de sauver la vie de plusieurs d’entre nous ! »
« Dire que ces élèves ont failli y passer dès le premier jour… »
Parmi les dernières rangées, certains regards se firent plus ardents, quoiqu’empreints d’un détachement apparent face à la scène qui venait pourtant de se dérouler. Ce même regard, vairon, qui plus tôt avait attisé la curiosité des élèves à son arrivée à l’académie. La revoilà, cette ange qui faisait tant parler d’elle, puisqu’elle était arrivée dans un carrosse du Grand Temple de la Lumière. La revoilà, dans ses admirables habits blancs et crème, ornés de légères parures, le tout dans une posture traduisant un certain mépris maîtrisé.
« Un démon de moins ne nous aurait pas fait de mal… C’est bien dommage. »
« Mademoiselle Rei ! Vous ne pouvez pas dire cela ici, on pourrait vous entendre ! » murmura une fille aux cheveux roses à ses côtés, inquiète des paroles prononcées.
Un léger sourire narquois se dessina sur les traits de l’ange qui partageait leur banc. Vêtu d’un ensemble des plus élégants, on devinait aisément son appartenance à la haute noblesse. Son attitude trahissait néanmoins une arrogance certaine et un mépris à peine voilé envers ceux qu’il jugeait inférieurs.
« Et pourtant… Je suis bien d’accord avec elle. » affirma-t-il d’un ton malicieux et hautain. Il se tourna pour mieux observer Rei à ses côtés. « Tu es donc bien l’ange venue du Grand Temple, n’est-ce pas ? Ton arrivée a fait sensation. Nous sommes nombreux à t’avoir remarquée, tu sais ? »
Rei, impassible, l’observa un instant avant de lui répondre : « Ma présence ici t’interpelle à ce point ? »
« Eh bien, il est vrai que je me demande ce qu’un membre du Grand Temple vient faire ici. Après tout, vous êtes difficiles d’accès et vous quittez rarement vos autels, bien trop occupés à prier Hirae. » dit-il en se penchant légèrement vers elle.
Rei demeura fixe, le regard froid.
« Qu’y aurait-il de mal pour un ange tel que moi à vouloir rejoindre une si prestigieuse académie ? Je n’y aurais pas droit sous prétexte que je viens du Grand Temple ? »
« Haha, pas du tout, enfin ! » Il s’approcha davantage du visage de Rei, si bien que tous deux pouvaient désormais sentir le souffle de l’un et de l’autre. « Mais je pense que ta venue ici n’est pas un hasard. Le Grand Temple ne fait jamais rien sans arrière-pensée. » Il murmura alors à son oreille : « Mais ne t’en fais pas, ma famille est très pieuse envers vous, alors je ne contrarierai aucun de tes plans. Et… s’il t’arrivait de vouloir trouver de bons petits soldats dans tes machinations, sache que moi, Gabriel, serais plus que ravi de pouvoir aider une noble cause. »
Un silence pesa sur cette interlude. Emi, la fille aux cheveux roses surplombés de deux petites cornes pointues dorées, bouillonnait intérieurement. Incapable de se contenir plus longtemps face à une telle désinvolture envers celle qui méritait le plus grand des respects, elle décida de mettre fin à cette conversation des plus désagréables à son goût.
« Quelle impertinence ! Comment oses-tu parler à Mademoiselle Rei de cette manière ?! » cracha-t-elle, prenant soin toutefois de ne pas alerter toute la salle.
D’un léger mouvement de main, Rei apaisa ses ardeurs et reprit la parole. Arborant un sourire altier qu’on ne lui connaissait que rarement, elle le défia : « Nous verrons bien cela, oui… Attendons déjà de voir si tu as ne serait-ce que le niveau pour te tenir à mes côtés. »
Loin d’être vexé par cette réponse, qui au contraire sembla lui plaire, l’ange arrogant lui sourit d’un air joueur.
« Avec plaisir. »
Sur ces paroles, ô combien importantes et entendues uniquement par ce petit groupe de trois, le directeur reprit.
« Cet incident étant désormais clos, nous allons passer au moment que vous attendez tous avec impatience ! La sélection des classes, par l’Urne des Serments !! »
Une clameur s’éleva aussitôt, suivie d’un souffle d’excitation. Mikuami, quant à elle, fut quelque peu décontenancée par la situation.
« Ils agissent tous comme s’il ne s’était rien passé, alors que ce chandelier a failli m'écraser, ainsi que cinq autres personnes… Ils devaient vraiment être certains que rien de mal n’allait arriver. Mais bon… Le directeur était d’un calme olympien, ainsi que toute l’équipe enseignante. Il doit savoir ce qu’il fait et certainement être très puissant… »
M. Shine fit un pas en avant.
« Comme vous le savez tous, la répartition des classes se fait grâce à un artefact magique qui ne peut être remis en question : l’Urne des Serments ! Elle vous attribuera dans l’une des trois classes : la classe I, les Aetheris, la classe II, les Eburnea, et la classe III, les Caelum. Veuillez à présent tous écrire sur les papiers que l’on vous donne votre plus profond désir. Il peut s’agir de vœux personnels, de rêves ou de résolutions, mais l'essentiel est qu’il soit sincère et exprimé en toute vérité. Remettez-les ensuite dans les paniers à disposition. »
Chaque élève tour à tour écrivit ainsi ce qu’il souhaitait sur de petits bouts de papier, avant de les remettre à d’autres plus âgés, déambulant dans les rangées avec de petites corbeilles.
« C’est ce petit bout de papier qui va décider de la répartition des élèves ? » murmura Mikuami à Kazuko.
« Oui ! Tu sais ce que tu vas écrire ? »
Mikuami prit un instant de réflexion, et lorsque vint son tour d’inscrire ce qu’elle souhaitait sur son morceau de papier, elle ne trouva qu’une seule chose à dire. « Je voudrais retrouver ma mémoire sur qui je suis. »
Une fois la collecte faite, tous les désirs furent assemblés dans l’urne, qui se mit à briller. D’une lumière vive mais chaleureuse, tous les mots écrits brûlèrent, se transformant en lumineuses particules qui se mirent à se rassembler en un parchemin distinct que M. Shine prit dans ses mains.
« Voici venir la répartition des classes de l’académie Hatsu de cette année ! »
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« Mikuami ! Nous sommes dans la même classe, c’est incroyable ! Je suis tellement heureuse !
Kazuko ne pouvait retenir sa joie après avoir appris qu’elle et sa nouvelle amie d’une journée ne seraient pas séparées. Mikuami semblait également joyeuse, bien que son esprit fût ailleurs.
« Il a fallu que lui aussi soit dans la même classe que moi. » pensa-t-elle en observant le garçon qu’elle avait bousculé plus tôt. « Enfin, je ne vais pas en faire toute une histoire, contentons-nous de l’ignorer, ça vaut mieux. »
Un clap de mains retentit. Mlle Harina s’adressa au groupe d’élèves qui se tenait devant elle.
« Veuillez vous rassembler, élèves de la classe II, je vous prie. »
Kazuko s’approcha de Mikuami et lui murmura. « Et tu as vu qui est notre professeur principal ? Mlle Harina ! Tout est décidément parfait pour le moment ! »
À ces paroles, Mikuami laissa échapper un petit rire face à l’enthousiasme de Kazuko. « Tu es tellement enjouée, Kazuko. »
« Comment ne pourrais-je pas l’être ? Je me retrouve avec ma professeure préférée et ma nouvelle amie avec moi! » Elle prit de nouveau le bras de Mikuami, comme si ce geste symbolisait désormais l’amitié qui les liait. « C’est la vérité, non ? Nous sommes bien amies, Mikuami, n’est-ce pas ? »
Mikuami rougit, surprise, puis sourit chaleureusement à Kazuko en répondant : « Oui, nous sommes bien amies, Kazuko. »
Ces sourires emplirent le cœur de Mikuami d’un sentiment encore inconnu jusqu’alors, depuis son réveil. Au fond d’elle-même, elle le ressentit. ce jour marquait le début de grandes choses, quelles qu’elles soient, à venir.
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Plus haut, au-delà des nuages, au sein des cieux, sur une plateforme faite de pierres aux architectures complexes, une figure féminine se tenait là, adossée à l’un des piliers. Ornée de deux cornes droites noires, de la même couleur que ses cheveux courts, et de sa robe qui ne dévoilait que ses bras et un morceau de sa jambe, elle observait la scène qui se déroulait plus bas. À l’image de Hirae, elle scrutait avec calme, si ce n’est qu’elle laissait échapper un regard tendre, accompagné d’un doux sourire. Il semblait qu’elle adressait ces gestes à quelqu’un en ce monde.
« Bien. Tout a commencé. Espérons que tout se passe pour le mieux à présent. »
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