Dans les couloirs avancés de l’Académie, la classe I se dirigeait vers le lieu de rendez-vous afin de recevoir uniformes et numéros de dortoir. Chacun semblait enthousiaste et excité à l’idée de découvrir son futur lieu de vie pour les prochaines années, ainsi que les habits qu’ils porteraient — quoique déjà bien connus dans le Royaume grâce à leur design reconnaissable. Parmi cet amas d’élèves suivant la professeure Erica Mistale, se trouvaient en queue de cortège Rei, suivie d’Emi.
« J’ai l’impression que tu étais soucieuse de savoir si l’on serait séparées ou non, Emi. »
« J’appréhendais plutôt que Sayo ait pu commettre une erreur… » répondit Emi, à demi-mot.
« Cela ne serait pas arrivé. Elle sait que j’ai besoin de toi à mes côtés. » rétorqua Rei avec un aplomb certain.
Intéressé par la conversation, Gabriel ne se priva pas de les rejoindre comme il l’avait déjà fait auparavant. Il se plaça aux côtés de Rei et adapta sa marche à la sienne.
« Il semblerait que les cieux aient choisi de nous rassembler tous deux de nouveau. Si ce n’est pas un coup du destin… »
Rei prit un instant, volontaire, pour souffler, comme épuisée par des remarques aussi saugrenues. Elle s’efforça néanmoins de lui répondre avec sincérité.
« Il en faut bien plus pour m’impressionner. Je pense que tu es conscient du niveau que le Grand Temple impose à l’ensemble de ses membres. »
Gabriel ne se fit pas prier en entendant ces mots. Il s’approcha et fit jaillir de sa main un éclat de lumière blanche. La lueur virevolta autour de ses doigts tandis qu’il fixait Rei d’un air attentif et moqueur.
« Oh que oui. Et je suis certain qu’après m’avoir vu à l’œuvre, tu ne voudras plus te passer de m—… »
Son air insolent fut rapidement interrompu par une force d’une pureté éclatante qui, sous la forme de fils lumineux, s’enroula autour de lui pour l’étreindre. En un instant, Rei avait bloqué Gabriel, annihilant tout mouvement et rendant ses jeux de magie ridicules face à la puissance qu’elle manipulait. Elle plaça son visage face au sien, et ses yeux, habituellement vairon, s’illuminèrent d’un mélange de jaune et de blanc scintillant.
« Fais bien attention à tes paroles. Tu frôles l’insolence. »
Aucune autre parole ne fut échangée. Et aussi soudainement qu’elle était apparue, la magie de Rei s’évanouit. Elle reprit sa marche, faisant résonner le claquement assuré de ses talons sur la pierre. Emi la suivit sans se faire prier, prenant soin de laisser derrière elle un regard empli de mépris à l’attention de Gabriel.
Au détour d’un énième couloir, le regard désormais concentré de Rei fut attiré par la joyeuse agitation de la classe II, déambulant à son tour dans ce dédale de pierres. Devant elle défilaient, insouciantes, Kazuko et Mikuami, accompagnées de leurs camarades. Une fois ce cortège éloigné, Rei, qui les suivait encore du regard, prit un ton plus froid.
« Il y a un problème, mademoiselle ? » demanda Emi.
« L’on m’avait avertie de la présence de nombreux démons… mais décidément, après avoir vécu dix ans au sein du Grand Temple, je ne parviens pas à m’y faire. Mais cela ne fait rien. Nous sommes ici pour accomplir notre mission. »
Son regard se fit plus sombre, plus menaçant. Déterminée, elle reprit sa marche tout en énonçant ses plus profonds desseins :
« Il en va du bien de ce Royaume et des anges. Je la retrouverai. Et lorsque ce sera fait… j’exterminerai enfin la source du mal de ce monde. »
Dans ses pas, Emi l’écoutait avec attention. Un air gêné se dessina sur son visage, et elle murmura, peinée.
« Oui… Cela doit atrocement vous gêner, vous, un ange du Grand Temple de la Lumière. Je suis désolée si ma présence vous déran— »
Rei l’interrompit et lui saisit le menton de sa main droite, forçant Emi à relever la tête vers elle.
« Ne te dévalorise pas, Emi. Tu n’es pas comme eux. Tu as beau porter en toi une part de sang de démon, tu ne possèdes en rien le mal qui les définit. À mes yeux, tu n’es pas un démon. » Rei reprit sa marche sans ajouter un mot. Emi, rougissante, la suivit, le cœur battant et l’esprit troublé par ces paroles inattendues.
« Malgré ma condition de demi-démon, demi-ange, mademoiselle Rei continue de me soutenir et de me garder à ses côtés… Elle a un si bon cœur… » pensa Emi, le regard embué d’admiration. « Je me dois de l’assister du mieux que je le peux dans sa mission… Peu importe ce qu’elle exigera de moi, j’exécuterai ses ordres sans faillir. » Elles s’éloignèrent ensemble.
Dans d’autres couloirs, Mikuami et Kazuko, portées par la joyeuse agitation de la classe II, avançaient d’un pas léger. Kazuko, émerveillée par l’architecture grandiose de l’Académie, s’amusait à énumérer les merveilles des lieux les unes après les autres à Mikuami.
« Il paraît que l’Académie possède, en plus des salles de cours, des espaces sportifs, des bibliothèques, des salons et même des clubs… Tout ce dont on peut rêver pour étudier dans des conditions idéales ! Mais le plus grand honneur reste, sans conteste, de pouvoir dormir au sein des mythiques dortoirs ! J’ai tellement hâte d’observer les capacités de tout le monde ! Ça va être incroyable ! » Elle s’interrompit soudain, puis se tourna vers Mikuami, l’air intriguée.
« Mais dis-moi, Mikuami… Je réalise que je ne connais toujours pas ta source de potentiel magique ! À quel type appartiens-tu ?! Je suis certaine que tu possèdes une magie puissante, vu ta famille ! »
Gênée, Mikuami se plongea aussitôt dans ses pensées.
« Monsieur Adler m’a bien recommandé de ne jamais révéler ma véritable puissance à qui se ce soit… Je ne connais pas encore Kazuko… Je ferais mieux de me contenter de dire ce qu’on m’a dicté. » Elle répondit « Eh bien… Ce n’est pas très impressionnant, mais je possède l’énergie de l’Ombre, comme mes parents… »
Kazuko écarquilla les yeux, interloquée.
« Pas très impressionnant ?! Mais l’Ombre reste l’une des sources les plus puissantes du côté des démons ! Pour ma part, si tu veux tout savoir, j’appartiens à la catégorie des Forces Brutes ! » s’exclama-t-elle, bombant fièrement le torse. « Je puise mon potentiel magique dans une force brute qui décuple mes capacités physiques et magiques. »
Mikuami, intriguée, plissa les yeux.
« La source d’énergie des Forces Brutes… Cela me dit quelque chose… »
« Elle est assez connue de nom, mais rares sont ceux qui en héritent. C’est une magie aussi puissante que difficile à maîtriser ! » Elle lui adressa un sourire malicieux. « Personnellement, j’en suis très fière, elle me correspond parfaitement. »
« Elle te correspond ? Tu parles de ta personnalité ? »
« Exactement ! On raconte aux enfants que nos sources d’énergie déterminent notre caractère et influencent ce que nous deviendrons. »
Mikuami resta silencieuse, pensive.
« Une force magique qui reflète ce que nous sommes… Si Kazuko a hérité d’une magie de force, cela explique bien son tempérament… Mais moi… Si ma magie puise sa puissance dans les origines du mal, qu’est-ce que cela dit de moi ? Pourquoi Monsieur Adler ne m’a-t-il jamais rien expliqué à ce sujet ? »
Kazuko, toute à son enthousiasme, s’exclama :
« Enfin, avec tout ça, j’ai vraiment hâte de te voir à l’œuvre ! Ta magie est puissante, je me demande à quoi elle ressemble en action ! »
Mikuami détourna le regard, une légère inquiétude traversant son visage.
« Ah… C’est vrai… Malgré mes entraînements avec Monsieur Adler, viendra bien un moment où je devrai dévoiler ma magie aux yeux de tous… Il faudra vraiment que je parvienne à dissimuler mes véritables pouvoirs… »
Kazuko reprit soudain de l’aplomb. « Allez, dépêchons-nous d’aller chercher nos affaires, je meurs d’envie de découvrir mon dortoir et de te voir en uniforme, haha ! »
« Quoi ?! Mais pourquoi ?! »
Kazuko lui répondit par un rire et l’attrapa par la main. Toutes deux se mirent à courir en tête de cortège, et Mikuami fut bien obligée de la suivre. Derrière elles, un groupe de trois garçons, tous bien vêtus, avançait en discutant.
« Ça ne va pas, Hiro ? Qu’est-ce que tu regardes ? » demanda l’un d’eux à celui qui se tenait au centre.
On reconnut aussitôt le garçon que Mikuami avait précédemment bousculé. Celui-ci n’avait pu s’empêcher de regarder les deux amies courant devant eux. Avec un air légèrement méprisant et agacé, il répondit :
« Rien. Je ne regardais absolument rien. Continuons d’avancer. »
-
Les larges couloirs regroupaient désormais une flopée d’élèves, certains nouveaux, d’autres en uniforme, trahissant leur ancienneté au sein de l’Académie. Pour cette nouvelle promotion, tous attendaient leur tour pour accéder aux bureaux d’informations.
« On arrive en plein rush, on dirait… » soupira Kazuko en observant la foule. Elle n’eut cependant pas le temps de se lamenter davantage : une élève plus âgée vint à leur rencontre.
« Salut, vous deux ! Je peux vous aider ? Vous m’avez l’air un peu perdues, haha. »
« Ce n’est pas faux, nous sommes en première année et nous ignorons encore comment ça fonctionne ici. »
« Comme presque tous ceux présents ici, mais pas d’inquiétude, je suis là pour vous guider ! Je me présente : Alysse d’Ormis, élève de quatrième année et présidente du bureau des étudiants ! » annonça la jeune fille, emplie d’un charme et d’une énergie contagieuse.
« Enchantée ! Je suis Kazuko Ashimido ! »
« Et moi, Mikuami Ayademi. Merci de nous aider. »
Les yeux d’Alysse se mirent à briller.
« Ayademi ? De la famille ducale Ayademi ?! » Son sourire s’agrandit et, prise d’une joie incontrôlable, Alysse saisit les mains de Mikuami. « C’est un plaisir de te rencontrer ! J’avais entendu dire que l’héritière de la famille Ayademi viendrait étudier à Hatsu, mais je n’imaginais pas que cela arriverait vraiment ! Tes parents ont été d’anciens élèves et ont grandement contribué à l’évolution du rôle du bureau des étudiants au sein de l’Académie ! Ils ont tant fait pour nous et, même aujourd’hui, leur aide financière continue de nous parvenir, même si… » Elle s’interrompit brutalement, consciente qu’elle s’apprêtait à aborder un sujet délicat.
Mikuami la rassura :
« Ne t’en fais pas, mes parents sont morts il y a des années, tu peux en parler librement. »
« Il faut bien que je la détende. Je n’ai plus de souvenirs d’eux à cause de mon accident, donc cela ne me dérange pas qu’on les mentionne. Cependant, je n’avais pas entendu dire de la part de Monsieur Adler que mes parents étaient restés aussi proches de l’Académie après en avoir été diplômés. C’est lui qui continue de s’occuper des tâches administratives et financières de la famille, et donc de verser ces aides à l’Académie ».
« Désolée, je ne voulais pas paraître impolie… Tes parents étaient de belles personnes et je suis fière d’être, en tant que présidente du bureau des étudiants, l’héritière d’un peu de leur héritage. Oh, j’y pense, mais il faut que je te présente au reste du groupe ! »
« Oh… Ce n’est pas obligé, tu sais… » répondit Mikuami, aussitôt interrompue par Kazuko qui s’exclama.
« Quelle bonne idée ! » dit-elle en obligeant Mikuami à suivre Alysse avant de lui murmurer : « Comme ça, ils pourront nous aider à récupérer nos affaires plus vite ! »
Elles entrèrent toutes trois dans un bureau où Alysse s’écria : « CLAIRE, HIMISHI ET TOUS LES AUTRES ! VOUS NE DEVINEREZ JAMAIS QUI JE VOUS AMÈNE ! »
Himishi, un grand garçon à l’allure sérieuse et soignée, s’avança vers elles.
« Je dirais, à vue d’œil, deux étudiantes puisqu’elles se tiennent juste derrière toi. »
Claire, une jeune fille plus petite et coquette, s’exclama : « Oh, dis-moi tout ! Qui nous présentes-tu ? »
Alysse prit un air fier.
« J’ai l’honneur de vous présenter Mikuami Ayademi, étudiante de première année ! »
Un silence retentit et les visages de Claire et d’Himishi devinrent livides.
« Hum… Bonjour. » osa lancer Mikuami, gênée. Mais soudain, tous deux se précipitèrent près d’elle.
« Tu es vraiment de la famille Ayademi ?! C’est incroyable… Si tu savais tout ce que tes parents nous… »
Alysse les interrompit. « Oui, je leur ai déjà expliqué tout cela, mais avouez que c’est quelque chose ! Et à ses côtés se trouve Kazuko Ashimido, son amie. »
Claire s’approcha d’elle. « De la famille de forgerons Ashimido, au service de la famille royale ? Un honneur ! »
« Oui, c’est bien cela ! Mikuami et moi aurions bien besoin d’un coup de main pour nos uniformes et le reste. » dit Kazuko en souriant.
« Pas de souci, c’est notre rôle après tout ! » répondit Claire avant qu’Himishi ne pose une main sur son épaule.
« C’est avec plaisir que nous vous aiderons… » dit-il, avant de reprendre. « Mais… nous ne pouvons pas laisser passer une telle opportunité… »
Tous les membres du bureau des étudiants se regardèrent et semblèrent acquiescer les propos d’Himishi. Alysse prit les devants. « Mikuami, ce serait un honneur pour nous de compter, parmi les nouveaux membres du bureau des étudiants, l’héritière de la famille Ayademi ! »
Mikuami et Kazuko observèrent la scène, aussi surprises que déconcertées.
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