La surprise de cette annonce laissa place à un silence sourd. Tous les membres du bureau des élèves restèrent calmes en attendant la réponse de Mikuami.
« Hum, ce n’est pas une décision que je peux prendre comme ça », dit Mikuami, quelque peu gênée par la situation.
« Mikuami a raison, on lui met beaucoup trop de pression. Ce n’est que son premier jour, après tout ! »
Himishi remit ses lunettes sur son nez et parut plus compréhensif. « Oui, tu n’as pas tort… L’occasion était juste bien trop belle pour que nous ne la saisissions pas. »
« Il est vrai que nous nous sommes un peu précipités, mais promets-nous d’y réfléchir. C’est une belle opportunité pour toi comme pour nous ! » ajouta Alysse d’un ton des plus gentils et chaleureux.
Mikuami acquiesça d’un mouvement de tête, orné d’un sourire. Cette petite scène excentrique fut rapidement oubliée, et l’on s’affaira dès lors à aider Mikuami et Kazuko pour la réception de leurs affaires.
« Signez chacune ici. Voici nos uniformes, vos numéros de dortoir et une carte de l’Académie ! Vous ne devriez pas avoir trop de mal à vous repérer grâce à cela. »
Toutes deux récupérèrent ce qu’on leur donna et s’exécutèrent. Avant de partir, Mikuami adressa un dernier sourire à Alysse, puis elles s’extirpèrent de la masse qui continuait de s’agiter dans les couloirs avant de monter aux étages supérieurs. Arrivées dans un nouveau couloir garni de plusieurs portes, Kazuko se précipita vers l’une d’elles et l’ouvrit.
« Argh, mais laisse-moi faire enfin ! C’est ma chambre, Kazuko ! »
« Peut-être, mais j’ai très envie de voir à quoi elle ressemble ! »
Une fois entrées, elles regardèrent chaque recoin, excitées de découvrir leur dortoir.
« Oh ! C’est exactement ce que j’imaginais pour la chambre d’une Académie. Même si c’est bien moins confortable que chez moi, j’aime beaucoup l’ambiance qu’elle dégage ! »
« Je suis assez charmée moi aussi, et ils ont déjà déposé mes bagages. »
Elle s’approcha d’une cage dorée où trônait, en son centre, Satan, son petit monstre violet.
« Tu es là, toi aussi ! Désolée, j’ai été contrainte de te laisser tout à l’heure, j’espère que tu ne m’en veux pas. »
Il répondit par un joyeux grognement satisfait.
« Je prends ça pour un oui, haha. » Mikuami ouvrit la porte de la cage et en sortit Satan, qui s’installa au creux de sa main. Kazuko, elle, se dirigea vers la porte.
« Je vais y aller alors ! Si Satan a été déposé dans ta chambre, Charkie doit être dans la mienne. Je vais aller le retrouver, mais n’oublie pas que nous nous retrouvons d’ici peu au réfectoire ! Mlle Moonlit a bien insisté sur le fait que nous devions tous nous réunir ce soir pour notre première soirée ici, alors fais-toi belle ! » Sur ces mots, elle ferma la porte, laissant Mikuami seule. De gauche à droite, elle observa, satisfaite, cet endroit qui serait désormais sa chambre. Comme si cet instant marquait un nouveau départ, pour elle qui n'avait plus aucun souvenir de ce monde, elle sentit, pour la première fois depuis son réveil, qu'elle y appartenait et pourrait y graver des souvenirs qui lui seraient propres. Elle s'assit sur le lit et continua d'admirer les murs et la vue.
« J’y suis enfin. Ma chambre, mon uniforme, et demain, les premiers cours. Même si le manoir me manque un peu avec tous ceux qui y vivent, je trouve ce lieu assez excitant. J’ai hâte de voir ce qui m’y attend, même si j’appréhende un peu. »
Elle se leva et attrapa quelques affaires dans ses nombreuses valises.
« Kazuko a raison, je devrais me préparer pour ce soir. »
Elle analysa les vêtements déposés avec soin par Élise, sa femme de chambre, pour ce type d'événements, et choisit l'une des robes qui s'y trouvaient. Elle ajouta quelques autres éléments pour compléter sa tenue et s'assura d'avoir pris le nécessaire avant de sortir. Elle quitta ensuite sa chambre et s'avança timidement vers les salles de bain, toutes situées au même endroit, plus loin dans les couloirs.
« D’après la carte de l’Académie, elles devraient être ici. »
Pressée et quelque peu enthousiaste à l'idée de se préparer pour ce premier grand événement, elle saisit la première poignée à sa disposition et tenta d'ouvrir la porte, mais n'y parvint pas.
« Tiens, leurs poignées sont rouillées ? La porte refuse de s’ouvrir ! »
Après plusieurs secondes de tentatives de plus en plus appuyées, la porte finit par céder. Mikuami arbora une expression satisfaite.
« Ah ! Ça y est… ! »
Sa joie fut de courte durée. De l’autre côté de la porte, Hiro se tenait là, main sur la poignée et le regard mauvais, mécontent d’avoir été perturbé dans sa toilette. Encore mouillé de son bain qu’il avait dû quitter précipitamment, après que quelqu’un eut tenté d’entrer dans la salle de bain qu’il occupait. Mikuami aperçut qu’il ne portait qu’une simple serviette autour du bassin, laissant apparaître son buste sculpté, encore perlé de gouttelettes d’eau, ce qui la fit rougir instantanément. Par réflexe, elle lâcha la poignée de la porte, troublée par la vision de ce corps à moitié nu face à elle.
D’une voix agacée, il lui dit : « Dis, tu pourrais arrêter d’essayer d’ouvrir cette porte ? Tu vois bien qu’elle est déjà occupée ! »
Gênée et troublée par la situation, Mikuami eut du mal à répondre. « Je… Je m’excuse ! Je pensais vraiment que la porte était juste-… »
Il la coupa brutalement. « Eh bien, tu peux voir que non à présent ! » Il souffla, exaspéré. « Tu fais vraiment exprès pour m’agacer ou quoi ?! » Il n’attendit pas de réponse et referma violemment la porte.
Mikuami, encore choquée par cette interaction inattendue, reprit ses esprits et s’irrita à son tour.
« Il est sérieux, là ?! Déjà ce matin, je le trouvais un peu limite dans son comportement, mais là, il abuse carrément !!! » Exaspérée par cette attitude impulsive d’Hiro, Mikuami ouvrit la porte de la salle de bain d’à côté et la referma tout aussi brutalement, extériorisant ainsi son énervement d’être traitée de la sorte.
« Non mais il a bien vu que je ne l’avais pas fait exprès, non ?! À quel moment il peut s’imaginer que j’ai envie de m’amuser à l’agacer ?!!! » Tout en râlant, elle se déshabilla, prête à prendre son bain. L’eau coula, et une fois prête, elle s’y plongea. « Déjà ce matin, j’ai dû supporter son attitude des plus déplaisantes, mais là, il va trop loin ! J’ai été bien gentille, mais s’il persiste, je ne vais pas me gêner pour répliquer ! »
Mikuami continua son monologue, sans savoir que ses mots étaient aisément entendus par Hiro, de retour dans son bain, dans la salle adjacente. Il resta calme, écoutant ces paroles incendiaires, son regard concentré sur le mur qui les séparait.
« Elle n’a pas l’air d’avoir apprécié, dis donc. Tant pis pour elle, elle l’a bien mérité. » Il jeta un regard à travers la fenêtre. « Elle est exactement comme toutes ces filles qui cherchent à m’approcher… Si elle pense que je n’ai pas compris son petit jeu… Oui, elle est comme les autres… Inintéressante. »
Plus tard dans la journée, à l’heure où le soleil commence à se coucher, Mikuami, apprêtée d’une robe et de bijoux, s’observait dans le miroir, pensive.
« Élise aurait bien fait comme cela, non ? Ça m’a l’air… plutôt bien. »
Parée d’une ravissante robe rouge tombante, dévoilant ses bras et une partie de son buste, ses longs cheveux noirs sublimaient l’ensemble. Elle avait ajusté à son cou un collier de pierres rouges, résonnant avec le tissu de sa tenue, qui retranscrivait son rang ô combien important au sein du royaume. Malgré la beauté de l’ensemble, Mikuami commença à se demander si cela n’était pas excessif pour une simple soirée de premier jour au sein de l’Académie. Elle chassa rapidement ces pensées, se remémorant les paroles de M. Adler, qui lui avait maintes fois rappelé combien il était essentiel de faire bonne figure et de représenter au mieux le nom de sa famille. Elle se souvint également que rares étaient les anges et démons issus des lignées modestes, expliquant ainsi la forte présence d’illustres figures, qu’il s’agisse de nobles, d’enfants de grands marchands, de membres d’ordres religieux ou d’autres héritiers d’influentes dynasties.Rapidement, elle arrangea ses dernières mèches et sortit, prête. Plus loin, dans un angle près des escaliers, Kazuko discutait avec deux autres filles inconnues de Mikuami.
« Elle ne devrait plus tarder à présent, je lui ai dit de venir au plus v—… Ah ! La voilà ! »
« Désolée pour mon léger retard ! » dit Mikuami en arrivant à leurs côtés. Elle observa les deux jeunes filles présentes qui, à ses yeux, étaient toutes deux très belles, notamment en raison de leurs yeux et cheveux d’un bleu profond.
« Tu es resplendissante, Mikuami ! Digne de la duchesse Ayademi que tu es ! » lança Kazuko admirative de tant de luxe en une tenue.
« Kazuko a raison, tu es sublime et entièrement pardonnée ! Je suis Makiro Eishito, nous sommes dans la même classe! Et voici Masami Ourano. Elle est plutôt timide, mais elle est très gentille une fois qu’on la connaît ! »
« Je ne suis pas timide, Makiro… » répliqua Masami avec un air des plus neutres.
« Merci. C’est vrai que j’ai eu des soucis avec la salle de bain, mais j’ai fait au plus vite ! »
Kazuko sourit, sans se douter de l'altercation qui avait eu lieu avec Hiro, et lança : « Si tout est réglé, alors allons-y maintenant ! J’ai entendu dire que les mets seraient exquis, et j’ai une faim de loup ! »
Kazuko prit l’initiative de la marche, suivie par Mikuami, Masami et Makiro, qui sourirent légèrement face à ses paroles.
Plus haut, dans l’une des tours de l’Académie, derrière une fenêtre discrète, à l’abri des regards, le directeur,
Mr.Shine, observait en silence l’effervescence qui régnait en contrebas. Installé près de cette petite ouverture vers le monde, une subtile étrangeté se révéla. De l’extérieur, la pièce où il se trouvait paraissait modeste, tout comme la fenêtre qui l’ornait. Pourtant, en réalité, Mr.Shine se tenait dans une vaste salle, merveilleusement décorée, imprégnée d’une aura singulière qui semblait transpirer de son essence même. D’un simple regard, on comprenait que cet endroit n’était autre que le reflet de sa personnalité, un sanctuaire hors du temps et des limites de l’espace, dont la véritable nature ne se dévoilait qu’à ceux qui l’observaient depuis l’intérieur. Devant la large baie vitrée, qui, de son point de vue, offrait une vue panoramique de l’Académie, il scrutait silencieusement ses élèves. À ses pieds, un chien aussi énigmatique que le lieu lui-même s’amusait paisiblement. Des coups retentirent à la porte. Mlle.Harina entra.
« Me voilà, Monsieur le Directeur. Vous m’avez fait demander ? »
« Mademoiselle Moonlit, j’espère que je ne vous dérange pas dans votre emploi du temps avec cette entrevue impromptue. » Il était resté immobile devant la vitre.
« Non, Monsieur le Directeur. J’ai accompagné mes élèves en ce début d’après-midi afin qu’ils récupèrent leurs affaires au bureau des élèves, et je leur ai bien spécifié d’être prêts pour la soirée de ce soir. Je comptais m’y rendre après notre entretien. »
Mr.Shine lui fit un léger signe de la main.
« Venez voir ici, Mademoiselle Moonlit. Regardez-les, en bas. »
Mlle. Harina s’approcha et se plaça aux côtés du directeur. Plus bas, plusieurs groupes d’anges et de démons discutaient, déambulaient dans les couloirs ou s’émerveillaient encore de l’imposante bâtisse, tous parés de leurs plus beaux habits de soirée. Il reprit la parole.
« Aujourd’hui marque leur premier jour au sein de l’Académie. Ils vivent un instant des plus précieux, un souvenir qu’ils chériront et n’oublieront jamais : le début d’une aventure bien plus grande qu’ils ne l’imaginent encore. »
« Ils ignorent encore ce à quoi ils vont être confrontés. La vie au sein de l’Académie est loin d’être paisible… »
« Pas uniquement. Je pense que les tensions persistantes entre anges et démons seront leur véritable obstacle durant leurs années ici. J’ai la nette impression que cette année, une division plus marquée se fait sentir et se forme. Non pas que je pressente que cela se passera ainsi, mais je ne voudrais pas que cela empiète sur la beauté de ce lieu et sur leurs précieux souvenirs. » Il prit une respiration presque solennelle. « Ces étudiants sont tout ce que je possède de plus précieux, et cette école est un havre de paix que j’ai construit pour que les anges et démons puissent se confronter et se lier par un objectif commun. En tant que directeur, je prête une attention particulière à ces nouveaux élèves, surtout que la répartition cette année entre anges et démons a été… »
Harina, comprenant les mots de Mr.Shine, compléta cette phrase qu’il semblait avoir du mal à finir.
« Oui, cette année, l’Urne des Serments a fait un choix des plus étranges en ne mélangeant que très peu les anges et démons dans les différentes classes. Ce n’était pas arrivé depuis très longtemps. »
« La dernière fois qu’une telle chose s’était produite, les événements qui suivirent furent bien sombres, et la Grande Nuit s’abattit sur la capitale. Mais cela, vous devez bien vous en souvenir. »
Harina acquiesça, les yeux toujours rivés sur l’extérieur.
« Je crains que ce ne soit un nouveau signe, un avertissement de grandes tensions ou d’événements majeurs à venir. Même si nous ne pouvons remettre en question les choix faits par l’Urne, nous pouvons tout de même nous permettre d’être vigilants. » Il se tourna vers Harina. « J’aimerais que vous vous en assuriez auprès de votre classe, Mlle. Moonlit. »
« Évidemment, Mr. Le Directeur. » Elle se retourna après un échange de regards et partit pour sortir du bureau. Mr.Shine se retrouva de nouveau seul avec son petit chien.
« Il semblerait donc que cette année ait été choisie par les cieux pour être spéciale en ce bas monde. Je le ressens, il se passe quelque chose… » Il leva son regard vers le ciel, là où la lumière brille de mille feux. « Grande Déesse Hirae, qu’avez-vous en tête ? Quelles peuvent bien être vos arrières-pensées ? Que comptez-vous faire à cette académie, à ces élèves, que risquent-ils ? Puis-je espérer que cela soit pour un meilleur avenir, ou du moins pour une cause juste ? »
Le regard porté vers les cieux, plus haut, à travers des nuages invisibles à l’œil depuis le monde d’en bas, au sein du palais des dieux, Hirae, attentive à ces mots prononcés pour elle, sourit en entendant ces paroles. Ce sourire se transforma et laissa ressortir une certaine finesse.
« Eh bien, disons juste que ceci n’est qu’un commencement… »
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