Avec une aisance qui lui était propre, elle lui sauta dessus et l’entoura d’un bouclier de fil doré et lumineux, création de sa propre magie. Elle épela à haute voix : “ARMURE ÉTREINTE !”
Mikuami se retrouva alors plaquée au sol sous Kazuko, le choc faisant disparaître l’importante masse fumante magique. Harina accourut vers elles.
“Désolée, Mlle Harina, d’être intervenue, mais j’ai cru que–…”
Mlle Harina l’interrompit net : “Non, Kazuko. Tu as bien fait, et j’aurais moi-même dû agir plus tôt. Tout va bien, Mikuami ?”
Secouée par le choc et la chute, Mikuami laissa échapper quelques halètements et signes de suffocation.
“Kof, kof… Oui, ça va… Je pense que j’ai perdu le contrôle…” dit-elle avec quelques difficultés.
“Ce n’est pas grave, ce n’est que le premier jour. Mais il est vrai que c’est inhabituel. Au vu de ton nom, je ne m’attendais pas à ce que tu aies ce type de difficultés. Ce genre de cas n’arrive qu’à un très bas âge ou lorsque la magie est trop puissante pour le corps du détenteur–…” Elle s’arrêta à ces mots et l’observa un court instant, qui parut très long à Mikuami. “Dans tous les cas, ta magie est très puissante. Tu as pour source d’énergie celle de l’ombre, aussi, non ?”
Mikuami acquiesça, quelque peu gênée. D’une part, car elle mentait à tous sur sa véritable magie, et d’autre part, car en prétendant posséder la même puissance qu’Hiro, elle avait, au contraire de ce dernier, donné un piètre spectacle.
“Bien, ne traînons pas. Ce genre d’incident peut arriver, et même si Mikuami a perdu le contrôle, tout le monde a pu constater la puissance de sa magie.”
Tandis qu’Harina effaçait d’un revers de mots l’événement qui venait de se produire, Mikuami, aidée de Kazuko, remonta dans les gradins, quelque peu honteuse, mais soulagée d’en avoir fini. Masami, toujours aussi attentive, s’approcha, et d’un léger mouvement de la main fit apparaître un délicat ruban d’eau qui vint se déposer sur une plaie que Mikuami s’était faite dans sa chute.
“Il s’agit d’eau bénite de mes terres. Elle soignera rapidement ta blessure.”
L’instant d’après, l’eau appliquée avait tout fait disparaître, et Mikuami oublia un instant sa honte pour s’émerveiller devant ce qu’elle considérait comme un petit miracle.
“C’est impressionnant, Masami.”
“Oui, c’est pratique, mais ce n’est pas sensationnel pour autant. Je ne peux en produire que de petites quantités pour le moment. J’espère bien acquérir plus de puissance pour améliorer mes capacités. Ma famille a besoin que je devienne Gardien pour continuer de protéger les terres sacrées du Nord.”
Mikuami lui sourit et la remercia. Kazuko s’approcha alors de Mikuami et lui murmura doucement :
“Mikuami ? Est-ce que… tu sais pourquoi tu as perdu le contrôle à l’instant ? On a tous été un peu surpris. Je ne dis pas ça pour te blâmer ou me moquer, mais… étant donné que tu viens d’une des familles les plus importantes, l’éducation magique y est souvent des plus rigoureuses.”
“Je ne sais pas, j’ai l’impression que mon esprit est comme… embrumé.”
Kazuko comprit que le sujet mettait Mikuami dans une position délicate. Elle posa la main sur la sienne et sa tête sur son épaule, comme pour lui apporter son soutien. Elles restèrent ainsi. Quelques bancs plus loin, le groupe de garçons discutait lui aussi de ce qui venait de se produire. Eiko complimentait le courage de Kazuko tandis qu’Haru ne cessait de se moquer de son admiration pour cette dernière depuis leur discussion au buffet de l’Académie. De son côté, Hiro ruminait. Il ne s’attendait certainement pas à ce que cette fille, qu’il trouvait des plus désagréables et encombrante, possède la même magie que lui.
“C’est surprenant… Je connais la famille Ayademi, mais j’ignorais que leur fille possédait la même puissance que moi.”
“Moi aussi je l’ignorais. Mais étant donné qu’elle n’a jamais encore assisté à des bals ou réceptions, comment aurions-nous pu le savoir ? Certains enfants de bonnes familles ne font leur première apparition qu’à partir de leur majorité. Nous, nous sommes des exceptions, comme nous résidons au palais,” dit Eiko.
Haru rigola légèrement. “Haha, dans ce cas, d’ici quelques mois, nous pourrons voir apparaître un tas de nouvelles têtes ! La majorité approche, et avec elle, de fantastiques soirées ! Mais cela n’empêchera pas Hiro pour autant de rester d’une grande froideur envers toutes les filles qui l’entourent.”
Hiro lui lança un regard froid, et le silence revint.
-
Plus tard dans la journée, après une pause déjeuner bien méritée, Mikuami, accompagnée des autres filles de sa classe, commença à se changer dans les vestiaires de l’Académie. Détendue à l’idée que cette première matinée était enfin terminée, elle s’attacha les cheveux.
“Les tenues de sport sont tellement confortables et élégantes ! J’adore !” dit Makiro en sautillant sur place.
“Je suis bien d’accord, même si je trouve le haut un peu trop serré,” marmonna Kazuko.
“C’est ça, plains-toi !” lança de nouveau Makiro avec un air malicieux et moqueur.
“Pour ma part, j’ai peur que ce soit un peu trop léger côté tissu. On est en cours de sport, pas à un défilé de mode,” ajouta Masami à son tour.
“Arrêtons de nous plaindre, les filles, et allons-y, on va être en retard !” Kazuko ouvrit la porte et toutes sortirent. Elles prirent la direction du terrain de sport où les garçons de la classe les attendaient.
Haru s’échauffait. “Ahhh, j’ai hâte de faire un peu de sport, ça va me détendre, et qu’est-ce que j’aime ça.”
“Moi aussi, et puis il fait beau, donc ça va êt–…” Eiko s’interrompit net. Ses yeux se posèrent sur les filles qui approchaient. Pendant un instant, ils eurent l’impression d’être éblouis par une vive lumière. Des éclats brillèrent dans le regard de la plupart des garçons réunis, à l’exception de Hiro qui conserva une expression des plus neutres face à cette apparition. Après un moment, Haru réussit enfin à articuler quelques mots.
“Il n’y a pas à dire, j’aime vraiment le sport…”
Un coup de sifflet les interrompis et tous se rassemblèrent. Un ange s’approcha, les bras croisés.
“Bien, tout le monde est réuni ? Parfait ! Je suis Elisa Hyostel, mais appelez-moi Mlle Elisa. Je serai votre professeure de sport pour cette année. Pendant ce cours, je me chargerai de vous renforcer physiquement et de faire de vous de vrais athlètes ! Aujourd’hui, nous débuterons en douceur avec un réveil musculaire. Suivez-moi !”
Mlle Elisa prit la tête du groupe, et tous ensemble, ils débutèrent un tour de l’Académie, rythmés par le bruit de leurs pas. À la fin de celui-ci, elle s’arrêta et s’adressa à ses élèves :
“Bien, je m’arrête ici. Vous connaissez désormais le parcours ! Faites autant de tours que possible, et arrêtez-vous dès que vous n’en pouvez plus. Ceci sera votre première évaluation, elle me permettra de vous classer par niveau ! Bonne chance à tous, et n’oubliez pas : ce n’est pas la vitesse qui compte, mais votre endurance !”
Elle sortit un carnet et motiva l’ensemble des élèves par un nouveau coup de sifflet qui donna le départ de la course. Les tours s’enchaînèrent, et les pas de certains cessèrent au fur et à mesure que le temps passait. Au septième tour de l’Académie, Makiro, accompagnée d’autres filles, décida de s’arrêter là. Au neuvième, Kazuko s’étonna de la forme physique de Mikuami, qui ne lui avait pas semblé aussi endurante. Mikuami elle-même en fut surprise, mais il lui sembla que M. Adler lui avait mentionné l’avoir entraînée physiquement et mentalement pendant des années pour augmenter ses chances à l’Académie.
Au douzième tour, le nombre d’élèves se réduisit à une poignée de six, et au treizième, ils n’étaient plus que cinq : Haru, Eiko, Hiro, Kazuko et Mikuami. Tous semblaient en pleine forme. Mikuami, contente de sa performance, sentit ses limites approcher, et, de concert avec Kazuko, elle décida de terminer la course à deux. La professeure les applaudit, ravie de constater une si belle première performance sportive :
“Bravo, vous avez obtenu un score admirable ! Je suis fière de vous ! J’apprécie d’autant plus votre esprit d’équipe et votre choix de vous être arrêtées ensemble pour vous soutenir.”
Kazuko attrapa une bouteille d’eau et s’enthousiasma : “Eh oui ! Mikuami et moi sommes de vraies partenaires ! C’est en duo que nous fonctionnons !”
Mlle Elisa hocha la tête, satisfaite, et s’éloigna avec son carnet tout en y écrivant quelques mots : “Très bien, je tâcherai de m’en souvenir.”
Elles s’installèrent ensuite et reprirent leur souffle, tout en attendant de constater qui serait le dernier candidat encore en lice. Secrètement, Mikuami se mit à penser à Hiro. “Il a l’air d’être un bon sportif, et très endurant. Je me demande quand est-ce qu’il s’arrêtera.”
Il fallut attendre le dix-septième tour pour voir Eiko abandonner, suivi, peu après au dix-huitième, par Hiro, essoufflé après autant de temps à courir. On vit alors arriver, encore en pleine forme, Haru, exalté de joie. Dans un geste d’ultime effort, il franchit la ligne et retira son haut, marqué par les traces de ses efforts.
“Voilà donc le meilleur élève de la journée ! Félicitations, tu es en excellente condition physique !”
Haru sourit chaleureusement, ravi : “Merci professeure ! Je suis issu de l’Origine des Éléments et j’ai du sand de loup en moi, alors je fais tout pour être au maximum de mes capacités sportives !”
Il se trouva ensuite entouré de tous ceux qui désiraient le féliciter. Mikuami et Kazuko n’y dérogèrent pas et allèrent lui adresser quelques compliments, qu’il reçut avec un très grand sourire, et qu’il leur rendit ensuite. Haru avait un charme indéniable et un physique qui ne déplaisait que très rarement. Il faisait partie de ces jeunes hommes qui prenaient soin d’eux, et son teint ambré aux reflets dorés des côtes de l’Est était des plus attirants. Il est vrai qu’il aimait être ainsi entouré, et s’en réjouissait.
Un peu plus éloignés, Hiro et Eiko, assoiffés et épuisés, s’étaient eux aussi débarrassés de leur haut et séchaient leur corps avec les serviettes et bouteilles d’eau mises à disposition. Mikuami ne put s’empêcher de voir la scène du coin de l’œil, mais Kazuko l’extirpa rapidement de cette vision.
“Eh Mikuami, tu sais, vis-à-vis de tout à l’heure, ce que j’ai dit sur notre duo, je le pensais sincèrement. On ne se connaît que depuis très peu, mais j’ai la sensation d’avoir trouvé une véritable partenaire. Je sais que c’est étrange à dire, mais…” Elle lui tendit la main. “Je suis vraiment contente de t’avoir rencontrée, Mikuami.”
À la vision de cette nouvelle déclaration d’amitié, Mikuami se remémora certains conseils prodigués par Mr Adler lors de leurs nombreuses discussions : “Méfiez-vous des personnes que vous rencontrerez, mademoiselle. Nombreux seront ceux qui chercheront à tirer profit de votre position, de votre nom, de votre puissance magique si vous la révélez, ou bien tout simplement de votre complaisance du cœur.”
Elle regarda Kazuko droit dans les yeux, comme pour essayer d’y percevoir une trace de vérité dans le violet de ses pupilles, mais n’y trouva aucune trace de malice. Un sentiment rassurant la parcourut, et elle tendit la main à son tour. La dernière phrase prononcée par Mr Adler résonna alors dans ses oreilles : “Cependant ne vous inquiétez pas, vous trouverez également des êtres qui feront votre force et deviendront de puissants et fidèles alliés… et amis.”
Mikuami sourit à Kazuko chaleureusement : “Moi aussi, Kazuko.”
Toutes deux se serrèrent la main, concluant d’un accord commun indicible leur amitié désormais scellée à jamais. Cet instant solennel fut l’instant d’après brisé par Kazuko prenant Mikuami dans ses bras, ravie d’avoir trouvé telle amie pour l’accompagner à ses côtés au sein de l’Académie Hatsu. Le cours de sport se termina par une suite d’exercices où toutes deux entrèrent en compétition amicale face aux garçons pour montrer leurs capacités elles aussi. Des rires et gestes amicaux en découlèrent, sans aucune rancune, et tous partirent de leur côté une fois l’heure sonnée.
-
On vit ensuite Mikuami arpenter les couloirs d’un pas vif. Elle disposait de peu de temps avant son prochain cours et tenait à se rafraîchir au préalable. Arrivée devant l’une des portes des salles de bain, elle aperçut Hiro s’approcher d’un air résolu. Il bloqua l’accès d’une main avant de s’adresser à elle.
« Tu t’en es bien sortie aujourd’hui en sport… En revanche, concernant ta magie, tu as perdu le contrôle. Comment est-ce possible ? »
Mikuami, déjà lasse à l’idée de cette conversation désagréable, chercha à s’en défaire au plus vite.
« Je me suis simplement perdue dans mes pensées, ce n’était rien d’important. »
Elle tenta d’ouvrir la porte d’un coup sec, mais Hiro l’en empêcha et la referma aussitôt.
« Je ne crois pas, non. »
Mikuami ne pouvait plus se contenir. La provocation était de trop. Elle se tourna vers lui, prête à riposter.
« Mais qu’est-ce que tu me veux, sérieusement ?! Tu crois que je n’ai pas vu ton petit jeu ? »
« De quoi tu parles ? » répliqua-t-il, le regard décontenancé et méprisant.
« Tu as joué à l’élève parfait en présentant tes capacités magiques, tu as bien montré ce que tu valais. Mais apparemment, ce n’était pas suffisant. Il fallait aussi que tu viennes me rabaisser parce que moi, j’ai perdu le contrôle ? On a pourtant la même origine magique ! C’était trop médiocre pour toi ? Il y a un si grand écart entre nous que tu ressens le besoin de me le faire sentir ? »
Hiro laissa transparaître une certaine frustration.
« Tu es bien prétentieuse de croire que tout ce que tu dis est vrai. Tu n’as aucune idée de ce que je pense. »
Agacée, Mikuami ne parvint pas à se calmer. Le regard glacial d’Hiro la déstabilisait et ne lui laissait entrevoir d’autre issue que le conflit.
« Ah ! Donc maintenant, c’est moi la prétentieuse ?! Depuis le premier jour, tu me méprises, et tu ne te gênes pas pour me le montrer. Je ne sais pas ce que je t’ai fait, mais je ne pense pas mériter autant de méchanceté ! »
« Ahhh… » souffla-t-il, visiblement excédé lui aussi. « Il n’y a vraiment rien à tirer de toi. J’avais vu juste. Tu es comme toutes les autres. »
Leur regard s’entrechoqua, chargé de rancune. Mikuami se détourna et ouvrit enfin la porte. Avant d’entrer, elle se retourna une dernière fois.
« Ça tombe bien, je ne comptais rien te prouver ! Peu m’importe qui tu es, ou quelles sont tes relations. Comprends bien que tout le monde ne cherche pas à être dans tes bonnes grâces ! Personnellement, dès l’instant où j’ai vu ton mépris, je n’ai eu aucune envie de m’entendre avec toi. Tu ne m’intéresses absolument pas, Hiro. Alors, laisse-moi tranquille ! »
Elle referma violemment la porte. Hiro resta immobile, le regard empli de fureur.
À son tour, il entra dans l’une des salles de bain voisines et se déshabilla. Il posa ses mains sur l’évier, les yeux fixés sur son reflet dans le miroir.
« Argh ! Elle est encore pire que ce que j’imaginais ! Mais, comme elle l’a si bien dit, je ne compte pas m’entendre avec elle. Peu importe ce qu’on me dira. On ne pourra jamais s’entendre. Aucune chance que cela arrive. »
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