Parveen prit une grande inspiration
lorsque la gigantesque porte du bunker se ferma derrière lui. Il se
laissa le temps de s’accoutumer complètement à sa combinaison
hermétique noire qui le moulait un peu trop à son goût et replaça
son respirateur du
mieux qu’il pu avant de
s’élancer vers l'inconnu. Il se sentit bête, dans cet
accoutrement sombre qui n’était clairement pas pensé pour un
homme adulte d’un mètre quatre-vingt-dix en bonne forme physique .
Cette pensée fut rapidement chasser par une autre, qui lui semblait
bien plus importante.il leva les yeux et puis, pour la toute première
fois de sa vie, observer le ciel. Secrètement, il avait espéré
sortir sous la pluie, comme dans les films
qu'il avait
pu voir projetés sur une
toile usée dans la salle de cinéma de l'abri,
mais ce fut à la place un soleil éblouissant qu'il vit au travers
de sa visière UV à la sortie du bunker.
« Il se mettra peut-être à pleuvoir plus tard », espéra-t-il en posant un pied dans les herbes folles qui avaient pris possession de l’entrée de l’abri. Un sillon à peine perceptible, probablement laissé par les deux autres habitants de l’abri envoyés avant lui, lui permit de se sortir de l’entrée du bunker pour atterrir au milieu de ce qui avait dû être, par le passé, une base militaire sécurisée. Il n’en restait plus grand chose, mis à part une carcasse d’avion et des hangars rouillés, sur lesquels Parveen ne s’arrêta pas. Il passa ensuite par un trou dans le grillage entourant la zone et le longea pour rejoindre une route. D’après le briefing donné quelques heures plus tôt par son superviseur, celle-ci devrait le mener à l’ancienne grande ville la plus proche. A partir de là, il pourrait utiliser sa tablette et rejoindre son objectif qui devait se trouver à une centaine de kilomètres de sa position.
Le gravier sous les talons de Parveen crissait dans une symphonie qui lui était nouvelle. Après avoir passé sa vie enfermé dans un abri sous-terrain, le jeune homme eu un mal fou à réprimer la sensation d’immensité, vertigineuse, qui l’empêchait de se concentrer. La distraction était partout : dans le bruit des feuilles au passage des animaux, dans le chant inattendu des oiseaux, dans les couleurs vives du printemps, dans la chaleur du soleil réchauffant ses épaules et dans ses doigts, nerveusement serrés autour de la lanière de son sac en bandoulière. C'était une expérience aussi incroyable que dangereuse, pour laquelle il avait intérêt à se canaliser si la moitié des ragots qu'il avait entendu sur la surface était vraies.
Le superviseur avait été clair : ce n'était pas juste une balade, ou une mission de reconnaissance. Le monde du dehors n'était que chaos et anarchie, un monde sans société, sans technologie et sans pitié, auquel il devrait survivre pour assurer un avenir à son foyer sous terrain. Parveen supposa qu'il avait particulièrement insisté du fait de la disparition des deux premiers volontaires, dont les balises avaient disparu peu de temps après leur sortie. La rumeur voulait qu'ils aient juste décidé de les abandonner et de mener leur vie à la surface. Et à bien y réfléchir, alors qu'il rencontra sa première carcasse de voiture couverte de fleurs roses et oranges, Parveen songea qu'ils n'avaient peut-être pas eu tort. A l'horizon, la silhouette fine de la ville se dessina.
Il lui fallut de nombreuses heures pour enfin arriver à la périphérie de la ville, et le soleil se couchait alors que Parveen se glissa entre les véhicules qui bouchonnaient sur l'autoroute depuis plus de cinquante ans. La température s'était refroidie, et un vent frais passait dans les habitacles des voitures à jamais immobilisées, jouant un sifflement désagréable dans ses oreilles. Il avait fini par sortir sa tablette holographique et observait le plan avec attention, de peur de se perdre dans l'immensité de la surface. Il n'eut néanmoins pas la moindre hésitation à la fourrer promptement dans son sac lorsqu'il entendit un craquement derrière lui. Un frisson lui parcouru l'échine lorsqu'il se retourna et qu'il vit, fugacement, une ombre passer entre deux voitures à une vingtaine de mètre de lui. Il crut aussi identifier un rire moqueur étouffé, noyé par le souffle du vent dans les taules rouillées. D'instinct, se mit à courir dans la direction opposée, droit vers la première sortie menant à la ville.
-Tu fais chier Vic!!! Il t' a vu!!!
-CHOPEZ LE!!!
Le sang de Parveen se glaça lorsqu’il entendit des pas rapides raisonner derrière lui. Non seulement il avait à présent la certitude d'être traqué, mais en plus ils étaient plusieurs à s'être élancés dans son sillage... Et ils couraient vite.
« Où tu penses aller comme ça, bunkie ?! », vociféra une voix raillée derrière lui. Parveen ne se retourna pas, convaincu que ce simple acte pouvait lui coûter de précieux mètres. Il arrivait enfin à l'orée de petits bâtiments, espérant que les petites ruelles lui offriraient un avantage pour perdre ses assaillants. Trop concentré sur ses poursuivants, Parveen ne nota même pas la présence d'une silhouette nichée sur l'un des toits, qui s'était recroquevillée pour observer la scène avec attention.
Essayant sans grand succès de réguler sa respiration et de ne pas céder à la panique, Parveen s’engouffra sans hésitation dans une rue longeant une supérette pillée et abandonnée depuis longtemps. Il bondit par-dessus une poubelle éventrée et dès que le labyrinthe urbain le lui permit, il bifurqua dans une seconde rue sur sa gauche. Derrière lui, il entendit ses assaillants crier. Il n’avait pas d’itinéraire précis, mais espérait pouvoir zigzaguer d'une bifurcation à l'autre. « Il faut être aussi peu prévisible que possible », pensa-t-il en grimpant un escalier dont les marches, couvertes de racines, glissaient un peu. Il ne ralentit pas pour autant, se précipitant vers ce qui lui semblait être un autre croisement à sa gauche, avant de se rendre compte avec horreur que le groupe qui le poursuivait s’était visiblement scindé en deux pour le prendre en tenaille : trois hommes à l’allure débraillée venaient d’apparaître à l’exact endroit où il s’apprêtait à tourner. N’ayant pas d’autre choix, il s'arrêta net et décida de se jeter dans l’encadrement d’une fenêtre à sa droite, atterrissant lourdement sur son épaule à l’intérieur d’un salon de coiffure saccagé. Il se releva aussi vite qu’il le pu, et fonça vers l’encadrement de porte le plus proche, qui le fit ressortir au milieu d'une ruelle. Celle-ci lui offrait une autre sortie à sa gauche menant vers une plus grande artère, et une grande barrière en grillage barrant la route à sa droite. Sans autre choix, il amorça un mouvement pour s’élancer vers la seule issue possible, avant de s'effondrer, frappé à la tempe par un bolas fait d'un vieux tee-shirt et d'un caillou. Parveen, sonné, entendit l'un de ses poursuivants éructer de joie alors qu'il essayait de se relever mais fut immédiatement stoppé par la pression d'une botte entre ses deux omoplates qui ramena violemment au sol. Dans un ultime effort, il tenta de se débattre, mais d'autres bras et pieds vinrent le saisir, l'écraser et finalement l'immobiliser à l'aide de ce qui semblait être des menottes autour de ses poignets.
-Alors !!! Qu'est-ce qu'on a là ?
Ce qui semblait être le chef de la troupe fit un signe que Parveen ne perçut qu'à moitié, et deux des hommes qui lui étaient tombés dessus le forcèrent à se redresser sur ses genoux. A présent, le jeune homme respirait difficilement, observant frénétiquement la situation en tentant désespérément de ne pas céder à la terreur qui lui nouait l'estomac. Ils étaient cinq : deux le maintenant en place, un adossé au mur pour vider le sac qu'il venait d'arracher à Parveen, un autre placé derrière lui, et enfin, le meneur, qui se tenait face à lui, un couteau à la main. Tous étaient loqueteux et sales.
-T’es grand dis donc, pour un bunkie. Enfin, petit ou grand, on finit toujours par vous rattraper. Voyons voir....
Un geste du menton du chef de meute, et Parveen sentit des mains s'affairer à lui enlever son casque. Il poussa un petit cri étouffé et tenta de se débattre sans succès : en quelques secondes, la protection sur son crane sauta, laissant jaillir ses longs cheveux noirs. Ceux-ci retombèrent pour encadrer son visage basané, déformé par l'angoisse. Sa respiration rapide et ses grands yeux noirs, à présent fixés vers l'homme au couteau, trahissaient sa peur. Il ne voulait pas mourir. Pas comme ça. Le chef lâcha un petit rire mauvais.
-Joli minois. Si seulement on n’était pas si exposés, j'aurais pris mon temps avec toi, siffla-t-il en faisant glisser la lame du couteau du front de Parveen jusqu'à atteindre sa gorge, en passant par le grain de beauté sous son sourcil gauche.
-Par pitié...
L'homme plissa du nez, narquois, se relevant en plaquant le coupant de la lame contre la carotide de Parveen.
-Tu sais ce qu'on dit...
Non, Parveen ne savait pas ce qu'on disait. Il repensa à sa vie dans l'abri, à ses parents qu’il allait visiblement rejoindre, à ses amis, au ciel, au fait qu'il ne verrait jamais la pluie. Au fait qu'il allait mourrir seul. Il n'était pas prêt.
Soudain, comme une réponse à ses prières, il y eu sifflement fugace. Celui précéda l'apparition d'une flèche se plantant dans le haut du crane du leader, ressortant par son menton, en diagonale. Parveen écarquilla les yeux en sentant la lame lui entailler partiellement le cou alors que corps de l'homme tomba face à lui, mort sur le coup. Sentant les mains qui l'empoignaient se relâcher, il se débattit à nouveau et tomba en arrière, puis recula en observant le toit des bâtiments, tout comme ses assaillants.
Du haut du bâtiment à sa droite, une silhouette descendit rapidement en rappel, visiblement accrochée à un grappin. Celle-ci descendit les 6 étages de l’immeuble le temps d’une respiration, et l’impact de l’atterrissage la fit se courber en avant pour amortir le choc, soulevant son poncho délavé et rapiécé. Ce moment dura un instant avant que son sauveur ne tire sur la corde avec laquelle il était descendu, faisant revenir une main en acier sur poignet. Il ne tenait pas un grappin : celui-ci était intégré à son bras mécanique. Son visage, caché par une cagoule mais surtout par un masque à gaz recousu grossièrement, n’offrait aucune indication sur ses intentions. Il y eu un flottement, puis l'homme qui pillait quelques instants plus tôt le sac du bunkie se mit à hurler et tenta de foncer sur leur nouvel adversaire. Il fut immédiatement stoppé par un autre carreau qui se ficha dans sa bouche ouverte , le tuant sur le coup. A présent à court de munition, la figure au masque à gaz jeta son arbalète et vint se saisit d'une machette accrochée par-dessus son épaule avec sa main droite, qui semblait elle encore organique. Sans un mot, il avança vers Parveen qui rampait à reculons ,faisant passer ses poignets encore entravés sous ses jambes pour avoir de nouveaux ses mains devant lui. On ne lui avait définitivement pas menti sur l’ambiance générale de la surface. Il n’eut néanmoins pas le luxe d’y penser plus en profondeur, se faisant coincer dans une clé de bras par l’homme qui s’était placé derrière lui. Il l’avait oublié dans la panique, celui-là.
Il ne put qu’observer les deux derniers bandits encore debout s’élancer eux aussi vers Masque à gaz, qui ne se laissa pas démonter pour si peu. Il esquiva d’un pas sur le côté le premier qui avait tenté de lui assener un coup de matraque télescopique, le dépassant, avant de s’attaquer au second. Ce dernier n’avait qu’un couteau, et le brandissait maladroitement, laissant une large ouverture dans sa garde. Masque à gaz s’engouffra dans celle-ci pour lui assener un coup de machette au-dessus des épaules, ouvrant la gorge de celui-ci laissant s’échapper un jet de sang qui éclaboussa son bourreau. Puis, sans cérémonie, il se retourna pour faire face à une seconde offensive de l’homme à la matraque. Masque à gaz para le coup de bâton vertical avec son avant-bras d’acier créant une gerbe d’étincelle, et enfonça sa machette dans le ventre de son adversaire, s’arrêtant au niveau de la garde. Après un instant, il se recula en laissant le corps de son ennemi glisser au sol pour se tourner à nouveau vers Parveen.
-… T’approches pas ou je le crève !!! menaça le bandit accroché à son cou, pressant une lame faite d’un éclat de miroir et de cuir contre la pommette de Parveen.
Masque à gaz s’arrêta, dégoulinant de sang, et secoua son arme. Sa voix, étouffée et rauque, secoua enfin l’air.
-Dégage.
Comme une décharge électrique dans l’air, le simple mot avait eu l’effet escompté, et après encore quelques secondes d'agonie, le dernier de ses poursuivants jeta Parveen sur le côté avant de s’enfuir sans demander son reste, laissant Masque à gaz et le « bunkie » en tête à tête.
Mû par le désespoir et la peur, Parveen fondit, les mains toujours liées, pour saisir un des couteaux de fortune qui était tombé non loin de lui. Il se redressa, accroupi, et pointa Masque à gaz d'un air qu'il voulait menaçant. Il fut néanmoins désagréablement surpris par les tremblements dans sa propre voix lorsque celui-ci s'avança vers lui.
-… Ne… Ne vous approchez pas! Je… J’ai..., bégaya-t-il, sentant ses muscles se transformer en coton à mesure que la distance qui les séparait se faisait de plus en plus mince. Enfin, l'individu s'arrêta à quelques centimètres de la lame du coutelas. Parveen se tétanisa.
-… Besoin d'aide, visiblement, lui répondit-il dans un grognement. Lève-toi.
Masque à gaz lui tendit sa main de métal, qui ne comptait que trois doigts pour des raisons que Parveen supposait techniques. Elle était éclaboussée de sang frais.
- On a peu de temps. D'autres vont venir.
Parveen hésita un instant avant de lâcher le couteau, il prit la main de son apparent sauveur. Il avait raison, et Parveen ne cracherait pas sur un allié après ce qui venait de se passer. Lorsqu'il se releva, encore chancelant, il remarqua la sensation de poisse sur sa paume : à présent, lui aussi avait du sang sur les mains.

Comments (0)
See all