Valensia, comme tous les enfants, avait été placée au Centre Mathésia. C'était une enfant quelque peu... difficile. Dotée d’un bon gabarit, elle semblait taillée pour devenir une guerrière. Rien d’étonnant, vu sa lignée. Pourtant, elle refusait obstinément d’apprendre l’art de la guerre. Ce rejet lui valut de nombreuses brimades — parfois violentes — de la part de ses camarades.
Son moment préféré était l’apprentissage de l’histoire. Elle adorait lire. Âgée de huit ans, elle lisait mieux que n’importe quel enfant de sa promotion et s’ennuyait profondément des histoires enfantines. Ainsi, dès que sa formatrice avait le dos tourné, Valensia errait dans les allées de la bibliothèque, à la recherche d’un livre plus... mature.
« Valensia, tu n’as pas le droit d’être ici ! Que caches-tu derrière toi ? »
La formatrice connaissait bien son élève. Très à cheval sur les règles, elle ne manquait jamais une occasion de la réprimander. Pourtant, elle savait aussi que Valensia était bien au-dessus de la moyenne, et que les ouvrages proposés ne lui étaient plus adaptés.
« Je... je m’ennuie. Je cherchais un livre plus intéressant que ces histoires de bébés » répondit-elle.
La formatrice souffla, l’air lasse.
« Et quel livre as-tu trouvé, cette fois ? »
« La Magicienne légendaire. »
« Oh... Ce livre n’est clairement pas de ton âge. »
« Mais je... »
« Cela suffit ! Retourne à ta place. »
Valensia obtempéra, le cœur lourd, et retourna s’asseoir d’un air triste.
Quinze jours passèrent depuis cette réprimande. Le jour tant attendu de la sortie bibliothèque arriva, et Valensia n’avait cessé de penser à ce fameux livre. Elle ne l’avait feuilleté qu’un instant, juste assez pour apercevoir l’illustration d’une femme aux cheveux mi-courts, d’un vert pâle étrange, entourée d’un halo de lumière, comme si elle flottait dans les airs. Cette image féerique l’avait profondément marquée. Aujourd’hui, elle comptait bien remettre la main dessus.
Par chance, sa formatrice avait été appelée ailleurs pour une tâche importante, laissant les élèves sous la surveillance d’une vieille dame — sans doute l’une des plus anciennes résidentes du Centre.
« Dès qu’elle aura le dos tourné, je fonce » pensa Valensia. « La vieille n’y verra que du feu. »
À la première occasion, Valensia s’éclipsa et retourna dans l’allée. Mais la bibliothèque était immense, et pour une fillette de huit ans, s’y repérer n’était pas chose aisée.
« Je suis certaine qu’il était là... » murmura-t-elle, frustrée.
« C’est ça que tu cherches ? » dit une vieille voix derrière elle.
Valensia se figea. C’était la vieille dame.
« Je savais que tu reviendrais,» ajouta-t-elle avec un léger sourire.
Elle avait entendu la réprimande d’il y a deux semaines. Friande de ces vieux contes, et sensible à la curiosité sincère de Valensia, elle avait attendu son retour.
« Ce livre t’intéresse ? Il est difficile pour une enfant de ton âge... mais je vais t’aider. »
Valensia n’en revenait pas. Elle s’approcha doucement, les yeux brillants. Elles s’assirent ensemble.
« C’est moi qui fais ! » ordonna Valensia, prenant le livre entre ses mains et tournant les pages avec excitation.
« Il y a très longtemps, le Centre Mathésia accueillit des enfants très prometteurs. L’un d’eux était un bébé aux cheveux vert pâle, né dans une contrée lointaine. Sa mère mourut en couches, et son père était inconnu. Comme tous les autres, il fut conduit au Centre pour y grandir. Mais cet enfant avait quelque chose de particulier : parfois, une étrange lueur entourait son corps. »
— « C’est un signe d’une grande capacité magique. »
— « Son mana doit être exceptionnel ! » disaient les érudits.
Les années passèrent, et ses pouvoirs se révélèrent. Elle devint la magicienne la plus douée que le monde ait jamais connue. Son prénom était Janvier — ainsi nommée car elle était née en ce mois, et nul n’avait eu la décence de lui en donner un vrai.
Mais sa génération comptait une autre prodige. Bellona von de Minervus. D’une vivacité exceptionnelle et dotée d’une force supérieure à dix guerriers, elle mesurait déjà un mètre quatre-vingt à l’adolescence. Son corps, puissant, ses muscles saillants, et son regard empli de haine et d’ambition faisaient d’elle une guerrière redoutée. Le crâne rasé, le visage fermé, elle inspirait la peur. Mais elle était aussi brillante et stratège. Aucun formateur n’en doutait : elle serait la meilleure de son époque... et peut-être la plus terrifiante des despotes.
Vint l’âge adulte. Bellona fut sacrée major de sa promotion. Elle avait droit à un vœu.
Tous pensaient qu’elle demanderait à rejoindre un clan militaire de renom. Mais non. Elle déclara :
— « Je souhaite que Janvier soit ma chose. Elle m’accompagnera jusqu’à la fin de ma vie. Elle devra m’obéir en tout point, sans jamais pouvoir me nuire. »
Qu’est-ce qui pouvait être plus dangereux qu’une reine guerrière sanguinaire ? Une reine guerrière sanguinaire accompagnée de la plus grande magicienne de tous les temps...
Ce vœu marqua la fin de la liberté de Janvier. »
Valensia restait silencieuse, pensive.
« Quelque chose ne va pas ? » demanda la vieille dame.
« Je ne comprends pas... Un vœu peut-il vraiment impliquer la vie d’une autre personne ? Et si cette personne n’est pas d’accord ? »
« Tu es très mature pour ton âge... mais peut-être vaut-il mieux... »
« Vous préparez des enfants à la guerre. Je suis battue tous les jours par mes camarades. Je pense que vous pouvez répondre à mes questions. »
La vieille dame soupira.
« Tu as dû comprendre que la vie était injuste, et brutale. Les vœux ne font pas exception. Ils motivent les élèves à se surpasser. C’est une récompense unique. Il est donc du devoir de chacun... de les respecter. »
Valensia ne semblait pas convaincue.
« Je veux savoir. Toute l’histoire » murmura-t-elle, les yeux rivés sur elle.

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