Chapitre 3
Neuf mois plus tard
J’étais prête à réaliser mes premiers pas. On ne dirait pas comme ça, mais c’est extrêmement dur !
J’avance. Chancelant. Ridicule. Mes jambes tremblent comme des branches sous le vent, et pourtant… je tiens debout. Enfin, presque. Lyrielle m’attend, accroupie, les bras ouverts, avec un regard plein d’encouragements.
Je fais mon premier pas, puis un deuxième. Chaque pas est une victoire. J’en bave, mais je les fais. Jusqu’à me jeter, littéralement, contre elle, ma mère. Accueillie dans une cascade de baisers et de fierté maternelle.
Derrière moi, un gémissement frustré.
Nova.
Il est à quatre pattes. Il a tenté. Il est tombé. Il boude.
Hé ouais…
Il me tire la langue depuis le sol. C’est ça, prends le seum.
Un mois plus tard
Nova avance, les jambes sûres, le dos bien droit. Pas un tremblement, pas une hésitation. Il traverse la pièce d’un pas décidé, jusqu’aux bras ouverts de notre père, Galen, qui rayonnait de fierté.
- Voilà mon champion ! s’exclame-t-il en l’attrapant au vol et le soulevant haut, comme un trophée.
Nova avec un grand sourire, bombe le torse comme un roi.
Je l’observe depuis un coin de la pièce, assise dans une couverture. Bras croisés. Bouche pincée. Un œil à moitié fermé.
Il en a pris du temps…
Encore un mois plus tard
Nova est dans les bras de Galen, installé bien droit comme sa poitrine. Il a ce regard sérieux, presque intense, comme s’il allait livrer une vérité universelle.
Qu’est-ce qu’il va faire encore… en le regardant.
Il ouvre la bouche, se concentre, puis prononce en me fixant du regard :
- Tana.
Un silence plane.
Galen hausse un sourcil.
- Hein ? C’est… un mot ? TU VIENS DE DIRE TON PREMIER MOT ?! Ça, c’est mon fils !
- Tu appelles ça un mot chéri ? Dis Lyrielle.
Nova me fixe, imperturbable. Il a décidé que c’était son premier mot, et il était destiné pour moi.
Je suis dans les bras de Lyrielle. J’ai tout vu, tout entendu. Et je fixe sans ciller.
Très bien. Pas question de rester derrière.
Quelques jours plus tard
Le moment est parfait. Nova me regarde du coin de l’œil avec ce sourire satisfait qu’il n’a pas lâché depuis son premier mot. Comme s’il avait déjà gagné.
Je lève un doigt. Je le désigne.
- Enculé.
Silence.
Nova tombe en arrière dans un éclat de rire incontrôlé. Il se roule presque au sol, secoué de spasmes.
Lyrielle se retourne brusquement, interloquée :
- Qu’est-ce qu’elle vient de dire ?
Je me contente de croiser les bras en silence, un sourire triomphant au coin des lèvres.
Clair. Précis. Irréprochable.
C’est comme ça qu’on a commencé à se défier. Pas pour gagner. Juste pour ne jamais rester derrière.
Plusieurs semaines plus tard, devant la porte d’entrée.
Juste avant de sortir, alors que Lyrielle finit de m’accrocher contre elle, la porte s’ouvre en grand. Une bouffée d’air frais me frappe le visage.
Je me fige, pas par peur, mais par épanouissement.
C’est… incroyable.
Rien à voir avec l’air de la Terre qui était souvent, épais, pollué, parfois trop sec, parfois trop humide. Ici, l’air est vivant. Léger. Chargé de quelque chose de… pur. Comme si chaque particule flottait avec intention. J’ai l’impression de respirer pour la première fois.
Je ferme les yeux un instant. Une brise me caresse doucement la joue.
Ok. Ce monde mérite vraiment une chance.
Devant la maison
Le soleil brille doucement au-dessus de la vallée. L’air est tiède, le vent léger, vraiment agréable. Une belle journée pour sortir. Galen, concentré, ajuste un petit harnais artisanal sur son dos. Nova y est solidement installé, bien sanglé mais libre de ses mouvements.
- Bon, mission d’aujourd’hui, Maché, guilde… et peut-être taverne si maman ne regarde pas.
Nova lève les bras au ciel.
- Bière !
- Voilà l’esprit ! répond Galen, ravi.
- Tu lui apprends déjà des conneries… dit Lyrielle en se tenant la tête.
Elle vérifie une dernière fois les nœuds de l’écharpe dans laquelle je suis déjà bien attachée contre elle. Le tissu est doux, presque tiède. Je sens son mana, rassurant, qui circule lentement le long des fibres. Rien à voir avec les fringues synthétiques de la Terre. Ici, même le tissu respire la vie.
- Pas de sort sur les fruits cette fois mes choux, hein ? dis Lyrielle d’un air sérieux.
Je cligne lentement des yeux, faussement innocente.
Ce n’est pas exclu.
J’avoue que la dernière fois… On avait envie de tester l’effet de notre magie sur un peu près tout.
Sur le chemin
Nous quittons l’enclos dégagé autour de la maison. La bâtisse, tout en bois sculpté et pierres blondes, est l’une des quelques à se situer hors des murs de Tharis, la petite ville où l’on se situe. La majorité de la ville, nichée un peu plus loin dans la vallée, est protégée par une muraille de pierre claire – solide, massive, recouverte par endroit de lierre magique qui vibre selon l’heure du jour. Ce n’est pas qu’un mur : c’est une frontière vivante, alimentée par divers enchantements afin de repousser la majorité des créatures magiques hostiles.
Mais notre maison est hors de ces murs. Parce que nos parents ne sont pas de simples civils. Ils sont ce qu’on appelle « Protecteurs », un sort de gardien plus développé. Ce sont les premiers remparts en cas d’urgence, du style attaque ou autre. Autrefois aventuriers, ils sont restés là, en bordure, employés directement par la guilde pour agir vite, sans attendre les ordres d’en haut.
Tharis s’étend au creux d’une vallée alpine. Les montagnes, majestueuses, encerclent la région comme des gardiennes silencieuses. Au loin, les pics enneigés d’une neige éternelle, mais ici, la verdure règne, une vraie nature. Forêts profondes, prairies lumineuses, cours d’eau clairs qui serpentent jusqu’à la ville.
Chaque pas de Galen soulève un peu de poussière dorée. Les herbes ondulent à notre passage, comme si elles nous saluaient. Le chemin vers Tharis est sûr… du moins en apparence.
Nous traversons les sentiers bordés d’herbes hautes et de fleurs étranges. Galen ramasse une petite pierre lisse et la tend à Nova.
- Allez, fais-moi rêver.
Nova l’attrape entre ses doigts potelés. Il ferme les yeux, concentre son mana vers sa main. Une aura sombre et crépitante entoure la pierre. Elle se noircit avec des veines d’un violet profond, s’éteint presque. On le savait maintenant, il avait bien une affinité avec Umbra, mais pour être plus précis maintenant, sa lune est Abyssum – corruption de la matière, etc…
- J’lai tuée, annonce-t-il avec fierté.
Galen secoue la tête.
- Note à nous deux Lyrielle : pas d’objet précieux avant qu’il soit mature.
Elle rit.
Je lève un sourcil, pas impressionnée. Puis, je concentre ma propre énergie, qui a bien augmenté depuis mes débuts. Une pulsation de lumière fuse de mon doigt et explose en flash dans les yeux de Nova.
- AHHHH ! MES YEUX ! crie-t-il, secoué, frottant frénétiquement ses paupières.
Aveuglé, il me jette la pierre noire.
- NON… ! tente Galen.
La pierre vient percuter mon front. Je ne bouge pas, je n’avais pas mal, mais j’avais une excuse.
Je me mets volontairement à pleurer.
Lyrielle, en me calmant :
- NOVA ! Tu ne vas pas recommencer, hein ?
- Elle a commencé… marmonne Galen.
Il l’a cherché… dis-je dans ma tête.
Place centrale de Tharis
Les pavés usés par les siècles résonnent sous les pas des habitants. Des marchands crient leurs offres depuis des étals colorés, des enfants courent entre les jambes des adultes, et dans l’air flotte une senteur de pain chaud, de cuir tanné et de poussière magique. Cette sensation est incroyable.
Une voix perce le brouhaha :
- Tiens tiens tiens… regardez qui s’est enfin bougé le cul !
Une femme aux cheveux rouges clair, du même âge que mes parents, s’approche.
- Marie ! dis Lyrielle.
Elle fend la foule avec une énergie électrique, son bébé agité dans les bras.
- Trois mois sans un mot, Lyrielle ?
- J’étais un peu occupée à gérer deux tornades…
Marie éclate de rire et serre Lyrielle dans ses bras, je me retrouve compressé entre les deux. Super. Elle tapote le dos de Galen.
- Galen. Pas encore crevé ?
- Faut croire que non. Répond-il.
Elle dépose au sol son enfant : un petit garçon aux yeux rouges acides qui crépitent littéralement. Ses cheveux, en pétard et rouges comme des braises, semblent animés par une volonté propre, vibrant à chaque mouvement comme s’ils réagissaient à son énergie interne.
Quand je l’ai vue, il m’a directement fait penser à quelqu’un.
Putain, c’est Bakugo prime. Me dis-je dans la tête.
- Et voilà Finn. Il veut descendre
Il a l’air possédé, pensât Nova.
Il me plaît déjà, pensai-je.
À peine ses pieds touchent les pavés qu’une micro-détonation se produit. Un souffle, une pluie de poussière et des étincelles volantes.
Galen explose de rire.
- AHAH ! Tu nous as accoucher quoi Marie ?! C’est quoi ça ? Un prodige ou une arme de guerre ?
Marie un peu gênée.
- Il est en phase… comment dire « impact », soupire Marie.
Finn s’avance vers nous, l’air d’un général en campagne.
- C’est vous deux ? Les turbo-jumelles ?
- Jumelles ? Eh ! J’suis pas une fille, grogne Nova.
- Toi non plus, t’es pas très stable, je réplique.
Il lève la main, y fait crépiter une étincelle.
- Dit Nova ? Je le flash ? dis-je.
- Arrête il va nous faire sauter. Répond-il.
On ne le savait pas encore… Mais une bombe venait d’entrer dans nos vies.
Galen jette un coup d’œil à la grande tour de la guilde, qui dépasse les toits de la ville.
- On file à la guilde. J’ai une promesse à tenir… et un contrat à arracher.
Marie roule des yeux, puis fait un pas en arrière en tenant Finn d’un bras.
- Je ne vous rejoins pas. S’il explose encore, tout le monde va le connaître.
Puis elle se tourne vers Lyrielle avec un sourire entendu :
- Ne le laisse pas signer un contrat contre une salamandre géante.
- Je surveille, répond Lyrielle avec un soupir résigné.
Devant la guilde
La façade se dresse comme forteresse au cœur de la ville : un bâtiment circulaire en pierre sombre, incrustée de plaques de métal gravées de différentes runes. Une enseigne suspendue au-dessus de la double forte affiche un blason stylisée : deux épées croisées sur une montagne, la montagne emblématique de notre région, entourées d’un cercle de flammes. À certaines heures, les runes s’illuminent faiblement, comme saluer les aventuriers de passage.
Autour de l’entrée, des panneaux d’affichages à écriture magique diffusent les annonces de mission en continu. On y retrouve également quelques enfants en train rêver, non de baver devant, en mimant des duels épiques avec des bâtons.
Galen ouvre la porte, en laissant entrer Lyrielle en premier. Quel galant cet homme !
À l’intérieur, l’agitation règne. La salle principale est circulaire, soutenue par des piliers de bois noir. Un plafond vitré laisse passer la lumière, filtrée par des cristaux suspendus qui scintillent doucement. J’avoue, ce bâtiment fait un peu tâche par rapport aux autres, bizarre.
Des groupes d’aventuriers sont réunis autour de grandes tables, ils et elles sont tous équipés, souvent d’armes assez exotiques. Tous en train de débattre, de boire car la guilde est fusionnée à la taverne, ou de consulter des cartes.
Un réceptionniste trapu lève la tête depuis son comptoir garni de parchemin, et s’exclame :
- GALEN ! MON AMI ! Tu sors enfin de ton trou ? Devine quoi, Les bidons de la capitale sont arrivés ! Allé, viens boire un coup !
Ils se saluent d’un poing contre le torse, geste typique des membres de la guilde.
- Mathieu… en chuchotant – tu vois pas qu’il y a ma femme…
Lyrielle fixe du regard Galen.
- Ahah... Non mais je disais que j’ai peut-être un contrat fait pour toi.
Il déplie une fiche jaunie :
« Nid de Skarnacs » Petites créatures osseuses, violentes, sensibles à la végétation.
- Avec ton affinité Verdania. C’est pour toi. Dis Mathieu.
- Je vais leur faire pousser des racines dans le crâne, réplique Galen, avec un sourire satisfait.
Galen, en chuchotant à Mathieu.
- Garde-moi un peu de bière, j’essaie de repasser ce soir…
- Sur ce, on va y aller, il commence à se faire tard pour nos enfants ! En reprenant à haute voix comme si de rien n’était.
Il lui fait un salut de la main à Mathieu et d’autres têtes familières, puis quittent la guilde à travers l’agitation grandissante qu’offre une soirée ici.
Retour à la maison
Le ciel a pris une teinte ambrée. Les ombres prématurées de la montagne s’allongent doucement tandis que la brise du soir caresse les feuillages. Des lucioles, magiques ou non, dansent déjà entre les hautes herbes autour de la bâtisse. L’air pulse légèrement, chargé d’un mana paisible, presque berceur.
Je suis lovée contre Lyrielle, Nova posé contre le dos de Galen. Tous deux silencieux, à moitié endormis.
La soirée passe. Après un repas calme et quelques échanges d’adultes, Lyrielle et Galen nous ramènent dans notre chambre. L’atmosphère est tamisée, baignée par la lumière chaude d’une rune de Lumia suspendue au plafond.
Ils nous installent doucement dans nos berceaux respectifs, qui commençaient à faire petit, ça sent la fin de la période « bébé ». Ils nous entourés de couvertures légères et de quelques peluches étranges typiques de Parralela. Un baiser sur le front. Une caresse dans les cheveux. Ils arrêtaient l’alimentation de la rune. Puis la porte se referme.
Nous sommes seuls.
Et enfin… nous pouvons parler librement.
- Tu dors ? me dis Nova.
- Pas vraiment. Trop de trucs dans la tête.
Un instant de silence.
- Tu crois qu’on a rêvé tout ça ? en demandant à Nova.
Je fixe le plafond de la chambre, encore légèrement éclairé par la lumière externe.
- Non. C’est pas un rêve. C’est… fini.
- Tu crois qu’ils ont trouvé nos corps ?
- Sûrement. Et ils ne doivent rien comprendre. Pas de mot. Pas de signe.
Un silence partagé, dense.
- Ils doivent juste avoir mal…
- Ouais, c’est clair…
Mon regard se perd dans les ombres du plafond.
- Tu crois qu’on va s’y faire ? Dis Nova.
- On commence déjà. Ce monde est à nous. Alors – on va le vivre jusqu’au bout.
Le silence s’installe à nouveau. Puis Nova reprend, doucement :
- Dis… comment tu les avais nommés déjà ? Les sept plus puissants du monde ?
- Les Sept Cimes, pourquoi ?
- Tu penses qu’on pourrait…
Je le coupe, avec un léger rire.
- Mec, pas « on pourrait ».
Je le fixe, avec certitude.
- On va y être. C’est sûr.
Extérieur. La maison dans la nuit. La vallée dort, baignée de magie paisible.
Fin du chapitre 3.

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