Chapitre 4
Quatre ans ont passé depuis notre arrivée dans ce monde.
Du moins… quatre ans « officiels ».
Parce que, j’ai un peu voulu toucher à tout dans la création de ce monde. Dans Parralela, le temps ne s’écoule pas comme sur Terre. Ici, une année fait 701 jours. Une orbite complète autour de l’étoile de ce système planétaire, plus lente. Étoile, plus massive, qui déforme discrètement le tissu de l’espace-temps. Pourtant, et c’est ça le plus fou, nos corps et l’esprit des gens normaux, en gros pas nous deux, évoluent de façon parfaitement naturelle, c’est-à-dire que même si on a vécu plus de jours en quatre ans, notre croissance physique et mental reste celle d’un enfant de quatre ans qu’on trouverait sur Terre.
Aujourd’hui, comme dit, on a quatre ans. Quatre vraies années passées sur cette planète. Pas un jour de plus, pas un de moins.
Et ces années ont été longues, certes, parce qu’être bloqué dans le corps d’un bébé à ne rien pouvoir faire. C’est long.
Mais pas seulement, longues comme un voyage intense, fait de découvertes, car oui malgré qu’on connaisse ce monde, il reste des choses à découvrir. De test également, de manipulations d’ombre maladroites… (merci Nova), de crises de larmes, de fous rires et de nuits à discuter dans nos berceaux et maintenant dans nos lits. Il était temps…
Depuis maintenant presque un an, Lyrielle et Galen nous laissent sortir seuls. Pas trop loin. Juste autour de la maison. Puis de plus en plus, jusqu’à la bordure du chemin principal menant aux portes de Tharis. On savait tous les deux où s’arrêter. On savait aussi que discrètement un de nos deux parents nous observait de loin, au début.
Mais rapidement, ils nous ont laissés tranquilles.
C’est potentiellement normal de laisser un enfant découvrir son environnement dans ce monde. Comme dit, je n’ai pas directement touché à l’être vivant en lui-même. Mais bon, je pense aussi qu’ils nous ont laissés partir seuls parce qu’on savait se débrouiller.
Notre première véritable zone d’entraînement, c’était une petite clairière à une dizaine de minutes de marche de la maison. Protégée par des rochers, entourée d’arbres aux racines noueuses, et traversée par un petit ruisseau qui charriait une eau limpide et froide. Pratique pour se rafraîchir après une grosse séance d’entraînement.
Nova et moi, on y allait presque tous les jours, à part quand il faisait trop moche. D’abord pour être tranquille et pouvoir discuter de tout et de n’importe quoi. Puis pour utiliser notre mana, qui commençait à gagner en puissance.
Nova aimait faire jaillir des piques d’ombre, en ligne droite, dans les rochers. À force et malgré leur taille, ils sont presque tous noirâtres, déformés par la matière corrompue. La preuve qu’on évolue ! De mon côté, j’avais un faible pour les sphères lumineuses instables, qui explosaient dans un éclat aveuglant et qui produisait un son tellement saturé. Ça faisait penser au micro d’un pote à l’ancienne. Mais bref, rien de très puissant, pour l’instant – après tout, ce n’était que de la magie brute. Mais on progressait. Mieux que n’importe quel autre gosse qu’on croisait de temps en temps. Un peu normal, on avait des souvenirs d’adulte qui savait qu’apprendre en étant enfant est le meilleur moyen d’atteindre quelque chose. On avait une rage d’y arriver, mais surtout – et c’est ce qui nous aidé le plus – on s’est vidé tous les jours notre cœur magique. Bon quand il est vide on s’endort en quelques secondes mais c’est un détail. Au final, ça l’a entraîné, et vu que c’est un muscle, il est devenu plus performant. Capable de stocker plus et de délivrer plus.
Parlant de ça, il y a trois critères principaux qui définissent le pouvoir que peut avoir un individu. Le premier, comme cité, c’est l’entraînement, mais pour préciser, c’est surtout l’âge auquel il commence. Le deuxième, sa lignée : deux parents ayant un grand pouvoir magique donneront, dans presque tous les cas, un enfant ayant de bonnes dispositions. C’était en partie notre cas, on ne le remarque pas mais Galen et Lyrielle, ce sont des putains de monstre. Enfin, le troisième, le plus aléatoire : le prodige. Il repose uniquement sur la chance. Un individu peut naître avec un pouvoir plus important qu’un autre sans l’avoir mérité. Malheureusement, ce n’était pas notre cas à Nova et moi…
Bref, retournons au présent.
12 Sylvaria, an 628 – Saison Verdalis
Ce jour-là, il faisait étonnamment chaud pour la saison, saison que j’expliquerai plus tard car j’y ai aussi touché. Le soleil cognait dur. Nova transpirait à grosses gouttes, les doigts tremblants, saturés de mana obscur.
- Ça va altérer, je te le dis ! souffle-t-il, concentré.
Je recule, par précaution. C’est Nova, il faut faire attention.
- T’as dit ça cinq fois, et tes ombres ont à peine mordu l’écorce.
- Cette fois c’est la bonne. Me répond-il.
Il lève les bras. Une onde sombre, dense et nerveuse, file en spirale vers une branche élevée. Elle la touche. Le bois se ternit, s’alourdit, puis craque sous la corrosion.
- Voilà ! crie Nova.
- Genre, t’as réussi. Putain bravo.
La branche, énorme, se fend. Elle ne tombe pas tout de suite. Elle gît. Puis se détache brutalement… droit au-dessus de moi.
Je fixe l’ombre qui grossit. Je sais qu’il faut que je me décale, mais mon corps reste figé. À la place, j’ai le réflexe de tendre les bras, mais je sais que je n’aurai pas le temps. Mon mana est trop dispersé dans mon corps. Trop lent. Même, mon affinité ne me permet pas d’agir sur des objets lourds facilement.
Je vais me la prendre… je vais pas mourir, hein ? Pas encore une fois…
Puis, un bruit sec. Un souffle. Une lumière orangée. Suivi d’une saturation.
La branche explose.
Des échardes noirâtres volent autour. Je ferme les yeux et tombe en arrière.
Quand je les rouvre, une silhouette est debout devant moi et les débris. Petit corps. Cheveux rouges sur le dessus, marron sur les côtés, l’air naturellement énervé. Les bras levés. Les mains fumantes.
- AHAHAH ! BOUM !
Nova cligne des yeux.
- Tu sors d’où, toi ?
Le gamin me regarde, les yeux encore brillants d’excitation. Puis il baisse les yeux vers la cendre au sol, sans vraiment mesurer l’ampleur de ce qu’il vient de faire. Il plisse les yeux, fronce les sourcils… puis éclate de rire, fier comme s’il avait sauvé une vie. Bon, c’est peut-être le cas…
- Je vous ai vu passer ! J’vous ai suivis… et paf ! Une branche qui tombe ! Et… et moi j’ai fait… KABOUM !
Il agite les mains en mimant une explosion, les yeux grands ouverts, puis montre la fumée en sautillant presque.
Je me relève, encore secouée.
- Merci, j’imagine… ?
Il croise les bras.
- Ah oui, maman m’a dit de me présenter aux enfants. J’m’appelle Finn. Finn Ashford.
- Ne t’inquiète pas, on te connaît déjà. Nos parents sont un peu meilleurs amis. Dit Nova.
- Tu nous reconnais pas Finn ? Les turbo-jumelles ? En regardant Nova d’un air moqueur.
Il lève la tête pour réfléchir quelques instants.
- Non… J’oublie vite, tu sais. Dit Finn en baissant la tête.
Viens-lui prendre la main.
- Moi c’est Lily, Eloiranôr, et lui c’est Nova, mon jumeau.
On se regarde tous les trois.
Quelque chose vient de changer.
Finn nous observe tout à tour, la tête penchée, intrigué, puis demande simplement :
- Vous faites quoi ici ?
Sa question n’a rien d’hostile. Juste une vraie curiosité d’enfant qui veut comprendre.
Je m’époussette encore un peu et lui réponds :
- On s’entraîne.
- S’entraîner ? À quoi ?
Nova lève un sourcil, comme si la réponse allait de soi.
- À utiliser la magie pour devenir plus fort, évidemment.
Finn fronce les sourcils, regarde ses mains encore fumantes.
- La magie ? Moi j’fais ça de temps en temps, mais… j’fais pas exprès. Enfin… un peu.
Nova s’approche de nous, sa sincérité m’étonne. Il ne comprend pas vraiment ce qu’il a fait, ni comment.
- Attend ? Tu t’entraînes pas ? demande Nova, surpris.
Finn secoue la tête.
- Non… Quand j’ai trop chaud ou que j’ai peur… ou même quand j’suis content, parfois ça sort. Mais jamais essayé longtemps. Et maman dit que ça fait peur aux meubles.
On éclate tous les deux de rire, Nova et moi.
- Aux meubles ? Bahaha ! J’imagine pas l’état de la maison… Pauvre Marie.
- La dernière fois, la chaise de maman elle a volé… et elle a plus atterri. Dit Finn.
Je souris. Ce gamin n’a pas la moindre idée de la puissance qu’il porte.
Et pourtant…
Je le sens. Ce n’est pas juste un hasard.
Finn est ce qu’on appelle un petit prodige, le troisième critère. Il n’a pas de discipline, ni la volonté de perfection des mages entraînés… mais sa magie coule en lui comme un flux incontrôlé.
Son affinité est liée à Pyros – planète du feu – combinée à la lune Ignis, l’un des satellites les plus instables du système. Ignis est en combustion constante, ce qui, combiné à Pyros, crée une magie explosive, chaotique, presque vivante.
Les explosions de Finn ne sont pas des sorts réfléchis. Elles sont instinctives, un peu près comme la corruption de Nova et mes flash lumineux. Résultats d’un cœur magique trop éveillé pour un corps qui ne sait pas encore le canaliser.
Autrement dit : une bombe émotionnelle. Premier degré.
Mais le pire, c’est qu’il adore ça.
Finn tapote du sol de son pied, l’air un peu songeur. Puis, après un moment de silence, il lance :
- Vous… vous venez ici tous les jours ?
Je hoche la tête.
- Presque. Quand on peut. Quand il fait beau. On teste, on essaie des trucs pour devenir plus fort.
Nova ajoute, les bras croisés :
- Et on rate. Beaucoup. Mais c’est comme ça qu’on apprend.
En imitant un toussotement.
- Uhm… C’est toi qui rates, pas moi.
Finn reste silencieux un instant. Ses yeux brillent, puis se posent sur ses mains, noircies par la détonation. Il les frotte, pensif.
- Moi j’veux en faire plus. J’veux savoir comment faire les grosses explosions. Et viser. Et pas cramer les meubles à maman…
Il est excité, mais il semble hésiter, puis lève les yeux vers nous.
- Je… je peux vous rejoindre ? Moi aussi j’veux apprendre.
Nova fixe longuement, puis tourne les yeux vers moi.
Un échange silencieux ? Pas besoin de mots. On sait.
Je souris doucement.
En vérité, ce n’était pas qu’un caprice d’enfants. Nova et moi, on pense à long terme. On sait ce qu’on voulait : gravir les échelons rapidement, atteindre un niveau de puissance qui nous mettrait à l’abri, au sommet. À deux, on a déjà de quoi faire. Mais à trois…
Nos affinités, bien que polyvalentes, sont surtout orientées vers un usage de soutien ou d’utilité, pour ce qui est de leurs utilisations brutes. Dans un potentiel combat, je peux aveugler mon adversaire et Nova peut le déstabiliser en altérant le sol ou autre. Mais au final, on n’a rien de vraiment décisif.
Mais Finn… Ce gars est un feu en mouvement. Une force destructrice pure. Quelque chose de trop brut pour être ignoré.
L’avoir à nos côtés, c’est l’opportunité de sortir de notre schéma. De voir plus large, plus vite. Même s’il est incontrôlable pour l’instant, même s’il ne comprend pas encore tout, ce qu’il est. Ce n’est qu’un gosse après tout.
Nova ne dit rien, mais je sens qu’il pense comme moi. Ce n’est pas juste une amitié. C’était un calcul.
Un pari.
Et je suis prête à le tenter. Tout de façon, au pire des cas, ça fera un bon ami.
- Donc tu veux nous rejoindre ? T’es sûr que tu vas tenir le coup ? dis-je
Finn se redresse, les poings serrés.
- Oui ! J’vais être trop fort !
Nova lève un doigt :
- Tu fais ce qu’on te dit. Sinon, on te vire.
Il hoche la tête.
- Tu sais qu’il l’a pris premier degré ? Ce que tu viens de dire ? en chuchotant à Nova.
- Et alors ?
Je ris. Un rire léger, presque soulagé.
Le trio était né.
Mais avant d’accepter pleinement Finn dans notre cercle, on devait savoir.
On doit comprendre ce qu’il savait faire. Ce qu’il vaut vraiment, même si on a déjà une idée. Et pour ça, il faut le laisser s’exprimer. Pas lui dire quoi faire. Juste… observer.
- Bon, dis-je en me redressant, t’as envie de nous rejoindre ? Montre-nous ce que tu sais faire. Tout ce que tu peux faire.
Finn me regarde, un peu surpris, puis sourit jusqu’aux oreilles.
- D’accord ! Vous allez voir, j’suis trop fort !
Il se retourne vers un coin plus dégagé de la clairière. Inspire à fond. Puis concentre son énergie dans ses mains. Il pousse un petit cri aigu en projetant ses bras en avant. Une détonation brève, orangée, jaillit de ses paumes, projetant des feuilles corrompues par Nova en tous sens.
- Une explosion contrôlée… note Nova à voix basse.
- Tu peux recommencer ? je demande.
Finn opine et réitère, cette fois avec un peu plus d’angle, frappant un vieux rocher qui se couvre d’éclats noircis.
- J’sais aussi sauter, dit-il soudainement. Regardez !
- Sauter ? Nous aussi… dis Nova.
Il plie les genoux, concentre son mana vers ses pieds… puis libère d’un coup. Une impulsion explosive le propulse d’un peu moins d’un mètre dans les airs. Il atterrit en riant.
- J’peux faire encore mieux, mais faut pas qu’il y ait de branches.
Je pouffe doucement.
- Et autre chose ?
Il lève sa main, un peu hésitant cette fois, et laisse apparaître une petite flamme tremblotante, jaune-orangée, au creux de ses doigts.
- C’est pas très stable… elle fait n’importe quoi parfois.
Je m’approche de Nova.
- Putain, il est bon le bâtard… Dire qu’il a notre niveau alors qu’il ne s’entraîne pas. Dis-je en regardant Finn.
- J’avoue, ça fout un peu la haine. Mais au moins, il ne part pas avec du retard ou de l’avance. Répond-il.
En s’approchant de Finn.
- C’est très bien, Finn. C’est plus que ce qu’on attendait.
Il nous regarde avec un mélange de fierté et de gêne.
- J’vais apprendre. J’vous jure.
Je tourne la tête vers Nova, qui acquiesce sans un mot.
L’évaluation était terminée. Et le résultat était clair : Finn avait sa place. On était plus un duo, mais un trio.
On resta tous les trois là, un instant, à regarder le ciel qui commençait lentement à se teinter d’orange. Le vent soulevait doucement nos cheveux, et le ruisseau poursuivait son chant tranquille. Rien n’avait vraiment changé… et pourtant, quelque chose venait de basculer.
Ce jour-là, sans même le savoir, on venait de poser la première pierre de ce que serait notre futur. Pas juste des enfants qui jouent avec la magie. Mais un groupe. Une équipe. Un noyau prêt à affronter tout ce que Parralela aurait à offrir.
Et même si on ne le savait pas encore… on allait en avoir besoin.
Fin du chapitre 4.

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