Chapitre 5
14 Éphaira, an 628 – Saison Verdalis
Un mois s’était écoulé depuis notre rencontre avec Finn Ashford.
Il faisait maintenant partie du trio, sans qu’on ait eu besoin de l’annoncer. Il venait tous les jours à la clairière, même quand on n’était pas là. Il courait partout, dérapait dans les feuilles corrompues de Nova, lançait des « BOUM ! » en frappant dans le vide, comme s’il s’échauffait en criant. Nova et moi avions l’habitude maintenant. Il était bruyant, surtout avec ses explosions, imprévisible, encore avec ses explosions, mais sincère. Et au fond, très seul. On le sentait qu’il voulait également son duo, même si on était présent.
Nos journées étaient bien remplies. Levés aux aurores, on filait dehors avant même d’avoir fini notre petit-déjeuner. Les parents nous laissaient faire, du moment qu’on ne mettait pas la maison en feu et rentrait avant la tombée de la nuit. Ce qui, avec Finn, n’était pas garanti.
Mais ils savaient qu’on apprenait. Que nos sorties n’étaient pas que des jeux d’enfants. Et même si Lyrielle fronçait parfois les sourcils quand elle retrouvait nos vêtements couverts de suie ou de taches sombres, elle ne disait rien. Galen hochait juste la tête, l’air de dire : « Au moins je peux aller à la taverne. » De toute façon, au fond de moi je savais que c’étaient les mêmes quand ils étaient enfants. Et vu leur force, il y a des chances.
La clairière était devenue notre sanctuaire. Même les animaux nous laissaient tranquilles maintenant. On y avait gravé notre présence dans chaque pierre noircie, chaque buisson carbonisé, chaque souche fendue. J’étais la seule à ne pas laisser de marque.
Ce matin-là, je sentais qu’il fallait passer à l’étape suivante. On avait bien beau s’entraîner tous les jours, on voyait notre réserve de mana augmenter, notre magie devenir plus conséquente. Mais au final, Nova arrivait seulement à corrompre un peu plus, Finn faisait des explosions un peu plus grosses et moi des flashs plus puissants. C’est-à-dire rien de fou.
Il fallait tester quelque chose de nouveau. Les sorts. Plus de la magie brute, de la magie réfléchie.
Je me rappelais plusieurs sorts que j’avais créés, mais bon se rappeler est un grand mot, car il faut retenir, son nom, son effet, sa potentielle incantation et un tas de choses. Mais il fallait tenter.
- OK… Je vais tenter un truc. C’est censé être simple. Enfin sur le papier.
Je tends les bras devant moi, doigts légèrement écartés. Mon cœur bat fort, mais je garde l’air concentré. Finn et Nova reculent d’un pas, par précaution. Je ferme les yeux et murmure :
- Reflet Aveuglant.
Une lumière surgit soudainement de mes mains, vive et désordonnée. Elle ricoche dans l’air comme une boule de lumière instable, se reflétant sur l’écorce, sur les rochers… et directement dans les yeux de Finn.
- AAAAAH ! MES YEUX ! MAMAN !
Il tombe sur les fesses, les mains sur le visage. Nova éclate de rire, et même moi je ne peux m’empêcher de sourire.
- C’était quoi ça ? Un sort ? me demande Nova.
- C’était l’idée de base. Bon, vraiment pas au point.
Je m’approche de Finn pour m’assurer qu’il n’est pas vraiment aveuglé.
- Ça va ? en m’accroupissant devant lui.
- J’ai vu la lumière divine ! Elle m’a frappé en plein visage !
Nova croise les bras, moqueur :
- Et t’es pas mort. C’est triste…
Je m’assieds, pensive.
- Ouais, théoriquement ça devait créer un cône de lumière réfractée devant moi. Genre une lueur aveuglante (un phare), mais dirigée. Là, c’est juste… un flash disco.
Nova s’installe à côté de moi.
- T’as fait le mauvais sort ?
- Non, je pense que l’incantation ou le gestuel n’était pas bon.
- Pourquoi un sort maintenant ? Tu penses qu’on a atteint la limite du « théorique » ? Faudrait voir ce que font les vrais grimoires.
- Grimoires ?
L’idée me frappe.
- La bibliothèque.
Nova et Finn plissent les yeux.
- Tu veux aller en ville ?
- Oui. Dis-je.
- J’ai pas le droit, moi. Reprends Finn.
- Comment ça ? en regardant Finn ;
Finn lève la main, pour prendre la parole :
- Moi, j’ai déjà cassé un étal de fruits en courant dessus. Maman m’a interdit de réentrer dans Tharis sans escorte.
- Donc t’as pas le droit d’y aller seul ? Et si on t’accompagne ?
- Ah ouais, pas bête ! Réponds Finn comme la révélation du siècle.
Un silence, puis trois sourires complices.
Sur le chemin, puis à l’entrée de la ville, on croisa de nombreuses personnes. Que ce soit le gardien de la porte qui nous salue avec assez de respect, des aventuriers ou encore des marchands.
Tharis, ville fortifiée, se dresse comme un bastion de calme. Ses maisons mêlent pierre et colombages colorés, avec leurs toits rougeâtres et leurs poutres apparentes formant des motifs géométriques. La bibliothèque – avec un tour circulaire rattachée à l’hôtel de ville – se situe au cœur du quartier commerçant.
On a mis des capes, pour un peu couvrir nos états d’après entraînement. Trop longues pour nous, elles traînent sur les pavés, ce qui fait bien rire Finn.
La bibliothèque est silencieuse. Une odeur de parchemin et de cire chaude flotte dans l’air. Derrière un large comptoir, qu’on trouve directement à l’entrée, une femme âgée, les cheveux noués et les lunettes glissées sur le nez. Elle me rappelait quelqu’un.
Elle lève les yeux de son livre et nous regarde.
- Vous cherchez vos parents ?
Après avoir enlevé nos capuches.
- Non, madame, je réponds avec mon ton le plus poli. On cherche un livre sur la magie, les sorts. D’introduction.
Elle soupire longuement.
- Mes petits, vous êtes beaucoup trop jeunes pour faire des sorts. Dit-elle.
- On ne veut pas en faire, juste comprendre. Savoir ce qui est possible. Apprendre, en avance.
Elle me fixe du regard.
- Tu es très mature pour ton âge, ma fille.
Elle plisse les yeux, puis regarde Finn, qui tend ses deux mains ouvertes :
- J’les touches même pas si vous voulez.
Un silence. Puis elle se lève, lentement, et revient avec un livre épais mais usé : « Principes élémentaires des affinités – Tome I ». Elle glisse, presque à voix basse : « Vous êtes les enfants des protecteurs, j’imagine que ça joue aussi. »
- Un seul. Vous revenez avec demain. Vous n’abîmez rien. Et attention, je connais bien vos parents.
On hoche tous les trois la tête vivement, puis on file avant qu’elle ne change d’avis.
Dehors.
- Heureusement que j’suis là ! dis-je d’un air moqueur.
Les deux me regardent d’un coin de l’œil.
Sur le chemin vers la clairière, on croise plusieurs enfants, qui nous regardaient tous assez bizarrement. Mais, on a plus important à faire.
De retour à la clairière, on installe le grimoire sur une pierre plate. Je l’ouvre avec un respect presque religieux.
- Qu’est-ce qu’on a là-dedans ? 24 affinités. Et pour chaque, un sort de base.
- Parfait, de quoi démarrer tranquillement. Dis Nova.
Il parcourt la page sur l’affinité Umbra-Abyssum. Ses yeux s’illuminent.
- « Point d’Encre »… ça a l’air simple. Juste projeter une tache d’ombre sur une surface. J’peux gérer.
Finn saute presque sur la page de Pyros-Ignis :
- « Impact Ciblé » ? Oh ouais ! C’est fait pour moi.
Je tourne plusieurs pages, jusqu’à Lumia-Luxia. Je lis doucement :
- « Linceul de Lune ». Ouais, je me rappelle.
Sorte de brume lumineuse qui se forme autour de l’utilisateur, rendant ses mouvements flous et légèrement décalés par illusion. Pas d’attaque, mais parfait pour détourner l’attention…
On se met chacun à l’écart.
Je suis la première à tenter. Je me place entre deux arbres, inspire profondément, puis fais appel à mon mana. Lentement, je passe ma main ouverte devant mon visage, de haut en bas – c’est le geste d’activation du sort. Une brume pâle et lumineuse m’enveloppe les bras et le haut du corps, rendant mes contours flous, presque irréels.
- Pas parfait. Mais c’est un début. Alors, ça vous fait quoi comme effet ?
Nova fixe la brume lumineuse qui me recouvre partiellement.
- C’est étrange, on dirait que j’ai du ping… Dit Nova.
- C’est quoi ça du ping ? Dis Finn.
- Juste une expression, ne t’inquiète pas. Bon, Nova, à ton tour.
Nova s’avance, le grimoire en main. Il concentre son énergie, puis étend la paume vers le sol. Une tache sombre, mouvante, se forme… mais elle est trop fine, comme effacée par le vent. Il serre les dents, recommence, ajuste son flux de mana. La tache réapparaît, un peu plus stable, puis s’évapore encore. Il soupire bruyamment.
- C’est vivant ce truc ou quoi ?! Vas-y ! Ton sort est tellement mieux Lily !
- Et ouais, tu l’as ou tu l’as pas ! en lui répondant.
Nova regarde Finn qui a l’air tout excité.
- Finn, à ton tour !
Tout excité, il place ses mains devant lui, fronce les sourcils et… rien ne se produit. Il recommence, cette fois une minuscule étincelle jaillit et disparaît aussitôt. Frustré, il bondit en arrière.
- Finn, tu dois avancer tes mains en même temps que tu les charges en mana. Là, tu les gardes juste en avant, ça ne peut pas fonctionner. Dis-je.
Il reprend son élan et frappe l’air avec énergie. Une explosion, plus conséquente mais surtout bien plus précise fait trembler la base d’un tronc voisin. Des feuilles volent en tous sens.
- AAAAH ! Trop près ! Trop près !
Il se jette au sol, hilare.
La clairière, une heure plus tard, ressemble à un champ de bataille miniature. Des impacts sur les troncs et rochers, des flaques d’ombre. Mais les sourires sont là.
On progresse.
Mais on sait aussi qu’on va devoir rendre le grimoire dès le lendemain. Et nos sorts sont encore loin d’être maîtrisés. Alors, je suis vite rentrée à la maison, je file en douce jusqu’à la vieille commode de Galen, là où il range les carnets vides et parchemins inutilisés. J’en trouve un, aux pages vierges, un peu jauni et suffisamment grand pour au moins contenir nos trois sorts.
Je le glisse sous ma tunique et repars aussi vite, retrouvant les gars à la clairière.
- C’est bon, je suis de retour ! en étant un peu essoufflé.
Je tire le carnet de sous mon bras.
- Et voilà, on a de quoi recopier les sorts.
Je m’installe au sol, le grimoire ouvert à côté de moi, imbibe la plume de mana et commence à recopier les formules à la main, lettre après lettre, en essayant d’être aussi précise que possible.
Finn se penche par-dessus mon épaule, les yeux ronds.
- Hein ?! Tu sais écrire, toi ?
Je m’arrête un instant. C’est vrai que tout le monde n’apprend pas à écrire dans ce monde, étant donné que l’école n’est pas obligatoire. Il me faut une excuse.
Nova prend la parole, sans me laisser répondre :
- Ouais. On a appris ensemble. Maman nous a montré les bases quand on était plus petits. Elle a dit que ça va nous être utile pour plus tard.
Je hoche simplement la tête et reprends l’écriture, silencieuse. Beau rattrapage Nova.
Le soir, on s’assoit près du ruisseau. L’eau fredonne. Les lucioles commencent à apparaître. Je repense à nos sorts hésitants, aux gestes maladroits, aux ratés qui nous font rire autant qu’ils nous agacent.
- On va devoir mieux maîtriser tout ça. Si on veut espérer atteindre les Sept Cimes. Soufflé-je.
Nova hoche la tête en fixant l’eau.
- C’est quoi ça ? Les Sept Cimes ? Dit Finn en fronçant les sourcils.
- Marie ne t’a jamais parlé des Cimes ? C’est là où vont les plus forts. Les meilleurs. C’est un sommet, littéralement. C’est les sept meilleurs du monde. Des maîtres.
Nova ajoute :
- Et personne n’y arrive avant l’adolescence. Voire bien plus tard.
Finn semble réfléchir. Puis, il tape dans ses mains.
- Si vous y allez, j’y vais aussi ! Vous m’emmenez ?! J’serai trop fort ! Genre… j’explose un château s’il faut !
Nova et moi rions :
- Tu sais, une Cime explose bien plus qu’un château… dis-je.
- Et il faudrait que tu commences à savoir viser… dit Nova.
On se met à rire tous les trois. La fatigue pèse, mais la chaleur entre nous aussi.
Je murmure, en regardant le reflet lumineux dans l’eau :
- Ce n’est qu’un début.
Et on regarde les étoiles au-dessus de la vallée, une main dans l’herbe, l’autre encore vibrante de mana.
Puis, on s’est dit comme presque tous les soirs. À demain.
Fin du chapitre 5.

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