Chapitre 9
Deux ans. Deux années ont passé depuis ce soir étrange où un fragment de Parralith Pure a traversé le ciel pour venir se loger directement dans ma poitrine. Deux années d’entraînement intenses, de découvertes, de progrès… et de liens qui se sont renforcés.
Je suis de nouveau en pleine forme, malheureusement j’ai un peu de retard sur les deux autres. Je ne sais pas comment je vais les rattraper, mais je vais trouver un moyen. Le fragment est toujours là, tapi quelque part dans mon cœur, silencieux. On peut le voir briller à travers ma peau. Mais il ne me gêne pas. Parfois, j’oublie même sa présence.
Depuis, nos journées ont changé. Nos entraînements se sont étoffés. On alterne entre renforcement physique, maniement de mana, apprentissage de nouveaux sorts, malgré qu’on soit limité, et de nombreux duels. Les anciens sorts, nos premiers, sont désormais parfaitement maîtrisés, intégrés dans nos corps comme des réflexes naturels. « Linceul de Lune » couvre enfin tout mon corps.
30 Tenebra, an 630 – Saison Umbralis
On est en ce moment en saison Umbralis. Contrairement aux saisons sur Terre, les saisons sur Parralela, Aetheris, Flarealis, Umbralis et Verdalis apportent des choses bien distinctes au monde. Aetheris est la saison la plus froide de l’année, caractérisée par un vent constant, parfois glacial. Umbralis, la saison actuelle est caractérisée par une ambiance sombre, brumeuse avec des journées nettement plus courtes. Après ça, on a Flarealis qui est elle la saison la plus chaude et lumineuse, le soleil, d’ailleurs je ne devrais pas l’appeler « Soleil » mais « étoile principale », devient bien plus grand dans le ciel. Enfin, Verdalis est la saison la plus douce, caractérisée par de la végétation luxuriante, températures agréables. Bien sûr, chaque saison apporte bien plus de choses.
Aujourd’hui, c’est un jour spécial. Qui dit jour spécial dit nouveau sort ! Un sort universel que tout le monde connaît : Présence.
C’est le sort le plus simple, presque tout le monde y arrive du premier coup… mais aussi le plus révélateur, disait Galen en nous l’expliquant il y a quelques jours. Il ne sert théoriquement à rien, mais c’est le sort le plus utile. C’est un peu bizarre dit comme ça.
On était installés dans notre coin habituel, à l’arrière du repère, sur une dalle plate adossée à la paroi rocheuse. Devant nous, les montagnes s’étendaient comme un océan de pics et de vallées, avec au loin la ligne floue des forêts dissimulée par la brume de la saison. L’air était encore frais, saturé de l’odeur des conifères et du mana latent de la montagne.
C’est Nova qui tente le premier. Il ferme les yeux, inspire profondément, puis relâche son mana d’un coup, comme une vague.
- Présence. D’une voix silencieuse déchirant l’air.
Autour de lui, l’air vacille. L’espace semble se tordre légèrement. Une aura noire, profonde, comme l’ombre d’un puits sans fond, avec des pigmentations de violet s’étend autour de lui. C’est silencieux… mais glaçant. L’affinité Umbra-Abyssum de Nova se manifeste de façon évidente. Une présence qui semble absorber la lumière.
- T’as toujours été flippant, comment Finn, un sourire au coin.
Nova hausse les épaules, l’air fier.
- C’est toi qui dis ça, l’explosion sur patte ? Vas-y, montre-nous ton aura.
Finn se lève, se prépare. Il se plante solidement sur ses jambes, les poings serrés. Quand il relâche son mana, c’est une véritable onde de choc.
- Présence. D’une voix débordante d’énergie.
Son aura est chaude, instable, rougeoyante. Comme un feu qui danse, mais dangereux. Il change presque l’atmosphère sombre de la saison. Le sol autour de lui se craquelle légèrement. Sa nature Pyros – issue de l’affinité Ignis – est si vive qu’on dirait qu’il pourrait embraser les pierres.
- Woooah, souffle Nova.
- AHAH ! T’as vu ça ? Dit Finn. Aller, à ton tour Lily !
Moi, je prends une grande inspiration. J’étire mes doigts, ferme les yeux le temps de me concentrer. Je laisse mon mana couler, doucement.
- Présence. D’une voix répétitive comme un écho.
Mon aura se répand, lumineuse mais subtile. Des éclats de lumière flottent autour de moi, se réfractent comme à travers un prisme. Tout semble un peu flou, un peu irréel, comme un mirage en plein désert. Mon affinité Lumia, lune Luxia, donne à mon aura un effet de lumière déformée, presque invisible par endroit. Illusions, reflets, réfractions. On ne voit pas où je commence ou où je finis.
- C’est… magnifique, dit Nova, un peu plus bas.
Finn hoche la tête, impressionné.
- Nova… Je suis ta sœur, tu peux pas me pécho… Dis-je avec un grand sourire aux lèvres.
- Hein ? Quoi ?! Mais c’était pas l’idée ! répond-il en stressant.
- T’es dans ça toi ? La famille ? Dit Finn pour encore plus l’enfoncer.
- Oh ta gueule toi. Dit Nova.
On rit tous ensemble, enfin pas trop Nova.
On s’est entraînés des semaines pour parvenir à bien le canaliser. Présence n’est pas un sort de combat, mais c’est un langage. Un cri silencieux. Une manière de dire : « Je suis là. Voici ce que je suis. »
À savoir que notre présence actuelle se limite aux bordures de nos corps. Rien de fou pour de l’aura. Mais si une Cime exécutait ce sort… c’est une autre histoire. Plus tard, on pourra y ajouter des gestes, comme une signature personnelle. Après tout, ce sort est celui qui varie le plus entre différents individus.
Présence est aussi utilisée dans bien des circonstances : pour éviter les combats, pour évaluer un adversaire, pour signaler sa position. Il ne crée aucune matière, aucune attaque comme un sort lambda, mais permet de projeter son essence. Sa puissance, sa personnalité, son affinité… Un outil social, stratégique, symbolique.
Cette fin de matinée, après l’entraînement, on décide de pousser un peu plus loin que d’habitude. On s’enfonce dans la montagne, au-delà du Perchoir. Très vite, les sentiers s’effacent. Il n’y a plus de traces humaines, plus de balises, plus de marques. Seulement la végétation sauvage et les pentes rocailleuses. Chaque pas que l’on fait devient une exploration. L’air est frais, chargé d’humus, de résine et d’inconnu. Les oiseaux chantent encore timidement à cause de la saison, mais leurs chants déjà légers semblent plus lointains, étouffés par l’épaisseur des arbres et la sensation étrange d’entrer dans un territoire oublié.
- On devrait pas trop s’éloigner, dit Nova, un peu soucieux.
- On rentrera avant la nuit, le rassure Finn. Comme d’habitude. Et puis, regarde, on connaît cette partie, non ?
- Pas vraiment, répond Nova en fronçant les sourcils. Mais bon…
- Tranquille, il doit être quoi ? Midi ? dit Finn en levant sa tête vers le ciel.
Moi, j’avance sans répondre. Quelque chose m’attire. Je ne sais pas quoi. Une intuition.
On continue à grimper, en riant, en se défiant sur qui sautera le plus loin entre deux pierres (Finn gagné tout le temps), ou qui glissera le dernier sur les racines humides. Le chemin, si on peut appeler ça un chemin, devient plus étroit, plus escarpé. Les arbres se font plus denses, et la lumière déjà faible perce en fins rayons dorés à travers les feuillages.
Puis, au détour d’un virage abrupt, on la voit. Mais ce n’est pas un bâtiment comme les autres. Seule une arche de pierre brisée émerge du sol, encadrée de racines et de lianes. L’entrée d’un souterrain, à moitié dissimulée par la végétation et l’érosion du temps. Un véritable donjon, enfoui sous la montagne, oublié depuis des générations. Du moins, c’est ce que je prétends.
On s’approche lentement, sur nos gardes. Finn marche devant, prêt à utiliser sa magie en cas de danger. Nova observe le terrain, attentif au moindre signe. Moi, je sens une vibration étrange. Comme une empreinte magique laissée il y a très longtemps.
- C’est… un donjon ? propose Nova en plissant les yeux.
Je sens mon cœur battre un peu plus vite. Oui, cette pression, cette signature magique dans l’air… Ça doit être ça. Je la reconnais maintenant. Pas comme notre repère ou la clairière. Ici, c’est différent. C’est… lourd, ancien, presque vivant.
- C’est bien un donjon, confirmé-je à voix basse. Y’a pas d’erreur possible. Cette aura, elle est unique. Vous la sentez pas ?
Finn fronce les sourcils, observant les alentours.
- Sentir quoi ? réponds Finn.
- Le talisman, je suppose, présent à l’intérieur. Il est faible mais il existe.
Les donjons, je les connais bien. Ce ne sont pas des constructions humaines, ni des créations conscientes. Ce sont des phénomènes naturels que j’ai moi-même théorisés. Ils apparaissent autour d’objets magiques ou de talismans oubliés, par réaction magique, lorsque ces objets restent enfouis et intouchés pendant des années. Plus l’objet est puissant, plus le donjon qui se forme est vaste, dangereux ou complexe. Certains ne sont que de simples salles, d’autres s’étendent sur plusieurs niveaux. Et lorsqu’un même lieu contient plusieurs objets magiques ou talismans, leurs effets peuvent interagir et engendrer des structures encore plus vastes et étranges – ce sont les fameux labyrinthes, où plusieurs donjons s’entrelacent.
Ils peuvent être dangereux ou inoffensifs. Certains abritent des énigmes, d’autres des pièges ou des créatures attirées par la magie. Mais surtout… il y a toujours quelque chose au bout. Un objet magique ou un talisman, forcément, puisque c’est ce qui a formé le donjon et toutes les structures qu’on y trouve dedans. Mais parfois, on peut y trouver plus : les restes d’un ancien aventurier, un message oublié, une arme égarée, ou même un autre talisman s’il n’a pas encore interagi avec le donjon. Chaque exploration est une surprise.
Et devant cette entrée à moitié enterrée, on sait tous les trois ce que ça veut dire : c’est notre premier donjon.
- Premier donjon à 6 ans, je trouve que c’est une vraie perf. Dis-je.
- Doucement, on l’a pas encore fait… Reprend Nova.
Juste à côté de l’entrée, l’environnement semble différent. La végétation est plus rare, comme si la magie elle-même empêchait les plantes de pousser. Un vieux rocher couvert de mousse sert de point de repère naturel. Des racines forment un cadre autour de l’ouverture, comme si la forêt avait tenté de le sceller.
Je sens une brise froide qui s’échappe du tunnel. Pas un courant d’air, non… C’est comme un soupir. Le soupir d’un lieu qui s’éveille après un long sommeil.
On est tous les trois devant l’entrée, devant nous, l’obscurité. Je prends le bâton magique, le catalyseur qu’on avait trouvé dans le Perchoir. Les gars me l’ont donné pour combler le petit retard que j’ai sur eux.
Je concentre du mana dedans, une lumière bien plus grande et efficace fait son apparition, divulguant l’obscurité et la brume de la saison.
C’est maintenant, notre premier donjon.
Fin du chapitre 9.

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