Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’intronisation de Valensia. Toujours derrière son bureau, elle avait lu l’ensemble des documents que je lui avais remis. J’avais été appelée à plusieurs reprises pour des questions de gestion, mais on ne la voyait jamais sortir de ses quartiers.
L’ancien chef du village, plutôt bon vivant, passait ses journées à se promener dans les rues, discutant avec les habitants. Ceux-ci semblaient tristes et désorientés, persuadés que leur nouvelle cheffe se désintéressait d’eux.
Inquiets du temps qu’elle passait enfermée, on me demanda de lui préparer un bon repas. Habituée à concocter des plats copieux, j’acceptai volontiers : la santé de notre cheffe restait primordiale, après tout.
Un bœuf mijotait depuis près de cinq heures, accompagné d’oignons et de carottes. Il était temps de passer à la tarte aux pommes. Je découpais les fruits avec soin quand quelqu’un entra, telle une bourrasque.
« Hum ! Ça sent bon ici ! » lança Valensia, pleine d’entrain.
Elle lorgna la marmite, puis se tourna vers moi. Son regard changea brusquement, devenant plus sérieux. Elle s’avança rapidement et me saisit la main.
« Oh non, vous vous êtes coupée, je suis désolée. »
De quoi parlait-elle ? Je baissai les yeux : du sang perlait de mon doigt. Je ne m’en étais même pas aperçue.
« Vite, allons soigner ça. »
« Je… Cheffe Valensia… ce n’est rien. »
« Et appelez-moi par mon prénom. “Cheffe”, c’est beaucoup trop. »
« Vraiment, ce n’est qu’une égratignure. »
« Vous ne sentez pas la douleur ? » dit-elle avec un éclat joueur dans les yeux.
Je baissai simplement la tête et la suivis.
« Il ne faudrait pas que je rate le plat que je vous prépare depuis des heures… »
« Quel gâchis, en effet. Dépêchons-nous alors. Dois-je vous porter ? » dit-elle, faussement inquiète.
Se moquait-elle de moi ?
« Je suis vieille, pas infirme » répondis-je en feignant la bouderie.
« Vous n’êtes vraiment pas douillette » dit-elle en terminant de panser ma plaie.
« Je vous l’avais dit, ce n’était rien. Merci. Sur ce, je dois retourner en cuisine. »
« Je vous regarde courir alors… » lança-t-elle avec un sourire en coin, le regard pétillant d’un amusement difficile à masquer.
Par chance, la viande n’avait pas accroché. Je repris ma tarte. L’heure du repas approchait.
Astur frappa à la porte avant d’entrer :
« Valensia est toujours dans son bureau ! N’en sort-elle jamais ? » demanda-t-il, visiblement épuisé.
« Vraiment ? Elle est passée en cuisine tout à l’heure. Je pense que l’odeur l’a attirée. »
« Hahaha ! Rien d’étonnant. Rien de mieux qu’un bon plat pour la faire bouger. Je vais aller la chercher. Si elle sait déjà ce qui l’attend, ce sera un jeu d’enfant. »
Je disposai alors les plats dans la salle de réception. Valensia y était déjà installée, entourée d’Astur, d’Asra et de quelques anciens conseillers du village.
Une fois servie, son visage changea du tout au tout. L’air froid et dur avait disparu. Ses yeux pétillaient de plaisir.
Je radotais, mais… son visage me rappelait vraiment quelque chose.
Soudain, une douleur fulgurante me traversa la poitrine. Je faillis vaciller, mais Valensia me rattrapa aussitôt.
« Vous vous sentez mal, Viera ? »
« Je… »
« Vous devez avoir faim après avoir autant travaillé. Venez vous asseoir. »
La douleur disparut aussi vite qu’elle était venue. Je pus profiter du repas.
Mais qu’était-ce donc ?...
Notre village, isolé en pleine montagne, n’avait connu aucune attaque majeure depuis cinquante ans. Pourtant, dès son arrivée, Valensia donna plusieurs consignes pour renforcer nos défenses. C’était visiblement son objectif principal. Ses directives étaient claires, précises… et elle participait même aux travaux manuels.
C’est à partir de ce moment que les villageois comprirent l’intérêt qu’elle leur portait. Et leur perception changea. Ils en furent ravis.
Le village était ceinturé de remparts. Au nord, la seule porte d’accès donnait sur une plaine atteignable via un chemin escarpé. À l’est et à l’ouest : des montagnes infranchissables. Au sud, un marécage, une forêt peu dense… puis une falaise vertigineuse. Mille mètres de haut, selon Valensia. Inaccessible pour quiconque voudrait nous attaquer par là — mais, en cas de danger, un moyen de fuite idéal.
Elle demanda à des mages de l’air d’installer des prises sur la paroi, et exigea que tous les villageois suivent des cours d’escalade.
Le village, en soi, n’était pas attractif. Il n’abritait ni trésors, ni ressources rares, ni réel potentiel militaire. Était-ce pour cela que les formateurs avaient envoyé Valensia ici ? Après tout, elle était la major de sa promotion. Peut-être craignaient-ils de lui confier un clan plus influent…
D’ailleurs, j’ignorais toujours quel vœu elle avait formulé.
Était-ce en lien avec son arrivée ici ?
« Je n’aime pas me battre » avait-elle dit.
Et si son souhait avait été, justement… d’être à la tête d’un village oublié de tous ?
Un jour, j’apprendrai la véritable raison.

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