Chapitre 13
L’air si pur qu’offrait Parralela me brûlait encore les poumons, et chaque battement de mon cœur faisait vibrer ma poitrine comme un tambour trop tendu. Mes doigts picotaient, mes jambes bougeaient d’elles-mêmes, comme si mon corps refusait de ralentir.
On venait à peine de quitter l’arène que je réalisai que je n’avais toujours pas repris mon souffle. Mon esprit tournait en boucle sur les mêmes images : Kael fonçant sur moi, la dague levée… puis cette lumière rouge qui avait jailli de ma main, mêlée à ce sang qui n’était pas le sien, mais le mien.
Finn suit juste derrière.
- T’es sûr que ça va ?
Sa voix me paraît venir de loin, comme à travers un voile. Je cligne des yeux pour me reconcentrer, en me frappant légèrement le crâne.
- J’en sais rien…
Nova, devant nous, ne se retourne pas.
- Continue à marcher. On parlera plus loin.
Je ne proteste pas. Je n’ai pas envie de m’arrêter, encore moins de croiser ses regards des autres enfants. Leurs visages choqués restent gravés dans ma mémoire. Ils n’avaient pas peur de l’attaque de Kael. Ils avaient peur de moi, de la chose qui est sortie.
On quitte rapidement le chemin principal pour un sentier irrégulier. Les racines dépassent le sol, les pierres roulent sous nos pas. L’air sent la résine et… quelque chose de métallique. Peut-être que je l’imagine encore.
Non, je saigne du nez.
- Fait chier.
Après quelques minutes, Finn reprend, incapable de se taire :
- C’était quoi, exactement ?
Je prends une grande inspiration, que je regrette aussitôt : l’air frais rallume la brûlure dans ma poitrine et mon nez.
- J’en sais rien. Ce n’est pas un sort que j’ai appris. Ni un que j’aurais pu inventer comme ça.
- Pourtant, c’était de la lumière… mais rouge. Et… vivante, dit-il en cherchant ses mots.
Nova ralentit légèrement, juste assez pour nous écouter sans en avoir l’air.
- Une lumière vivante… Mélangée à ton sang ?
Je hausse les épaules, mal à l’aise.
- J’ai réagi. C’était instinctif. C’est sorti tout seul. Je pense que ça vient du fragment.
Finn fronce les sourcils.
- Du fragment dans ton cœur ?
- C’est juste une hypothèse, mais ça me paraît cohérent. Cœur, sang. Il brillait bien plus que d’habitude.
Nova reprend d’un ton neutre :
- Et ce n’était pas toi qui le contrôlais ?
- Tu l’as remarqué ? C’était comme si… C’était lui, ou plutôt mon cœur qui avait décidé pour moi.
Les mots me sont échappés, et je l’ai aussitôt regretté.
On marche encore un moment en silence. Je sens toujours l’électricité courir dans mes bras, comme un écho de ce qui s’est passé. Mon œil gauche picote par intermittence, comme un souvenir physique de cette lumière.
- Et si ça recommence ? demande Finn.
- Faites la même chose, on se barre. Mais je pense que… ça n’arrive que si ma vie est vraiment en danger.
- C’est rassurant, marmonne-t-il.
Nova esquisse un demi-sourire.
- Pas pour ceux qui sont en face.
Je lève les yeux au ciel.
- Sérieusement…
La silhouette du Perchoir finit par apparaître à travers les arbres : la tour grise encerclée de racines, familière, dressée vers le ciel sombre d’Umbralis. Sa simple vue fait retomber un peu la tension qui me serre les épaules. C’est vrai que les duels étaient pour ça de base.
Nous franchissons la base de la tour et montons par l’escalier intérieur. Les marches usées grincent légèrement, mais aucun bruit suspect ne trouble notre ascension.
Tout en haut, le vent nous accueille, vif et frais. La plateforme circulaire, ou presque, offre une vue dégagée sur la vallée et les crêtes noires environnantes.
Je m’avance jusqu’au bord et m’assois, laissant mes jambes pendre dans le vide. La pierre froide sous mes mains m’aide à calmer ma respiration.
En levant les yeux, j’aperçois un grand oiseau glisser dans le ciel gris. Ses ailes accrochent la lumière et la renvoient en éclats pâles. Par moments, ses plumes luisent comme si elles portaient leur propre clarté, fine et presque irréelle.
Finn revient de l’intérieur de la tour.
- Rien n’a été touché. Le talisman est toujours là.
Nova hoche la tête.
- Bien. On reste ici ce soir.
- Tu veux dire jusqu’à ce soir ?
- Oh… C’est la même chose.
Je me redresse.
- Avant qu’on passe à autre chose, je veux tenter quelque chose.
Nova comprend aussitôt.
- Tu veux voir si tu peux le refaire ?
- Oui.
Finn recule d’un pas.
- T’es sûr que c’est safe ?
- Tu commences déjà à parler comme nous ? réagit Nova.
Je reprends :
- Si c’est safe ? J’en sais rien, mais au pire vous êtes là.
Je me place au centre de la plateforme, prends une grande inspiration et laisse le manu brut remonter depuis ma poitrine. Je cherche une sensation de chaleur et d’urgence… mais ici, rien ne presse.
J’envoie tout vers la même main que j’avais utilisée.
La lumière jaillit de ma main.
Blanche. Pure. Ordinaire. Du Lumia-Luxia habituel.
Pas de rouge, pas de sang, pas de brûlure dans l’œil.
Je souffle, déçue mais pas surprise.
- …Rien.
Nova croise les bras.
- Comme prévu.
- Oui. Je suis calme. Ça change tout.
Finn s’approche.
- Donc, si je comprends, c’est bien lié au danger.
- Ou à quelque chose qu’on ne peut pas encore prévoir.
Je retourne m’asseoir au bord, mes jambes se balançant au-dessus du vide. L’oiseau plane toujours au loin, ses ailes jouant de la lumière.
Nova s’accroupit à côté de moi.
- On garde ça pour nous.
Finn lève la main.
- Motus.
Je hoche la tête.
- Heureusement que ce sont des gosses qui l’ont vue. Dis-je.
Le vent souffle sur la pierre, ponctué par le cri lointain de l’oiseau. Je fixe l’horizon sombre, le cœur enfin plus calme… mais avec la sensation tenace que quelque chose a été réveillé, et qu’un jour, tôt ou tard, ça reviendra.
Les jours qui suivirent furent étrangement calmes. Aucun incident, aucun gamin, aucune manifestation de cette lumière rouge. Le quotidien reprit sa place, comme si l’arène, le sang et la peur n’avaient été qu’un rêve lointain. Les entraînements se succédaient avec leur régularité implacable, rythmés par les exercices physiques, les duels et la pratique des sorts. Les gestes devenaient automatiques, les réflexes plus vifs, et chaque journée ajoutait une couche invisible à notre cœur magique.
Nous explorâmes quelques donjons mineurs, chacun niché dans des lieux plus aléatoires les uns que les autres. Le premier, dissimulé sous une cascade, ne livra qu’un couloir humide et un talisman fissuré. Le second, creusé dans une paroi de basalte, s’avéra plus piégeux, mais sa maigre récompense – un talisman terni – ne valut guère la peine des efforts. Le dernier, enfoui sous les racines d’un arbre géant, se réduisit à une salle circulaire envahie par la mousse et de silence, au centre de laquelle reposait un talisman couvert de symboles effacés. Aucun objet magique ne fut découvert ; tous avaient déjà été transformés en talismans par le temps ou les circonstances. Rien d’extraordinaire en apparence, mais nous savions, surtout moi, que chaque talisman, même insignifiant, est rempli d’un tas de choses importantes.
Le Perchoir restait notre refuge. Entre deux expéditions, nous y revenions toujours, non pas pour dormir – on est encore trop jeune – ni réparer notre équipement – nous n’en avons pas vraiment – mais pour y ranger soigneusement les talismans collectés et observer la vallée s’étendre sous la lumière changeante des lunes. Parfois, le ciel se teintait de nuances irréelles, et l’air lui-même semblait retenir son souffle. Dans ces instants, je repensais à ce rouge brûlant, bien plus puissant que la lumière habituelle de mon cœur, à cette sensation d’un cœur qui battait hors de mon contrôle.
Les saisons se succédaient lentement. Umbralis s’effaça pour laisser place à Verdalis, couvrant les pentes d’herbes et de fleurs sauvages et apportant une douceur nouvelle dans l’air. Puis Aetheris ramena ses vents froids, sa neige et ses nuits piquées d’étoiles, durcissant à nouveau le climat. Enfin, Flarealis arriva, baignant les pierres dans une chaleur éclatante ; les journées s’allongèrent, les ombres se firent plus courtes, et les vents du soir charriaient l’odeur de poussière chauffée au soleil.
Rien, pourtant, ne semblait vouloir rallumer cette lumière rouge. Elle restait enfouie, comme tapie dans un coin obscur de ma poitrine, attendant son heure. Parfois, dans le silence des nuits sans vents, je croyais sentir un écho, une vibration fine qui me rappelait qu’elle est toujours là. Mais à chaque tentative consciente de l’appeler, seul le blanc pur répondait.
Ainsi, les semaines devinrent des mois. Nos corps changèrent légèrement, nos gestes se précisèrent davantage, nos regards aussi. Et, sans qu’on s’en rend compte, presque une année entière passa, effaçant peu à peu les traces visibles de ce matin dans l’arène… mais pas l’ombre qui avait laissée dans mon esprit.
Fin du chapitre 13.

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