Chapitre 14
Flarealis avait tout repeint.
La lumière, dense et lourde, s’écrasait sur les pentes comme une vague immobile, et l’air vibrait au-dessus des pierres chauffées à blanc. Depuis le haut du Perchoir, on voyait la vallée, Tharis respirer à son rythme : chaleur qui s’élève, souffle de vent qui retombe, puis recommence. Rien à voir avec Umbralis. Ici, les ombres se contractaient, mordues par un soleil qui n’en finissait pas de s’étirer dans le ciel.
On est partis tôt. Pas aussi tôt que prévue – Finn a toujours une explosion de plus à faire, il est totalement rôti – mais assez pour prendre de l’avance sur la morsure de l’après-midi. L’herbe brûlée crissait sous nos pas. Nova marchait devant, tranquille, une main posée sur lanière de son sac. Finn nous suivait en jonglant avec trois cailloux comme s’il avait besoin d’occuper ses doigts pour ne pas provoquer quelque chose d’explosif avec le reste de son corps.
- Tu crois qu’on en trouve un aujourd’hui ? demande-t-il, sans regarder où il marche.
- Un donjon ? Oui, répondit Nova. Pas forcément un grand, mais il y en a toujours. Il suffit d’insister.
- Insister comment… mes orteils vont s’évaporer ? fit Finn en levant un pied à l’ombre d’un rocher, comme pour vérifier qu’il était toujours là.
Je souris malgré moi. Flarealis nous colle la peau, et l’odeur résineuse des pins chauffés garnit l’air comme une brume invisible. Au fond, je sais qu’on finira par en débusquer un ; on ne « tombe » pas sur un donjon, on le mérite. On lit la pierre, on devine le plis du terrain, on traque les anomalies dans la façon dont le mana dort sous la croûte du monde. Et parfois, on suit des signes laissés pas d’autres : un bloc déplacé, une marque de craie, une mousse arrachée au mauvais endroit.
Jusqu’au moment où je sens quelque chose, un lien.
- J’ai un truc les gars, à gauche, dis-je finalement.
Nova ne demande pas pourquoi. Il me connaît. Et moi, je connais cette sensation dans le sternum : une traction discrète, presque intime, comme une corde vibrante qu’on pince du bout des doigts. Lumia-Luxia ne parle pas souvent dans ce langage-là, pas comme ça. Mais aujourd’hui… il y a quelque chose. Un écho d’un autre Lumia-Luxia.
On a contourné une langue de rochers pâles qui striait la pente. Le chemin s’est resserré entre deux dalles, puis a basculé dans une petite combe piquée de buissons secs. L’air est plus lourd ici, plus stagnant. Nova s’arrête, fait glisser ses doigts sur la pierre.
- Il y a du passage, dit-il. Récent.
- Comment ça ? Humain ? questionnai-je.
Il secoue la tête.
- Pas sûr. Surtout animal… mais organisé. Les cailloux replaqués, ça ne se fait pas tout seul.
Finn repose ses trois pierres dans une poche. Il prend une grande inspiration, puis souffle.
- Ça sent… la cave.
- La cave ? Ça sent surtout la roche qui a gardé le froid d’Aetheris, répondis-je.
On avance, lentement. À hauteur de genoux, une fente dans le sol s’ouvre entre deux dalles, trop nette pour être naturelle et pourtant trop discrète pour une entrée civilisée. Un souffle légèrement froid remonte à notre visage, chargé d’une humidité ferrugineuse qui n’a rien à faire là, pas en plein Flarealis.
Nova s’accroupit, écarte quelques touffes sèches. Sous la poussière, on distingue un relief taillé : un bord poli, un angle franc, et au milieu, à moitié recouverte, une plaque d’ardoise fichée dans un mortier usé.
- Voilà, dit-il simplement.
- Fait pas genre tu l’as trouvé tout seul.
Il me regarde avec son sourire signature.
- On l’ouvre ? fait Finn, déjà prêt à mettre ses doigts où il ne faut pas.
- Deux secondes, le retiens-je. Regarde la lèvre : ça pivote.
On s’est répartis. Nova a glissé ses doigts dans l’interstice, j’ai posé la paume sur la dalle pour la guider, Finn s’est accroché comme un chaton à une racine solide au cas où tout nous tomberait sur le nez. La plaque a gémi, a tourné sur un axe invisible – j’étais dans la mécanique avant, il faut comprendre – et nous a offert un souffle plus frais, plus humide, qui sentait l’encre diluée et le cuivre.
- Donjon, confirme Nova sans esbroufe.
En le charriant.
- Tu mens. Vraiment ?
Au bord de l’ouverture, là où la lumière coupe en deux la poussière, il y a ce frisson dans ma poitrine. Pas un appel, pas un avertissement. Plutôt… une reconnaissance. Comme si quelque chose là-dessous me connaissait, pas moi, mais la forme de mon mana, sa façon de se réfracter contre l’air.
- Il a l’air plus… fort, dis-je.
- Plus fort comment ? demande Finn.
- Plus fort que notre premier. Et il est surement en lien avec mon affinité.
- C’est bon signe, conclut Nova. Mauvais pour nos jambes, mais bon pour nos têtes.
- Et pour nos poches, ajoute Finn en riant.
- Tu penses déjà à l’argent, toi ?
J’ai levé la main, un réflexe, d’un tour de main, une lumière douce s’est ouverte dans ma paume. Pas la lueur brute et plate des lanternes, pas la blancheur froide de certaines runes commerçantes. Ma lumière à moi : un halo stable, net au centre, adouci au bords, qui dessine les reliefs sans leur voler leur ombre. Lumia-Luxia, en réduction.
- On descend, ai-je dit.
L’échelle n’en est pas une, juste une succession de prises taillées à même la roche, irrégulières mais calculées. Nova s’est engagé le premier, moi juste derrière pour passer la lumière, Finn en dernier parce que pour tomber, il aime bien avoir un matelas humain sous lui. Le monde s’est resserré. Une fois la dalle pivotée repliée derrière nous, Flarealis est restée dehors, comme un rêve, non je ne sais même plus ce que c’est un rêve. Plutôt un souvenir trop chaud.
On a touché le sol sur une langue de terre tassée. L’air vibrait différemment, plus court, plus dense. J’ai relevé la lumière. Le conduit s’évase immédiatement en sorte de couloir bas, les murs encore marquée de coups d’outil anciens, enfin, c’est ce que le donjon nous fait croire. Ici ou là, des accroches métalliques saillent, rouillées, fantômes d’un éclairage oublié.
- On dirait qu’il s’est nourri récemment, murmure Nova.
- Tu parles du donjon ou ne Finn ? fais-je en le regardant.
- Moi, j’ai faim tout le temps, c’est pas pareil, proteste Finn.
On rit, mais pas longtemps. Ce n’est pas un rire pour faire écho, seulement pour confirmer qu’on est encore trois, encore nous, même sous la montagne au-dessus. Le couloir se tord légèrement à gauche, puis redevient droit. Mes bottes grattent une poussière qui ne colle pas, mais qui a de la mémoire : nos pas y écrivent sans s’y enfoncer. Je laisse la lumière respirer, ni trop haute ni trop basse, pour ne pas écraser les ombres qui parfois sont plus bavardes que la clarté.
- Rien sur les murs ? demande Finn.
- Des marques, répond Nova. Pas une langue que je connais. Peut-être pas un langue du tout.
Je l’ai rejoint pour regarder. Ce ne sont pas des runes comme celles des grimoires, pas non plus des glyphes. Plutôt des notations… rythmiques ? Des pointillées et des traits espacés sur de courts segments, comme du morse ? Ça existe ici ?
- Ça me plaît moyen, dit Finn. On va tomber sur une salle de la morte encore…
- C’est si dur pour toi de réfléchir ? répliquai-je.
- Neh, neh, neh, reprend-il.
Plus on avance, plus l’obscurité gagne en épaisseur. Pas simplement parce qu’on s’enfonce : certaines pierres boivent la lumière, la mâchent, la rendent plus mate. D’autres la diffractent en un voile laiteux qui n’aide pas. Pour la première fois depuis longtemps, ma lumière me paraît… sollicitée. Et la petite corde invisible dans ma poitrine vibre d’un quart de ton plus fort.
- Lily ? fait Nova.
- Ça va, dis-je. On s’approche. Il… me reconnaît.
- Le donjon ? questionne Finn.
- Ouais. Le talisman m’appelle, il a clairement mon affinité.
- Tu parles aux objets maintenant ? dit Finn.
Je le fixe.
- Tu parles bien aux papillons toi.
Ça le fait rire, et ça me va. Rire, c’est tenir. On marche depuis assez pour que la notion d’heure perdre un peu son intérêt ; dans un donjon, le temps n’est pas une flèche, c’est une corde enroulée autour d’un noyau qui pulse. Nos respirations s’accordent. Quelque chose goutte plus loin, régulier, lent. L’odeur minérale a pris un accent métallique, plus froid.
La première bifurcation nous attend à plat, sans piège dramatique, juste comme ça : deux couloirs qui se séparent avec un air de ne pas y toucher.
- À gauche, propose Finn.
- À droite, dis-je au même moment.
On se regarde, puis Nova désigne mon sternum d’un geste de menton.
- La corde tire où ?
- À droite, admets-je.
- À droite, alors.
Nova sort un morceau de craie de sa poche, marque la roche d’un signe :
Son signe à lui, je ne cherche pas à comprendre.
J’ai relancé un peu plus de mana dans la lumière. Le couloir descend légèrement, les murs se resserrent, la pierre change de grain. Je filtre la lueur pour qu’elle s’étale plus, moins brillante mais plus large. Finn claque de la langue par réflexe, comme s’il essayait de mesurer la distance avec un son.
- Tu sais que ça marche pas, ce truc ? demande Nova. Surtout sans Bestia.
- Ça marche toujours dans ma tête, réplique Finn.
- C’est là que c’est le plus dangereux, glissai-je.
Il me lance un regard offusqué, puis sourit. Ça va.
On croise une alcôve, deux niches vides, quelques accroches à hauteur d’épaule. Finn approche la main d’un anneau rouillé.
- Non, dis-je.
Sa main s’arrête en un souffle. Il n’en mène large, mais son sourire bravache tient la route. On n’est pas pressés, pas encore. Le donjon, lui, a l’air d’aimer nous promener.
Le couloir se rétrécit encore. On passe désormais l’un après l’autre, l’épaule parfois frottée à la pierre. Ma lumière glisse sur les parois comme une peau qui frissonne. Je ne trouve pas ça hostile. Pas amical non plus. Comme une attention soutenue, un examen.
- C’est là que ça devient intéressant, dit Nova sans en rajouter.
Il a raison. Le sol était resté régulier, puis sans prévenir, il s’est lissé, comme si une main géante avait passé la paume dessus mille fois. Devant, un passage plus étroit encore – une gorge de pierre – s’ouvre sur le noir franc. D’ici, on n’aperçoit rien au-delà, pas même un rebord.
- Je passe en premier, propose Nova.
- J’augmente la lumière, fis-je.
- Recule de deux pas, ajoute Nova, sans insister mais pas pour discuter.
Finn hoche la tête, sérieux d’un coup.
J’ai gonflé la lumière jusqu’à un cran inhabituel pour nous : pas un flash, non, juste la densité maximale que je peux soutenir longtemps sans me vider – il faudrait éviter dans un donjon. Le couloir accepte cette clarté en soupirant, mais refuse de me rendre ce qu’il cache au-delà du resserrement. Ombra compacte. Nova s’y engage, une épaule en avant, l’autre contre la pierre. Je le suis à un mètre, Finn collé derrière moi, silencieux.
Deux pas, trois, quatre. Le temps se coince. J’ai cru entendre un « tic » presque trop clair pour être vrai. Un ressort invisible dans l’air, tendu.
- Stop, fais Nova, bas.
- Quoi ? chuchote Finn, trop fort.
- Le sol, répond Nova. Il change.
Je baisse la lumière pour pincer en lace et inspecter la bande à nos pieds. Effectivement, la teinte n’est pas exactement la même ; pas plus sombre mais plus sourde, avec de fines stries transversales qui n’existaient pas avant.
- On recule tous ensemble, propose-je.
- Non, trop tard, répond Nova. Bougez pas.
Je n’ai pas bougé. Finn non plus pour une fois. Il y a eu ce « toc » qui ne ressemble à rien d’autre qu’à un « toc ». Puis un battement de cœur.
La gorge claque.
Une lame de roche descend comme une paupière. Ce n’est pas un mur brutal jailli du sol, ni un volet que si serait abattu : c’est la paroi elle-même qui se ferme, une paupière minérale qui claque sans violence, mais sans hésiter. Entre Nova et moi.
- Nova ! fis-je, trop tard.
Le « paf » sourd me coupe net. Ma lumière écrase la nouvelle paroi sans la percer. Je recule d’un pas instinctif, le souffle haut, le cœur dans la gorge. Finn pose la main contre la pierre et la retire aussitôt, surpris par sa tiédeur.
Fin du chapitre 14 - Partie 1.

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