Chapitre 15
Je retiens mon souffle, l’oreille tendue contre la paroi. Derrière elle, Nova, sans parler, mais je sais qu’il réfléchit. J’entends ses pas, lents, mesurés, comme s’il testait chaque pierre avant de s’y risquer.
Le silence s’épaissit, lourd comme une couverture humide. J’imagine son visage dans le noir : les yeux plissés, la bouche serrée, ce froncement de sourcils qui trahit sa concentration. Nova n’aime pas être privé de repères. Sans ma lumière, il est seul avec son ombre. Et pourtant… j’ai la sensation désagréable qu’il n’est pas seul. Pas à cause de nous, mais à cause d’autre chose. Quelque chose qui rampe dans son silence : un souffle très bas, une peau rêche qui frôle la roche, une corde qui vibre quelque part, avalant son propre grognement. Je sais que c’est le donjon qui fabrique des présences pour nous tester – en tout cas j’espère, mais mon corps s’en fout de la logique ; mes épaules se crispent toutes seules.
Un frottement discret. Puis sa voix, basse :
- Bon, je le sens pas, je vais tenter un truc.
Je colle la paume à la pierre.
- Explique.
- Je vais tenter de faire de la lumière avec mon ombre.
Je cligne des yeux trois fois, répète cette phrase dans ma tête.
- Alors là, je ne te suis pas du tout. Dis-je.
- Quand je corromps, il y a des fissures violettes, reprend-il. Et ces fissures sont visibles dans le noir.
- Tu crois que ça suffira pour éclairer ?
Finn croise les bras, à côté de moi.
- Tant que tu ne fais pas tout exploser, vas-y.
Dit Nova avec un rire nerveux :
- On s’appelle pas tous Finn. Mais oui, je vais forcer sur les fissures.
J’entends Nova inspirer longuement, puis serrer sa respiration comme on serre un nœud. Ses pas s’immobilisent. Une seconde. Deux. J’entends sa main frotter le sol. Puis un petit bruit sec, net, comme une branche qui cède.
- Ça marche, dit-il. Enfin, vite fait, je vois juste les fissures.
La paroi est parfaitement close : rien ne passe, ni ma lumière, si ces fissures, rien. De notre côté, la pierre reste sans réponse, lisse, tiède, muette. Je ne vois rien. Je ne peux que l’écouter.
- Décris, Nova.
- Elles sont fines, violettes. Elles ne font pas de lumière. Elles se montrent juste dans le noir.
Finn renifle.
- Trop fort. Le truc parfait pour… euh, rien.
- Le truc parfait pour ne pas disparaître, réplique Nova, sec.
Je retiens un sourire. Il a raison. Même une empreinte inutile peut empêcher l’esprit de glisser. Mais la sensation de présence, elle, ne bouge pas. Elle rase son épaule, fausse, insistante, comme une langue froide qui goûte l’air.
Sa respiration s’alourdit. Il force sur son mana. Il veut plus que des traces. Le sol renvoie un son différent, plus tendu.
- Calme, Nova. Tu pousses trop.
- Toi, fait-il, comme tu fais ? Avec ta lumière ?
La question me heurte. Pourquoi maintenant ? Il n’a jamais demandé. Une seconde, je suis plus intriguée qu’inquiète. Puis, je réponds, parce que c’est lui, et parce qu’il est dans le noir.
- J’envoie un flux direct dans ma main, ça fait de la lumière mais pas vraiment une sphère. Ensuite, je la module et je la contiens. Lui répondis-je. Enfin, j’ai pas vraiment de technique, c’est naturel.
Silence. Puis un grognement étouffé, dents serrées. Il insiste. Il tend ses fissures comme on tend une corde jusqu’au chant. Je n’entends pas la pierre craquer, mais je sens le sol trembler, comme s’il se faisait surcharger. Les lignes qu’il a dites doivent frémir, se boursoufler, prêtes à casser.
- Nova, ça suffit.
Il ne répond pas.
Soudain. Ça casse. En bruit léger, en lumière. Les lignes qu’il sent éclatent d’un coup, d’un violet saturé à un blanc tranchant. Pas un flash vengeur : une déchirure claire, fragile, mais absolue.
Je recule, le cœur qui bondit dans ma gorge.
- Nova ! Ça va ?! Il se passe quoi de ton côté ?
Sa voix revient, un peu courte, mais calme :
- Je crois… que je me souviens.
Même Finn, d’habitude intarissable, avale son commentaire. Le silence nous tient tous les trois par la nuque.
De nouveau, sa voix, presque amusée malgré tout :
- Meuf… Tu m’entends ?
- Euh, oui.
- On est trop cons.
Je cligne des yeux – réflexe absurde, je ne vois rien de son côté.
- Hein ?
Un froissement lourd à l’intérieur du mécanisme ; la paroi cède avec un grondement profond et propre. Le passage s’ouvre. Nova apparaît, les traits tirés, les tempes moites. Derrière lui, un couloir corrompu de noir éclairé par de magnifiques fissures blanches, et au creux de sa paume, une petite sphère blanche qui tremble encore comme une bête née trop tôt. Pas la mienne. La sienne.
- Les affinités jumelles. Dit-il simplement.
Je reste figée. Finn écarquille les yeux, lâche un « je suis censé comprendre quelque chose ? ».
Moi, j’essaie de respirer. Nova. De la lumière. C’est insensé. Et pourtant, c’est là, clair comme le reste.
- Comment j’ai pu oublier ça… en posant ma main sur mon crâne.
Nova souffle un rire qui n’ose pas se montrer. Sa petite sphère tremble encore. Elle ne ressemble pas à la mienne : elle a une respiration à elle, comme un oiseau qui vient d’apprendre que ses ailes servent à autre chose qu’à décorer. Mais surtout, elle est faible, bien plus que la mienne.
Les affinités jumelles, c’est un concept si simple qu’on l’avait presque rayé de nos mémoires. Une évidence qu’on avait enterrée sous tout le reste.
Une affinité jumelle, ça n’apparaît que chez les jumeaux – d’où le « jumelle ». Toujours. Parce qu’ils partagent plus que du sang : le même temps, le même espace, le même souffle dans le ventre de leur mère. Leurs affinités planétaires s’entremêlent alors un instant, et chacun en garde une trace infime, une cicatrice de l’autre.
Cette trace est fragile, incomplète. Elle ne donne pas la puissance d’une affinité planétaire, ni la maîtrise d’un véritable héritage. Non, elle ne fait qu’ouvrir une porte minuscule. Une pincée de sort, un peu de mana. Mais elle existe.
Et nous, jumeaux Eloiranôr… nous l’avions oubliée.
Nova, Umbra-Abyssum, portait malgré lui une graine de Lumia-Luxia. Et moi, Lily, Lumia-Luxia, je portais une ombre au fond de mon corps : Umbra-Abyssum.
Finn, qui jusque-là essayait d’avoir l’air sérieux, éclata d’un petit rire nerveux.
- Donc, si je résume… Vous avez une deuxième affinité ?
En lui répondant :
- Bien vus Sherlock !
- C’est qui lui ? reprend-il.
Nova en coupant :
- Bon, on avance ? propose-t-il en éteignant sa lumière.
On se remet en marche. Le couloir s’arrondit et la salle s’ouvre comme une bouche calme. Ma lumière reprend le dessus. Au centre, un piédestal. Dessus, rien d’impressionnant : un éclat translucide, à peine plus gros qu’un noyau d’abricot, veiné d’un brouillard pâle. L’air paraît plus épais autour, chargé de la patience de la pierre.
- Si la « présence » était là, elle s’est déjà barrée, murmure Finn, mi-soulagé, mi-déçu ?
- Pauvre Finn, il ne peut pas exploser la méchante créature. Lui dis-je en lui caressant les cheveux.
Je m’approche la première du talisman. L’éclat ne brille pas ; c’est ma lumière qui lui donne l’air de renvoyer quelque chose. Je tends la paume au-dessus. Une sensation minuscule remonte le long de mes doigts, un frisson plus mental que tactile, comme si l’objet prenait une empreinte de ma clarté.
- C’est ridicule, constate Finn. Un caillou poli sur une table.
- Tout ce qui est ridicule n’est pas inutile, réplique Nova.
- Depuis quand t’es philosophe toi ? En mettant la main sous le talisman.
- Ça y est, c’est reparti.
Je referme les doigts et attrape l’éclat. Rien ne mord. Juste un poids presque absent. J’ouvre mon sac pour le mettre dedans.
- On s’en va, propose Nova.
On reprend le couloir, à rebours. Pas d’autres pièges. Le mécanisme qui nous avait séparés reste mort, rassasié. Le couloir reste marqué de la magie de Nova. Le « monstre » que j’imaginais à l’épaule de Nova n’existe évidemment pas ; il s’évapore comme s’évaporent les mauvais souvenirs. L’air de Flarealis nous tombe dessus d’un bloc, chaud, vaste, presque agressif après la précision du souterrain.
En sortant enfin de ce trou.
- Enfin dehors ! crie Finn. On rentre ?
- Deux secondes, dis-je sans réfléchir.
Je ne peux pas attendre. J’ouvre les doigts, ferme les yeux et cherche la coulée froide dont je devine la présence depuis toujours sans l’avoir jamais appelée. Umbra-Abyssum. Elle n’a pas la langue de la lumière. Elle ne jaillit pas ; elle s’installe. Comme un voile qu’on pose sur un bol pour garder la chaleur. Un frisson remonte au sternum, presque désagréable – non, pas désagréable, différent.
Mes doigts frémissent. L’air tout contre eux se froisse très légèrement, comme si les bords des choses hésitaient. Puis, de l’ombre.
- Tu t’y mets aussi ? Note Finn, tellement sérieux que ça me fait rire.
- Oui. Enfin… je crois. C’est… petit et ça ne semble pas naturel.
- Petit, répète Nova, en effet, c’est rien comparé à moi.
- Tranquille ton ego ?
Je tire une autre fois, un peu trop. Ça pique immédiatement au bout des doigts, signe idiot mais clair : ce fil-là n’aime pas qu’on le pousse. J’arrête. Les mains redeviennent des mains, pleinement opaques, bien vives, bien bêtes.
- Au Perchoir, propose Nova. On aura de la place pour tenter des trucs.
- On a toujours de la place pour tenter des trucs, fait Finn.
Nova et moi le regardons, en pensant à toutes les explosions mal contrôlées qu’il a déjà faites.
Nous reprenons le sentier qui serpente vers la tour. Les pins sueur-verte transpirent, des insectes jouent de la cymbale dans la gorge de la vallée, et Tharis frissonne au loin sous la lumière blanche. Je marche vite, incapable de trier mes idées. Les nouvelles combinaisons possibles poussent toutes seules : lumière pour plier les rayons, ombre pour avaler les débordements ; lumière pour tracer des lignes, ombre pour déplacer la distance entre ces lignes ; lumière pour attirer l’œil, ombre pour tordre l’œil lui-même. C’est con et grisant à la fois. Je parle trop. Nova n’interrompt pas ; il écoute en silence, et je sais qu’il range ce que je dis au fond de sa mémoire où, plus tard, il fera germer mieux que moi.
Fin du chapitre 15 - Partie 1.

Comments (0)
See all