Au Perchoir, la pierre de la plateforme garde une tiédeur animale. Le vent en altitude – qui est bien plus présent ici – vient lécher la sueur du cou, et l’ombre de la balustrade découpe sur le sol des claviers de piano. Je dépose mon sac près de l’armoire où s’entassent nos trouvailles, et je centre ma respiration.
- Je tente un truc, dis-je. De base c’est pas possible mais hassoul.
- Attention, qu’est-ce qu’elle va nous faire. Dis Nova et Finn presque en même temps.
L’idée est simple comme toutes mes idées dangereuses – enfin je trouve ça simple personnellement. Avec Lumia-Luxia, je sais déjà dévier, casser, adoucir, canaliser. Si je fabrique autour de moi une cloche de lumière qui détourne ce qui vient, je devrais pouvoir – en théorie – déplacer la position de ma silhouette. Avec Umbra-Abyssum, aussi maigre soit-il chez moi, je peux sûrement avaler cette silhouette et donc me faire disparaître !
Je ferme les yeux. Je dessine une sphère, mais je ne la remplis pas ; je la fais respirer juste au bord. Les rayons glissent, évitent, rabattent. Dans la même seconde, j’attrape le fil sombre, minuscule, et je lui demande d’absorber. Pas de violence. Juste un coin de nappe qu’on replie.
- Alors ? dis-je en essayant de ne pas bouger.
Finn penche la tête.
- Alors quoi ? On est censé voir un truc ?
- Oui, enfin non du coup. Je suis invisible ?
Il rigole.
- Pas du tout, t’es bien devant moi.
Finn plisse les yeux.
- Ah, attend. Il s’approche de moi. T’es pas invisible mais t’es transparente, mais vraiment légèrement.
Je relâche tout. Un mal de tête d’un demi-battement cogne mon cœur magique ; aussitôt envolé, aussitôt oublié. Je ris sans raison.
- C’est nul mais j’adore, ajoutai-je.
- C’est un début, corrige Nova.
Je refais. Trois fois. Quatre. C’est pire, puis c’est un peu moins pire, puis c’est autrement pire : à une tentative, mes avant-bras disparaissent presque de moitié mais mes coudes éclatent de netteté, ce qui donne un effet d’épouvantail pas glauque. Finn se roule à moitié par terre. Moi aussi, un peu. Je recommence. À la sixième, je tiens… trois secondes ? Bon, toujours pas invisible.
- Nova vient là.
- Moi ? dit-il.
- Tu vois un autre Nova ?
Il s’approche.
- À mon avis, le problème c’est que mon Umbra-Abyssum est trop faible. Du coup, il me faut le tien.
D’un air surpris :
- Tu veux mon affinité ? En fronçant les sourcils. Attend, tu vas pas dire que tu veux faire de la magie combinée ?
Avec un grand sourire.
- Un problème ?
- Bah, on a sept ans quoi…
Je lui mets un doigt sur la bouche.
- Hop, ta gueule. En lui prenant la main. Je vais faire une silhouette de nous deux, toi tu l’absorbes.
Je ferme les yeux à nouveau. Divulgue mon mana dans mon corps mais aussi dans celui de Nova. J’exécute exactement la même procédure mais pour deux corps. Je le sens. C’est gourmand en mana. Après un court instant, nos deux silhouettes sont décalées.
- À toi Nova.
Je le sens, il concentre son mana. Ces muscles se contractent. Son souffle est calme mais précis.
- Ça doit être bon. Dit Nova. Alors Finn, tu nous vois ?
Il éclate de rire.
- AHAHAH ! C’est quoi ça ? Une invisibilité approximative ?
Je souffle du nez en tentant de rester concentré.
- Finn ! Sérieux, décrit. Reprends Nova.
- Comment dire, je vois vos crânes, mains, les genoux mais pas entiers. Bref, c’est assez aléatoire.
J’ouvre un œil pour voir le désastre.
- Putain, Nova t’es trop guez… En relâchant toute ma concentration.
- EHH ! Qui dit que c’est ma faute !
Je m’assois en tailleur et je laisse mon cœur reposer. La joie est lourde comme une couverture propre. Nova, lui, se gratte le crâne puis refait naître cette petite sphère de lumière.
Elle tremble moins. Il la replie, la laisse s’éteindre, la rappelle. Un, deux, trois. Chaque fois, c’est un peu plus facile.
- Tu l’as gère déjà assez bien.
Je me hisse debout, m’étire. Une pensée revient : nous avons un talisman. Je le récupère de mon sac à l’intérieur du Perchoir, sors l’éclat translucide et le pose dans ma paume.
En ressortant.
- On le teste, les gars ?
Finn s’avance en premier, solennel. Il prend le talisman comme on prend un verdict, insuffle son mana avec sérieux. Rien. Pas même un frisson.
- Je me sens agressé par la réalité, déclare-t-il.
- Donne, fait Nova.
Il y verse également son mana. Une minuscule deuxième ombre naît à ses pieds – un oisillon de silhouette qui ne sait pas marcher, tellement petite qu’elle semble désolée. Il la regarde avec une attention que je lui vois rarement poser sur les choses ?
- On a un effet là ? demande Finn, sincèrement curieux.
- Ouais, et enfin, ça commençait à me saouler les talismans incompris.
Je reprends l’éclat. J’y glisse mon mana. Une seconde ombre jaillit à côté de la mienne, nette, entière, parfaitement dessinée mais légèrement décalée, comme une sœur qui marcherait au même rythme dans un monde deux souffles plus à gauche. Je fais trois pas, ma double me suit, fidèle. Je fais demi-tour, elle recale son angle pour rester séparée et jumelle tout à la fois.
On a tous les trois un rire un peu déçu.
- C’est un peu nul, non ? annone Finn.
- Au moins on a un effet…
Je laisse filer ce dernier. L’ombre jumelle se rabat dans la vraie comme une seconde paupière. L’éclat se rendort. Je le range à l’intérieur, sur l’armoire, entre un anneau sans runes qui ne sert qu’à être froid et une plaque de cuivre gravée d’une écriture qui copie la pluie. Nous avons un musée d’insignifiances. Il fait du bien au ventre.
Le vent se lève plus sec. Au bord de la plateforme, le paysage se découpe avec plus de netteté. Je retourne m’asseoir, les jambes dans le vide, mes bottes heurtant la paroi de la tour à intervalles réguliers. Je ne sais pas pourquoi, mais j’adore vraiment ces moments, en hauteur et surtout en contact avec le ciel.
Après quelque temps à discuter en haut de cette tout, notre tour. On redescend, je refais deux fois « Invisibilité approximative » seule. Nova refait naître sa sphère en silence et la tient le temps d’en compter huit sans qu’elle tressaute. Finn, lui, a décidé de s’entraîner à ne pas s’entraîner, ce qu’il fait avec un sérieux hilarant : il s’adosse au muret, croise les bras et respire bruyamment comme un bœuf, fait exploser violemment un arbre sur un coup de tête. Il tient six minutes et trente secondes avant d’inventer un jeu où il faut marcher exactement dans la ligne d’ombre de l’autre. Je ne vais pas le cacher, le jeu pue sa mère.
- On garde le talisman ici, dis-je à voix basse, presque comme on prierait.
- Avec les autres, acquiesce Nova.
- Je le sépare quand même, vu qu’on connaît son fonctionnement.
La lumière descend d’un cran. Flarealis s’aplatit un peu sur les crêtes orangées. Les insectes changent de ton. Une dernière tentative me démange ; je la fais sans prévenir. Ma silhouette se voile un tiers de seconde. C’est presque rien. Mais c’est énorme.
- Ça viendra, dit Nova, sans que je lui aie demandé.
- Oui, dis-je. Oui.
Nous quittons le Perchoir. À la base de la tour, la pente nous accueille avec la souplesse sèche de son herbe écrasée. Le sentier se laisse prendre. Finn redescend en bondissant sur les pierres plates – « précision, grâce et talent », commente-t-il à haute voix -, Nova suit, mains dans les poches, une oreille tendue juste assez vers moi pour écouter si je respire trop vite.
Fin du chapitre 15.

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