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Parralela

16. L'Anniversaire - Partie 1

16. L'Anniversaire - Partie 1

Sep 17, 2025

Chapitre 16

3 Soléor, an 631 – saison Flarealis

Flarealis nous colle aux épaules dès le réveil. La lumière n’entre pas par la fenêtre, elle s’invite, pend aux poutres, glisse sur le sol, se coince dans les coins comme une poussière dorée. Il fait chaud, mais pas la chaleur écrasante du dehors : une tiédeur de maison qu’on a déjà remplie d’odeurs de gâteau, de bois, d’herbes qu’on a fait sécher tout l’après-midi d’hier.

Je suis devant le miroir, frange droite, deux nattes vite refaites. Je ne sais jamais si je préfère me voir « prête » ou « en cours de préparation ». « Prête », ça a un goût de déguisement : « en cours », c’est moi. Aujourd’hui, c’est un jour en cours. On a répété la phrase dix fois avec Nova hier soir : - Demain, on ne s’entraîne pas, on ne grimpe pas au Perchoir, on ne se perd pas dans un donjon – aujourd’hui on souffle. J’avoue que ça nous fait un peu bizarre.

- Tu vas finir par trouer ta joue à force de mordre dedans, dit Lyrielle derrière moi.

Je sursaute. Elle a toujours tendance à être trop discrète. Lyrielle apparaît dans le miroir, douce comme toujours, un peigne entre les doigts. Elle me rajuste une mèche comme si elle caressait un oiseau. Aquaria-Glacius dans les yeux, Aeris-Zephyria dans la façon de se déplacer : rien ne claque, tout glisse.

- Maman… tu m’as effrayé ! Déjà que je suis un peu nerveuse, avoué-je. C’est bête

- C’est très intelligent, corrige-t-elle. Être nerveuse empêche de dire des bêtises. En général.

- Papa, lui, n’est jamais nerveux.

Elle rit légèrement.

- Ton père… c’est ton père… répond-elle. Mais il dit des bêtises magnifiques.

Mohhhh, c’est mignon l’amour.

En bas, c’est pas la même ambiance, un vacarme reconnaissable : des chaises qu’on bouge, un plateau qu’on pose trop fort, et surtout la voix de Galen qui chante un air villageois en remplaçant les paroles par « on va manger, on va manger, on va très-très-mais-alors-très-bien-manger ». Il ne sait pas faire autrement que remplir l’espace.

Je l’entends crier :

- NOVA, ON POUSSE LA TABLE DE CE CÔTÉ, PAS DANS LE MUR ! AH, BRAVO, REGARDE-MOI CETTE IDÉE COMME ELLE EST CONNE MAIS PLEINE D’ENTHOUSIASME !

- Je t’entends, répond Nova. Et c’est toi qui m’as dit « au feeling » !

Je souris. Mon cœur bat plus vite qu’un jour d’entraînement. Je sais que ce n’est qu’une fête, un repas, des rires. Notre anniversaire à Nova et moi quoi.

Je redescends. L’entrée est fleurie de vrilles vertes qu’on a coupées ce matin dans le jardin ; Galen les a enroulées autour de la rambarde comme s’il bâtissait un nid avec sa magie. La grande table a migré près des fenêtres : de là, on voit la vallée, et plus loin les crêtes noires qui bordent le ciel pâli par Flarealis. Dans l’âtre, la braise tient un rouge raisonnable – aujourd’hui, on cuisine à l’ombre pour ne pas faire concurrence à la chaleur du dehors.

Nova s’est mis une chemise claire. On dirait un garçon sérieux pendant trois secondes. Puis il me voit et fronce des sourcils en se pinçant le menton, l’air du peintre qui juge sa toile.

- Mmm. Nattes : équilibrées. Frange : tranchante.

- Tranchante ?

- Niveau de la tenue : petite robe. Yeux : « je vois tout, mais je ne dis rien ». Verdict : tu vas éteindre toutes les bougies en un regard.

- Je préfère que tu m’offres une part de tarte au lieu d’un verdict.

- Ça, c’est prévu. Mais d’abord – il fouille dans la cuisine – des amendes confites. Pour tenir jusqu’à midi.

Il m’en tend une poignée. C’est exactement le genre de geste qui n’a l’air de rien et qui me sauve la matinée.

- Les invités arrivent dans une heure, annonce Lyrielle en déposant une assiette de fruits. Lily, tu peux mettre les verres. Nova, vérifie les nappes. Et Galen, pitié, ne chante pas une autre chanson.

- Trop tard ! répond Galen, déjà accoudé à la fenêtre, l’air d’un troubadour mal payé et très heureux. À LA MAISON ELOIRANÔR, LES JOURS SONT DES TRÉSORS…

En chuchotant à Nova :

- Il a déjà descendu combien de bière ?

- Aucune malheureusement… - … ET QUAND ON A DES INVITÉS, ON FAIT SEMBLANT D’ÊTRE BEAUX, ajoute Nova.

- Toi, je te renie, rit Galen.

Je mets les verres. Deux nappes propres. Les assiettes assorties presque toutes. Une carafe d’eau avec des feuilles de menthe qui tentent de fuir par le goulot. On a accroché des rubans pâles près des fenêtres : Flarealis s’y prend et fait des traînées de lumière sur le plafond. Ça me plaît. Ça m’ancre.

Quand le premier coup à la porte retentit, je manque le verre de peu.

- J’ouvre ! fait Galen, inutilement, déjà devant l’entrée.

La porte s’ouvre sur Marie et Finn. Marie a la même manière que son fils venir un peu trop vite, un peu en avant – bon après ils habitent aussi à côté de Tharis-, mais elle le fait en douceur, comme si l’air autour d’elle ralentissait pour l’accompagner.

- Salut tout le monde, dit-elle avec un sourire large. Et… joyeux anniversaire, mes grands.

Finn, bien habillé, brandit un paquet maladroitement emballé dans un torchon bleu.

- Je suis officiellement l’invité le plus ponctuel et le plus stylé. Et j’ai porté le paquet sans le faire tomber.

- Tu voulais dire sans l’exploser ? dis-je.

- Arrête ! Je contrôle mes explosions maintenant !

Marie m’embrasse, ébouriffe Nova, serre Lyrielle dans ses bras, claque l’épaule de Galen – elle connaît la maison comme si elle y habitait un jour sur trois. Elle a quelque chose de Finn, c’est vrai : une énergie qui déborde, mais sans les explosions. Plutôt une cascade. Telle mère, tel fils.

- Vous êtes beaux, dit-elle en posant son panier sur la table. Et j’ai apporté la tarte aux trois fruits, parce qu’il paraît que vous l’adorez ici.

- Galen, elle parle de toi là. Réplique Lyrielle.

Dehors, un éclat de rire roule comme un tonneau. Le deuxième invité n’a pas besoin qu’on lui annonce son arrivée : il s’annonce lui-même. Darrun Stoneward remplit le cadre de la porte. Il a déjà un bras levé, prêt à éteindre quelqu’un, n’importe qui, même la nappe.

- Les petits ! crie-t-il. Enfin… les moins petits ! Comme vous avez grandi !

Il nous serre à tour de rôle – il serre fort, une force démesurée. L’odeur de pierre chaude et de pain. Il sent la marche, les chemins, les blagues racontées trop tôt le matin.

- Darrun, moins fort, rit Lyrielle. On veut les garder entiers jusqu’au dessert.

- Promis, j’assomme après, dit-il avec son sérieux de comédie. Surtout le petit Finn, il en a besoin.

Finn lève un sourcil.

- Eh… J’ai fait quoi ?!

Juste derrière lui, un souffle d’air remet en place les rubans. Hendor Veynar entre comme un coureur de vent qui aurait décidé que les pieds sur terre, c’est très bien aussi. Calme, regard qui va partout et se dépose sur chaque détail, l’impression qu’il note tout sans rien écrire.

- Joyeux anniversaire, dit-il simplement. Il pose un petit paquet – soigneusement ficelé, celui-là. – Et merci de nous recevoir.

- Si tu commences à parler comme un messager, je t’attache à la chaise, dit Darrun.

- Essaye, répond Hendor, et je renverse la carafe sur tes genoux.

Un vent froid se lève dans la pièce. Lyrielle fixant Hendor.

- Renverser quoi ? dit-elle.

Ils se sourient. Les vieux amis se menacent comme on se fait des compliments.

Une silhouette passe la porte derrière eux et met une seconde à comprendre qu’elle est dans la maison ; elle s’arrête, regarde autour, cligne des yeux, et sourit de toutes ses dents. Zeyra Korran – fumée dans les cheveux, étincelles au bout des doigts même quand elle ne le veut pas.

- J’ai apporté… euh… c’est quoi de nouveau ? dit-elle en brandissant un sac. C’est pas dangereux. Enfin, pas très.

- Elle dit ça à chaque fois, commente Hendor.

- Et c’est vrai une fois sur deux ! réplique Zeyra, fière.

La maison se remplit d’un seul coup comme on remplit un verre en débordant un peu. Les voix se croisent, la table gagne des plats qu’on n’a pas cuisinés, les chaises deviennent insuffisantes, la fenêtre s’ouvre toute seule parce que quelqu’un a trop chaud et que Flarealis s’invite encore.

Galen tape dans ses mains.

- Bon ! Avant de s’asseoir, on boit à la santé des deux étoiles de la journée. Qui a l’eau ? Qui a du jus ? Qui a… ah, oui, Lyrielle a dit « pas de bière avant le dessert ». Je suis un père modèle ; je me conforme.

- Après le dessert non plus, glisse Lyrielle sans se retourner.

- Je suis un père très modèle, corrige Galen.

On lève nos verres. Ça fait un tintement dont j’essaie de retenir le son. Les premières bouchées effacent le trac. Les conversations partent en tout sens, et moi, j’écoute. J’aime ça. J’aime reconnaître les voix et les associer à des gestes, des façons de poser les couverts, des habitudes. C’est ma façon à moi de participer à la conversation.

- Elsera n’est pas encore là ? Dit Hendor en levant les yeux au ciel.

- Elle finira par arriver avec la moitié d’une herboristerie et l’autre moitié d’une quincaillerie, ajoute Galen.

- Elle m’a dit qu’elle passait chez quelqu’un pour… soigner un genou, explique Zeyra. Ou pour lui prêter un marteau. J’ai pas bien compris.

C’est quand même deux trucs bien différents…

- Les deux, sûrement, dit Darrun. Elle recoud, elle cloue.

Marie a déjà repéré la corbeille à pain qui menace de devenir vide, Lyrielle la remplit sans qu’on la voie se lever. Finn décrit la tarte aux trois fruits comme s’il commentait une bataille – « point d’attaque au sucre brun, retraite feinte du sirop au milieu, flanc est tenu par la pâte croustillante ». Il est sérieux et con – comme d’habitude.

- Dites, demande Zeyra à Galen, c’est vrai que quand ils étaient bébés, ils mangeaient plus que toi ?

- Ça impossible, répond Galen. Personne ne mange plus que moi, à part Darrun. Mais ils ont essayé. Héroïquement.

- Je me souviens un peu de vous, dis-je sans réfléchir.

Le silence me surprend. Pas un vrai silence – un minuscule trou dans le vacarme, juste assez pour que les regards se posent sur moi. Je me rattrape :

- Enfin… Maman et Papa racontent souvent. Et… - je montre Darrun – ta blague sur le pot renversé, je l’ai entendue tellement de fois que je peux la refaire.

- Je n’ai jamais renversé de pot, proteste Darrun.

- Tu as renversé tous les pots, corrige Hendor.

- C’est différent, dit Darrun en hochant la tête, sage. Tous les pots c’est pas un pot.

Le trou de silence se rebouche. Ça rit, ça parle d’autre chose. L’instant est passé. Je m’en veux un peu d’avoir laissé une phrase me glisser des doigts. Bon, c’était pas la révélation du siècle non plus… Mais personne n’a l’air de s’y accrocher, et Lyrielle me jette un regard léger qui veut dire : ça va.

Elsera arrive au milieu d’une histoire de Galen qui imite un cheval qui lui-même imite un homme – chelou un peu. Elle a les joues roses d’avoir marché vite. Dans ses bras : un panier, dans le panier : des plantes soigneusement attachées et… des fourchettes. Oui. Des fourchettes.

- On manquait de fourchettes ? demande Hendor.

- On manque toujours de fourchettes, répond Elsera avec une assurance qui ne se discute pas.

Elle m’embrasse le front, serre Nova contre elle comme si elle vérifiait qu’il est bien réel, – je vois ton sourire petit coquin -, serre Lyrielle plus longtemps, dépose une main sur l’épaule de Galen – le genre de gestes qui disent : on a survécu à beaucoup de choses ensemble, sans s’écouter parler.

La table devient un archipel : Ici, Zeyra explique à Marie comment on obtient une fumée qui ne pique pas les yeux (réponse : on n’obtient pas, il faut des yeux spéciaux) ; là, Darrun fait le pitre avec Finn en lui apprenant à faire disparaître un œuf et à le faire réapparaître dans sa propre poche (je dis que c’est louche, Galen dit que c’est de la magie de première catégorie) ; plus loin, Hendor et Nova examinent les couverts comme s’ils pouvaient tirer un plan de bataille d’une cuillère et d’un couteau – c’est bon, j’ai totalement perdu Max.

- Pourquoi tu les regardes comme ça ? me demande Lyrielle à voix basse.

Je m’effraie légèrement.

- Maman… Arrête d’être aussi discrète… dis-je. Sinon, je mets des repères dans ma tête. Comme des piquets. Ça évite que la journée file trop vite.

Elle sourit. Elle comprend ce genre de manie.

Fin du chapitre 16 - Partie 1.

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