Cela faisait environ un an que j'étais arrivée dans ce clan.
Il y faisait bon vivre. Les habitants étaient agréables, et les conflits internes, rares.
Je laissais à Asra le soin de les régler quand il y en avait. Avec son regard de tueuse, elle calmait vite les esprits.
Qui aurait cru qu’elle m’aurait suivie ici ? Je pensais qu’elle aurait préféré un clan actif sur le champ de bataille.
Je revivais, vraiment. Loin de ce centre ignoble.
Arg… Que des idiots, dans cet ancien monde. Créer une vie pareille, alors qu’il y avait forcément une meilleure solution.
Je commençai à m’énerver. Mauvaise idée.
C’est alors que quelqu’un frappa à la porte.
« Cheffe ? Puis-je entrer ? »
« Oui. »
Elle ouvrit la porte.
Aaah, Viera. Sa simple présence suffisait à m’apaiser.
Elle m’apportait encore un de ses bons petits plats. Depuis que j’y avais goûté, je ne pouvais plus m’en passer.
Et puis… c’était une excuse pour passer un moment avec elle.
Asra me demandai souvent ce que je pouvais bien lui trouver.
Sous ses airs de vieille doyenne, Viera cachait un cœur d’enfant. Elle était agréable, posée, et… j’adorai la taquiner.
« Ce plat vous convient-il ? »
Elle me présenta trois tranches de rôti accompagnées de purée. L’odeur était à tomber.
« Où est ton assiette ? »
« Je… »
« Je t’ai déjà dit que je refusais de manger si tu ne m’accompagnais pas. »
« Voyons… Avez-vous encore l’âge de faire des caprices, Valensia ? » s’indigna-t-elle.
« Parfaitement ! » dis-je d’un ton boudeur.
« Han ! Cheffe Valensia, morte de faim car sa doyenne était un tyran ! Quelle triste fin ! » surjouai-je, la main sur le front façon tragédienne.
Elle souffla, me lança un regard faussement accusateur, puis se résigna.
« Je vais chercher une assiette… »
Je souris. J’avais encore gagné.
Le repas s’était bien passé.
Je lui posais de nombreuses questions sur son passé, auxquelles elle répondait toujours vaguement.
Feignant « la perte de mémoire due à son grand âge » — c'était ses mots.
Je savais qu’elle ne me disait pas tout. Et pourtant, j’insistais régulièrement.
Je voulais qu’elle se sente à l’aise, qu’elle me fasse confiance.
Ce n’était pas une mince affaire.
Alors que nous venions de finir de manger et que nous discutions depuis une bonne heure, Astur entra dans la pièce.
« J’ai une lettre pour toi, Valensia. »
« Pose-la là . »
Il me fixait. Je le fixais.
– Il ne comprend pas qu’il faut partir et me laisser en tête-à-tête ? –
Je lui jetai un regard appuyé vers Viera. Allez, dégage, pensais-je.
– Je suis presque sûre qu’il le fait exprès. –
Il se mit à rire.
« Hahaha. »
Viera le regarda, intriguée. Elle ne comprenait pas.
« Bon, j’ai à faire » ajouta-t-il, et il finit enfin par s’éclipser.
« Où en étions-nous ? » demandai-je à Viera.
« Vous ne souhaitez pas lire cette lettre ? C’est peut-être important. »
Elle n’était que sagesse. Je m’accoudai à mon bureau tout en la regardant, amusée.
« Tu me fais la lecture ? »
« Bien » dit-elle, gardant son air sérieux.
Elle prit la lettre et commença :
« À l’attention de Valensia Von De… »
Elle s’interrompit.
– Mince. –
Son regard changea.
Elle qui restait toujours de marbre… je vis la terreur s’installer dans ses yeux.
Ses mains se mirent à trembler, ses yeux à s’embuer.
« Viera, je… »
Je n’eus pas le temps de finir.
« Excusez-moi, je… je ne me sens pas bien tout d’un coup. Veuillez m’excuser, il faut que je prenne l’air. »
Avant que je puisse dire quoi que ce soit, elle était déjà à la porte.
Prête à fuir.
« Non Viera, attends !! »
Je me lançai à sa poursuite. Depuis quand courait-elle aussi vite ?
« Viera, ne fuis pas comme ç… »
Elle glissa. Tout s’enchaîna : les marches manquées, le craquement, son hurlement…
Je la rejoignis, paniquée.
Elle tremblait, pleurait, évitait mon regard. J’essayai de la rassurer avec une touche d’humour.
« Tu étais athlète dans une autre vie ? Depuis quand tu te déplaces aussi vite ? »
Silence.
Puis elle se mit à s’excuser, encore et encore.
« Je… Je suis désolée… Je… Je… »
Je posai un doigt sur ses lèvres. Elle sursauta.
« Tu es blessée. Je vais te porter, et on va regarder tout ça. D’accord ? »
Elle ne répondit pas. Mais je sentais sa peur.
Je la pris dans mes bras, l’amenai dans une chambre, la déposai sur un lit, puis regardai sa cheville enflée.
« Je vais chercher du froid. Ne tente pas de t’échapper, d’accord ? Tu risquerais de te blesser encore plus. »
Elle ne me regardait toujours pas.
Astur entra à ce moment-là. Son regard accusateur me fit lever les yeux au ciel.
« Ne dis rien. Va me chercher du linge et de la glace. Et dépêche-toi. »
Il obtempéra, heureusement.
Quand tout fut prêt, je lui demandai de sortir.
Je pris délicatement la cheville de Viera. Elle trembla.
« Ces mains ne te feront rien. » dis-je doucement.
Elle leva les yeux vers moi, toujours tremblante.
J’appliquai le froid sur sa blessure.
« J’ai entendu un craquement, mais je pense que ce n’est qu’une entorse. Tu confirmes ? »
« C’est… possible… »
Elle avait une voix d’enfant.
« Viera, as-tu peur de moi ? »
« Je… Je suis désolée… Je ne suis plus toute jeune, vous savez.
J’ai entendu parler de Bellona Von de Minervus…
Je… je connais ses batailles, les atrocités qu’elle a commises…
Je suis désolée, je ne savais pas que vous étiez de sa famille. J’ai eu peur…
Je ne devrais pas écouter ce genre de rumeurs…
Je vous prie de m’excuser… »
Elle tremblait encore.
Comme si j’allais lui faire du mal.
Je ne savais pas quoi faire.
Alors… je la pris dans mes bras.
Qu’elle comprenne. Que malgré ce lien de sang, nous n’avons rien à voir.
Que mes bras n'étaient pas faits pour frapper.
Je ne sais pas combien de temps dura cette étreinte.
Mais elle ne tremblait plus et me repoussa poliment.
« Valensia. Ce n’est pas une façon de traiter une aînée ! » dit-elle, un peu gênée mais avec son ton autoritaire habituel.
Je fus rassurée.

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