Ainsi, pendant de longues années… promenée de monde en monde… je découvrais des histoires aussi vraies et intenses que je les avais imaginées.
Le schéma était globalement similaire : je me réveillais dans un monde, toujours à proximité de la protagoniste, relativement jeune (bébé ou jeune enfant, selon l’intrigue), et je suivais sa vie jusqu’à sa mort.
Chaque perte de ces êtres chers était comme un coup de poignard dans mon cœur. Mais je me réveillais dans une nouvelle histoire, la vie continuait pour moi, et continuerait de l’être, éternellement.
Ne croyez pas non plus que je passais tous ces moments à épier le personnage principal.
La vie d’esprit errant m’offrait tout un tas de possibilités. Je pouvais aussi bien me promener dans le monde où je me trouvais.
Dans cette forme, il m’était possible de voler. J’avais passé tellement de nuits à voler dans mes rêves, lorsque j’étais encore humaine. La sensation ici était similaire… Il manquait toutefois un petit quelque chose : l’air frais soufflant doucement sur mon visage, l’odeur des saisons s’insinuant timidement dans mes narines… Toutes ces choses m’étaient impossibles, ici.
Malgré cela, j’appréciais chaque instant. Les vues étaient somptueuses. Jamais je n’aurais pu rêver d’un si beau spectacle.
J’avais également la possibilité de découvrir chaque monde, ses habitants, sa politique, sa langue.
D'ailleurs, petit aparté concernant mon apparence — c’était un peu compliqué à expliquer.
J’avais toujours l’impression d’être « moi ». Je pouvais voir mes mains, même si elles ne pouvaient plus rien toucher. En revanche, j’étais en constante lévitation. Mes jambes ? Disparues. À leur place, une brume dense, presque liquide, flottait doucement au-dessus du sol.
Au-dessus de cette brume, seul le haut de mon corps demeurait visible : du bas du ventre jusqu’à ma tête.
Et justement, ma tête... Quel visage pouvais-je bien avoir, maintenant ? Était-ce encore le mien ?
Mais passons.
Aussi, n’ayez aucun préjugé envers moi, ni aucune pensée perverse (je vous vois). J’étais soumise à certaines restrictions.
En effet, il m’était impossible de pénétrer dans certains lieux.
Les pièces révélant l’intimité de mes personnages m’étaient formellement interdites, comme si un pouvoir invisible m’empêchait de traverser les murs.
Je me rappelais cette fois, dans un donjon, dans un monde peuplé de démons, où l’héroïne avait pour objectif de faire de la Reine Démone sa femme…
Après avoir bataillé des dizaines de fois pour gagner son cœur, elle parvint enfin à obtenir un moment qui allait, je pensais, entrer dans les annales.
Après un baiser plus que langoureux, je sentis comme une tension autour des deux protagonistes, et alors qu’elles commençaient à s’entrelacer… je fus éjectée de la pièce.
Je ne pouvais que me douter de ce qu’il s’y passait.
Peut-être était-ce dû à la formulation de mon vœu ?
« Observer des histoires shoujo-ai »… Ces scènes-là étaient bien trop explicites et, en vérité, ne m’intéressaient pas vraiment.
Ce que j’aimais, c’était les moments de tension romantique, de révélation, de rapprochement entre les personnages.
La distance. La lenteur. La frustration de l’attente.
Le reste importait peu.
Ou peut-être était-ce simplement une forme de pudeur imposée par ce rôle d’observatrice : une limite discrète, mais respectueuse, pour ne pas envahir les moments les plus intimes de celles que je suivais déjà de si près.
Ainsi, les années passèrent, jusqu’à en perdre le compte… des centaines d’années, peut-être ? Plus ?
D’un baiser langoureux après une bataille de mechas, à un baiser poignant suite à un sacrifice pendant une révolution, ou encore deux mains qui s’effleurent dans la salle du comité des élèves d’un lycée pour filles…
Combien d’histoires avais-je pu observer ?
J’avais perdu le compte.
Parfois, certaines images, floues, me revenaient en tête. Des souvenirs, comme échappés d’un rêve. Est-ce que mon cerveau d’esprit était capable de tout retenir ? Ou bien avait-il ses propres limites ?
Peu à peu, j’oubliais même ma vie d’humaine.

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