J'avais annoncé à Satoshi mon intention de me rendre à la capitale aujourd'hui. Il fallait deux longues heures pour l’atteindre, aussi, je voulais partir tôt.
Mais je n’étais toujours pas prête.
Hisa n’était pas dans la chambre, elle devait certainement m’attendre dehors. Je regardais mon armoire, remplie de nombreuses tenues que je ne mettais jamais, et j’étais incapable de me décider.
« Quelle tenue doit-on adopter lorsque l’on sort avec son… son quoi ? »
Ma pensée se stoppa.
Qu’était-elle au juste ? Un esprit de compagnie… ? Pas très charmante comme appellation.
Indécise quant à ma tenue, j’appelai Miyu à la rescousse.
Habituellement, je ne lui demandais jamais conseil, mais c’était son travail : elle devait savoir ce qui convenait le mieux à une telle situation.
Alors qu’elle choisissait une tenue avec un entrain que je ne lui avais jamais vu, je remarquai à quel point Miyu avait changé récemment.
Il n’y a pas si longtemps, elle regardait toujours le sol ou arborait un regard effrayé en ma présence. D’ailleurs, ça avait toujours été le cas.
Depuis quand me regardait-elle dans les yeux de cette façon ? Ou semblait-elle enjouée pour une simple tenue ?
Ou peut-être que je ne l’avais jamais remarqué…
Je n’eus pas le temps de m’interroger davantage qu’elle avait déjà choisi une robe au teint foncé, mais dont la coupe semblait moins formelle que celles que je portais habituellement pour recevoir des invités au manoir.
Elle était légère, agréable à regarder et, sans grande prétention, m’allait plutôt bien.
Miyu choisit un sac assorti, ainsi que des accessoires – boucles d’oreilles, bracelet, collier.
N’était-ce pas un peu trop… ? Ce n’était qu’une sortie.
Une sortie… Je n’étais jamais sortie ainsi. Du moins, pas depuis longtemps, et pas pour ce genre d’occasion.
J’étais un peu anxieuse. Je connaissais le regard que les gens me portaient. Et je préférais rester chez moi.
Un livre, m’avait-elle dit… Je pouvais bien faire ça. Je n’étais plus une enfant et je n’allais pas rester éternellement cloîtrée.
Une fois prête, je remerciai Miyu, puis sortis rejoindre la calèche.
Hisa se trouvait… sur le toit de la calèche.
« Rah, sérieusement, tu ne peux pas attendre normalement ? »
Je lui lançai un regard perçant.
Elle descendit aussi vite.
« Pardon… », murmura-t-elle.
Satoshi prit la parole.
« Vous avez dit quelque chose, Madame ? »
« Mince, c’est vrai qu’il est là… » pensais-je.
Il fallait que je fasse plus attention quand je m’adressais à elle, avant de passer pour une folle…
« Merci d’avoir attendu, Satoshi. Je suis prête. »
« Bien. Installez-vous, je vais démarrer. »
Hisa s’installa en face de moi. Elle regardait par la fenêtre et semblait excitée comme une enfant.
« Pourquoi sembles-tu si joyeuse ? » demandai-je.
« Je suis contente que tu aies accepté de venir. J’ai hâte que tu goûtes les pâtisseries. »
« Tu ne sais même pas quel goût elles ont, si ça se trouve, elles ne sont pas bonnes. »
« Oui… »
À cette réponse, le sourire sur ses lèvres disparut, et son regard se perdit vers l’horizon, lointain…
Avais-je dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
Elle était un esprit : forcément, elle ne pouvait pas connaître le goût des aliments.
Peut-être que c’était autre chose ? Après tout, je ne la connaissais pas vraiment, et je savais qu’elle ne me disait pas tout.
Peut-être que ne pas pouvoir goûter les choses était difficile pour elle… ?
Je me rendis compte que ma remarque était déplacée.
« Dé… désolée si je t’ai blessée. » lui dis-je sans la regarder.
Elle saisit mes mains.
« Oh non, pardon ! J’étais dans mes pensées, tout va bien, haha. »
Elle lâcha mes mains et se gratta l’arrière de la tête, comme si elle essayait de masquer un malaise.
« Je me demandais juste quel goût avait le beurre ici ! Haha. »
« Ici ? » pensai-je.
Mais elle changea aussitôt de sujet après cette remarque. Je ne relevai pas, et nous continuâmes à discuter durant le trajet.
La calèche s’arrêta.
« Madame, nous y sommes », m’avertit Satoshi.
Il ouvrit la porte.
« Après toi », dis-je doucement à Hisa.
Elle pouvait très bien traverser la structure si elle le voulait, mais j’aimais la considérer comme une personne normale. Peut-être que je ne devrais pas ?
Je descendis de la calèche. Il faisait incroyablement beau, pas un seul nuage à l’horizon.
Je n’étais pas venue ici depuis longtemps, mais rien n’avait changé.
La rue dans laquelle nous avions été déposées était très animée : il s’agissait de la rue principale des commerces.
Petit à petit, des regards insistants se tournèrent dans ma direction.
J’invitai Satoshi à aller se stationner plus loin et à faire ce qu’il voulait. Je ne comptais pas revenir avant la fin de l’après-midi.
Hisa, elle, semblait ravie d’être ici. Elle me parlait des boutiques autour, m’indiquait les endroits qu’elle voulait visiter.
Les regards devinrent de plus en plus insistants, comme des flèches plantées dans mon dos. Des gens commençaient à chuchoter.
Leurs voix n’étaient plus des mots, mais des murmures venimeux, rampants, qui se glissaient sous ma peau.
« Hé, regarde, c’est pas la fille maudite des Mizushima ? »
« Ne dis pas maudite, elle va t’entendre… Pouah, elle fait peur. »
« Oh non, elle est là. Quel malheur va encore s’abattre sur nous ? »
Chaque mot me frappait comme une gifle.
Je sentais leurs yeux me transpercer, juger, condamner.
L’air devint plus lourd, mes jambes plus raides, mes mains tremblaient à peine perceptiblement.
Je tentai de respirer profondément, mais l’air ne rentrait plus.
Une marée de souvenirs douloureux menaçait de m’engloutir. Tous ces regards, je les connaissais.
Le même dégoût, la même peur, la même ignorance.
Mon cœur battait trop vite, trop fort, comme s’il cherchait à fuir hors de ma poitrine.
Je me retournai, cherchant Hisa du regard.
Mais elle n’était plus là.
Mon estomac se contracta. Mon champ de vision se rétrécit, tout devenait flou, déformé, lointain.
C’était comme tomber dans un puits noir, sans fond, où les cris du monde se répercutaient en échos étouffés.
J’étais seule. Encore.
Et puis, une voix.
« Akame ? Akame ?!!! Pourquoi tu n’avances plus ? Hé hooo ! Viens vite voir par là !! »
Sa voix fendit le chaos, comme une lumière perçant les ténèbres.
Je levai les yeux.
Hisa. Elle m’attendait, juste devant une boutique, souriante, joyeuse.
Et soudain, plus rien n’existait que cette voix, ce regard posé sur moi.
Les murmures s’étaient tus. Les regards, effacés.
Comment pouvait-elle être invisible aux yeux de tous…
et pourtant être celle qui rendait mon monde plus clair ?

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