Je m'appelle Miyu. Je suis au service de Madame Mizushima Akame depuis mes quatorze ans. Elle en avait déjà dix à l’époque. Dès le premier jour, elle m’intimida par son regard froid et sa posture raide, presque inhumaine. Elle inspirait le silence, la rigueur, la peur.
Comme tous les domestiques du manoir, je craignais ses colères. J’avais entendu tant d’histoires sur elle – des murmures étouffés dans les couloirs, des légendes sombres qui prétendaient qu’un seul faux pas pouvait lui faire trancher une gorge. Je ne savais pas si ces récits étaient vrais, mais je n’avais jamais voulu en faire l’expérience. Alors je gardais les yeux baissés, m’appliquais à chaque tâche, ne posais aucune question, et m’effaçais dès que ma présence devenait superflue.
Et pourtant... depuis quelques semaines, quelque chose avait changé.
Son visage autrefois impénétrable semblait s’être adouci. Je découvrais des traits de sa personnalité qu'elle n'avait jamais montrés auparavant. Son attitude envers moi n’était pas vraiment amicale, mais elle était devenue bien moins effrayante.
Tout avait commencé il y a quelque temps déjà. Madame rentrait souvent tard, le soir. Des rumeurs racontaient qu'elle utilisait ses pouvoirs pour torturer des innocents. Mais les cuisinières les plus anciennes, celles qui l’avaient vue grandir, me conjuraient d’ignorer ces absurdités.
« Elle s'entraîne, loin d’ici. Depuis toute petite. Elle porte plus que son âge ne devrait le permettre. »
Leurs mots résonnaient en moi, mais ne suffisaient pas à chasser l’inquiétude.
Une nuit, elle ne rentra pas.
J’avais laissé une lumière allumée dans sa chambre, au cas où. J’avais attendu dans l’entrée une bonne partie de la nuit, mais j’étais épuisée et j’étais finalement allée me coucher.
Le matin venu, je gravis les escaliers, déterminée à voir si elle était rentrée, et à l’inviter à prendre son petit déjeuner. Mais alors que j’approchais de sa porte, des voix s’élevèrent de l’autre côté.
La sienne… et une autre. Une voix étrangère, douce.
Je perçus un éclat de colère de ma maîtresse. Mon instinct me poussa à frapper, brièvement, avant d’ouvrir.
Elle se tenait là, seule au milieu de sa chambre. Le regard vif, les épaules tendues. Il n’y avait personne d’autre.
Avais-je rêvé cette voix ?
Elle me disait qu’elle avait fait un cauchemar. Je n’y crus pas, mais je n’osai pas insister. Alors, en silence, je repris ma place, fidèle à mon rôle.
Depuis ce jour, le changement s'accentua.
Je l'entendais parfois chuchoter dans le vide, ou s’emporter contre un coin de mur, comme si un être invisible se trouvait là. Il m’arrivait de penser qu’elle perdait la raison. Le pouvoir des ténèbres, disait-on, corrompait l’âme jusqu’à la folie…
Puis il y eut cette nuit-là.
Elle n’était nulle part. Son plateau-repas restait intact. Inquiète, je parcourus chaque pièce du manoir jusqu’à ce que Satoshi me demande, si j’avais pensé à vérifier le toit.
Le toit… elle n’y montait jamais.
Je m’y rendis malgré tout.
Et c’est là que je la vis. Une beauté cachée dans les ténèbres.
D’abord, ce furent des voix, les mêmes que celle de cette nuit-là. Puis les ténèbres. Elles recouvraient le sol comme une mer obscure, familière. Je n’osais pas bouger. Mais à travers l’ombre, deux silhouettes se dessinaient : Madame... et une autre femme.
Une présence lumineuse, presque irréelle, comme née d’un autre monde. Elles se parlaient doucement, avec cette intimité étrange qui lie les âmes plus que les mots. Le visage de Madame trahissait quelque chose de rare : une émotion profonde, fragile.
Puis, soudainement, elle vacilla… et s’effondra contre elle.
L’autre femme la recueillit sans hésiter, avec une douceur naturelle, comme si elle avait toujours été là pour ça. Elle prit son pouls avec une infinie délicatesse, lui murmura quelques mots à l’oreille, puis la souleva dans ses bras comme on soulève un trésor.
Je me cachai aussitôt, le cœur tambourinant à mes tempes.
Je les suivis discrètement.
La jeune femme la déposa avec soin dans son lit, s’assit à son chevet, et la veilla en silence.
C’est à ce moment-là que j’ai compris.
Elle ne pouvait être qu’un ange.
Oui, c’était un ange !

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