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ENTRE FEU ET VIE

Hormones et boule de feu

Hormones et boule de feu

Feb 23, 2026

Le vent hurlait avec une telle fureur qu’il aurait pu arracher les cornes d’un minotaure.
Sur la plaine jaune et brûlée, les touffes d’herbes sèches s’inclinaient, frémissant à chaque rafale, comme si elles cherchaient un abri qu’elles ne trouveraient jamais.
Au-dessus, le ciel hésitait : rester bleu ou se fendre en deux pour libérer l’enfer.
C’était un jour où même les dieux semblaient retenir leur souffle.

Au milieu de ce désert battu par les vents, un adolescent flottait dans les airs, suspendu dans une posture improbable.
Il lévitait — à l’envers.
Ses cheveux noirs, en bataille, fouettés par les bourrasques, lui masquaient à moitié le visage.

— « Redresse-toi, par le cul céleste de Myrrgor ! On dirait un poisson mort dans son bocal ! »

La voix jaillit derrière lui, grave et râpeuse, saturée de vin et de mauvaise foi.

Garlan inspira profondément. Il devait canaliser le flux magique, pas méditer sur l’odeur de fermentation qui accompagnait chaque cri de son maître.

— « J’essaie, Maître Tharion… mais le vent me déstabilise… »
— « Le vent ?! »

Un sabot s’écrasa sur la roche plate de la colline. Tharion — demi-dieu des plaines pour les uns, ivrogne quadrupède pour les autres — s’avança sans même chanceler.
Une petite barrique pendait à sa ceinture, qu’il remuait machinalement entre deux leçons de survie.

— « Le vent est ton allié, triple cloporte ! Il porte la magie ! Danse avec lui, fusionne ! Ou sa sœur viendra t’éclater les rotules à coups de grêle enchantée ! »

Garlan ferma les yeux.
Il tenta de visualiser le flux, la plaine, l’équilibre.
Mais au lieu de ça, il visualisa Marenna — l’apprentie guérisseuse du village — penchée sur lui, deux jours plus tôt, quand il avait perdu connaissance en plein sortilège.
Le souvenir de sa poitrine suspendue au-dessus de son visage n’aidait en rien sa concentration.

Il tenta de chasser l’image.
Pensa aux incantations, aux respirations, aux racines de rekta, même au museau fripé de Tharion… Rien n’y fit.
Son esprit, ce traître, revenait sans cesse au même point :
Marenna. Son parfum. Sa proximité.
Et son corps décida d’agir seul, ignorant toute raison.

Une chaleur étrange s’éveilla dans son ventre, remonta dans sa poitrine, gagna sa main.
Et sa main… s’enflamma.

Pour certains, la magie était une science.
Pour Garlan, c’était un réflexe nerveux déguisé en miracle.
L’émotion jaillit, incontrôlable. Pas tout à fait de la peur, pas tout à fait du désir : un mélange instable où le souvenir de Marenna se mêlait à la honte et à la tension.

Le feu s’éveilla.
Courut le long de son bras.
Puis explosa.

— « GARLAN, NON ! » hurla Tharion, reculant d’un bond.

Trop tard.
La boule de feu jaillit comme une pulsation, vive, rouge, maladroite — une éruption adolescente sous stéroïdes.
Elle fendit l’air avec la grâce d’un cataplasme humide lancé à la fronde.
Et fonça tout droit sur Tharion.

Le centaure eut juste le temps de baisser la tête.
Résultat : l’œil fut épargné, mais son sourcil gauche partit en fumée, consumé avec la tendresse d’un briquet réglé sur maximum.

Le cri qui suivit tenait autant du cheval que de l’homme, avec un aigu très peu divin.
— « Par la fesse calcinée d’Astarion ! Mon sourcil ! IL M’A BRÛLÉ MON MAUDIT SOURCIL ! »

Garlan n’entendait plus rien.
Le sort, libre de toute intention, traça une traînée lumineuse dans le ciel avant d’aller heurter — à des kilomètres de là — un corbeau malchanceux.
L’oiseau explosa dans un nuage de plumes grillées, libérant un dernier « caw ! » d’agonie philosophique.

Le silence retomba.
Le vent reprit sa plainte.
Une plume carbonisée descendit lentement du ciel et vint se poser sur la tête de Garlan.

Tharion, un œil mi-clos, effleura les cendres de son sourcil disparu.
— « Aucune discipline. Aucun contrôle. »
Il soupira, attrapa sa barrique et but une longue gorgée.
— « Mais par la barbe d’une chèvre stérile… tu as du potentiel, gamin. »

— « Mais… comment as-tu su que je pensais à elle ? »

Les mots lui échappèrent, comme un pet nerveux en pleine cérémonie.
Tharion éclata de rire, un rire profond, rauque, presque animal. Il faillit en recracher son vin sur ses sabots.

— « HA ! Tu crois que je ne vois pas ton manège ? Vous tournez autour l’un de l’autre comme deux mouches sur un pudding trop mûr ! »

Garlan balbutia, le regard fuyant, les oreilles brûlantes.
— « J-j-je ne vois pas de quoi tu parles… Les filles… Les filles me font peur. »

Tharion arqua un sourcil — le seul qui lui restait — puis le laissa retomber dans un demi-sourire ironique.
— « Les filles, peut-être. Mais pas les pectoraux bien placés. »

Et, pour appuyer sa théorie, il fit un geste de ses sabots antérieurs, imitant deux collines rebondies capables de faire renoncer un moine à ses vœux.

Garlan se recroquevilla sur lui-même, rouge écarlate, les yeux rivés au sol comme s’il espérait y disparaître.
— « Je vous jure, maître… je ne comprends même pas ce qui se passe… là-dedans… »

Sa main indiqua vaguement son entrejambe, accusant son propre corps d’un crime de haute trahison.
Tharion le contempla un instant, soudain sérieux.

— « Tu grandis, gamin. Et la magie, chez toi, c’est pas qu’une question de formules ou d’éléments.
Elle réagit à tout ce que tu ressens, même à ce que tu ne comprends pas encore : les émotions, les désirs, les instincts. »

Il leva le museau vers le ciel, où le vent tourbillonnait encore, chargé d’électricité.
— « Si tu n’apprends pas à canaliser ça, un jour, tu feras exploser tout un village juste parce qu’une marchande de fruits t’aura regardé un peu trop longtemps dans les yeux. »

Le silence s’installa.
Un silence troué de soupirs, d’efforts et de gorgées de vin.
L’un puisait dans ses dernières gouttes de mana, l’autre dans les dernières de sa barrique.

Quand le soleil commença à lécher les collines à l’ouest, Garlan flottait encore de quelques centimètres avant de s’effondrer, raide, comme une peau de saucisse après le marché.

— « Et ça, c’est un K.O. ! » déclara Tharion, avant de ponctuer son verdict d’un rot aussi solennel qu’un gong de temple.
Il souleva son apprenti avec une tendresse bourrue, le chargea sur son dos et reprit la route vers le village.

Derrière eux, la plaine retrouvait son calme.
Même le vent semblait fatigué.

Tharion leva les yeux vers le ciel, où la dernière lueur du jour s’étirait.
— « Tu sais, des fois, je me dis que t’es peut-être pas complètement idiot. »
Il jeta un coup d’œil au garçon endormi.
— « Aujourd’hui, j’ai encore un doute. »

Un soupir, un fruit séché craqué entre ses dents, et il conclut :
— « Mais bon… t’as pas cramé toute la plaine. Juste un corbeau. C’est un bon début. »

Vinsart s’étendait en contrebas, lové entre deux bras de collines boisées.
Un village-frontière, moitié humain, moitié elfe, qui n’avait jamais su à quelle civilisation il appartenait vraiment.
Les maisons elfiques, tissées dans les arbres ou sculptées dans la pierre vivante, se fondaient dans le paysage avec grâce : bois pâles, toits de feuilles tressées, lanternes de cristal suspendues comme des lucioles assoupies.
Autour, l’ordre humain s’imposait : des remparts rectilignes, une église trapue enracinée comme un bastion, et un hôtel de ville qui ressemblait plus à une barricade qu’à un accueil.

Tharion traversa les rues sans se presser.
Les villageois le saluaient d’un signe de tête, habitués à sa silhouette massive et au spectacle régulier d’un adolescent inconscient pendu à son dos.
Rien d’inhabituel à Vinsart.

Il s’arrêta devant une petite maison ronde, à moitié engloutie sous les lianes et les herbes sèches. Des guirlandes de fioles colorées dansaient au vent. Une lanterne gravée d’une fleur de sauge oscillait doucement au-dessus de la porte.

Deux coups de sabot sur le seuil.
— « Marenna ? T’es là ? J’ai un légume à moitié cuit pour toi. Parfaitement tendre. »

La porte grinça.
Et Marenna apparut.

À cet instant, malgré la fatigue, le cœur de Garlan tenta une cabriole avant de s’emmêler dans ses propres côtes.
Elle n’était ni tout à fait humaine, ni tout à fait elfe.
La taille d’une humaine, la grâce d’une elfe. Ses oreilles fines trahissaient son sang mêlé, tout comme cette beauté tranquille, naturelle, qui semblait sortir tout droit d’une ballade forestière.

Et le reste…
Le reste, c’était tout humain.
Surtout ce buste généreux que Garlan, malgré lui, avait classé mentalement dans la catégorie des “risques magiques de niveau trois”.

Elle portait un tablier noué à la va-vite, quelques mèches brunes échappées de sa tresse, et à sa ceinture, des sachets d’herbes et de fioles tintinnabulantes.
Guérisseuse. Alchimiste.
Elle connaissait les corps, les flux, les remèdes… et les silences qu’aucune potion ne guérissait.

— « Épuisé, encore ? » demanda-t-elle sans juger.
— « Épuisé, lessivé, séché, mais toujours aussi irrésistible, » répondit Tharion, déposant son élève sur un lit d’herbes fraîches. « Ces gènes sont un fléau. »

Un mince sourire effleura les lèvres de Marenna. Elle posa deux doigts sur la tempe du garçon.
— « Je vais lui préparer une infusion de rekta et de limbe jaune. Pas trop forte. Juste de quoi relancer son mana. »
— « Pas de limbe pure, hein ? La dernière fois, il s’est retrouvé sur le toit de la mairie en caleçon. »
— « Je sais. Le maire aussi s’en souvient. »

Garlan entrouvrit un œil.
Elle était là, si proche. Concentrée. Douce.
Ses doigts glissaient sur sa nuque. Ses cheveux frôlaient sa peau.
Le parfum de menthe, de fleurs, de baume…
Et son cerveau, fidèle à lui-même, entra en mode panique totale.

— « Bois doucement, » dit-elle en approchant la tasse fumante de ses lèvres.
Il but. Trembla.
— « Tu frissonnes ? »
— « F-froid… » balbutia-t-il.

Elle le regarda un instant, mais ne dit rien.
Tharion, affalé dans un coin, feignait un bâillement.
— « Il est tendu. »
— « C’est normal, » répondit Marenna doucement.
Elle effleura la joue du garçon.
— « Il est juste… sensible. »

Puis elle se releva, roula ses manches et ajouta :
— « Fais-lui manger quelque chose avant de dormir. Même un œuf froid. Je te connais, Garlan. »

Et elle sortit.
Laissant derrière elle un sillage de parfum et de trouble.

Le chemin du retour se fit en apnée.
Garlan marchait sans sentir ses jambes, les sens engourdis, le cœur trop rapide.
On aurait cru qu’il avait bu autant que son maître. Mais non : juste une tasse d’infusion, une dose massive d’émotions, et le souvenir obsédant de Marenna.

La nuit tomba sur Vinsart, paisible et tiède.
Les lanternes s’allumèrent une à une, suspendues comme des étoiles à hauteur d’homme.
Les grillons s’accordaient au loin, timides musiciens du crépuscule.

Il atteignit enfin sa maison — une cabane de bois penchée, couverte de mousse, au toit capricieux dès que la pluie venait de travers.
Deux pièces, pas de cave, beaucoup de solitude.

Il poussa la porte, tituba jusqu’au lit et s’y effondra tout habillé, les bras en croix.
Il respira.
Et sentit encore sur lui l’odeur de Marenna.
Dans ses cheveux, sur sa peau…
Menthe. Fleurs. Résine tiède.

— « Je suis foutu, » marmonna-t-il dans l’oreiller.
Il le savait.
Il voulait d’elle. Était attiré, perdu, incapable de nommer ce qu’il ressentait.
Mais son corps, lui, avait déjà tranché.

Il se redressa à moitié. Se rallongea. Se retourna.
Encore.
Et encore.
— « Par tous les Saints du Flux… pourquoi ça me rend aussi idiot ? »

Il ferma les yeux.
Et rêva d’elle.

Marenna.
Penchée sur lui.
Mais cette fois, plus d’apprentie, plus d’interdits.
Ses lèvres près de son oreille, sa voix chuchotant :
— « Tu es tendu… Je vais devoir te détendre… »

Un gémissement s’échappa de Garlan, ses bras serrant l’oreiller comme un bouclier de lin.
Puis, soudain — pop — quelque chose céda.

SPLAT.

Un geyser de sang jaillit de sa narine gauche, montant au plafond comme un volcan sentimental en éruption.
Une goutte retomba sur son front.
Il resta immobile, interdit.
— « … Par tous les Saints du Flux. Même mon nez me trahit. »

Il soupira.
Et s’endormit enfin.
Le nez encore frémissant.

broquaolivier
Erohur

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