Le matin s’était levé sur Vinsart avec la mollesse typique des lendemains d’entraînement trop violent.
Une brume légère glissait encore entre les toits, suspendue aux branches comme une lessive oubliée. Le village s’éveillait dans un murmure : tintements de casseroles, froissements de paniers, jurons à peine couverts contre le vent frisquet.
Les gardes du poste sud, eux, n’avaient pas envie de parler. Encore moins de bouger.
Emmitouflés jusqu’au nez dans leurs capes de laine, ils fixaient l’horizon d’un œil plus symbolique qu’alerte.
Jusqu’à ce qu’ils le voient.
Une silhouette approchait, seule, à pied, lente et bancale, enveloppée d’une cape élimée à la capuche rabattue.
L’un des gardes se redressa, l’autre grimaça.
— Un mendiant ?
— Ou un pèlerin.
— Ou un problème, marmonna le second en resserrant la main sur son bâton de guet.
L’étranger ne leva pas les yeux.
Arrivé à la porte, il leva une main maigre et parla d’une voix rauque, voilée :
— Je… je cherche une guérisseuse.
Un silence, puis, comme s’il s’excusait d’exister :
— Je souffre d’un mal que je n’arrive plus à contenir.
Son souffle était court, son dos voûté ; même sa voix semblait s’accrocher à ses mots comme à une branche en pleine tempête.
Le garde soupira.
— Guérisseuse, hein ?
Il jeta un œil à son collègue, haussa les épaules.
— Tu trouveras Marenna, la soigneuse du village. C’est au nord. Suis les herbes suspendues, tu ne peux pas la rater.
L’homme hocha lentement la tête, puis s’éloigna, ses pas à peine audibles.
Il marchait comme s’il avait appris à ne pas déranger le sol.
La rue principale s’étirait devant lui, tranquille, presque déserte.
Chaque maison semblait l’observer.
Pas par magie : par habitude.
À Vinsart, tout le monde connaissait tout le monde. Un inconnu, surtout à cette heure, dans cet état, c’était comme voir un caillou marcher.
Un vieux balayait son perron ; il s’arrêta net, puis rentra sans un mot, la porte claquée plus vite qu’un volet en pleine bourrasque.
Une boulangère, les bras chargés de miches encore chaudes, fronça les sourcils.
Elle rangea précipitamment ses pains derrière le comptoir et chuchota à sa voisine :
— Encore un… Ça va mal finir, tu vas voir.
Plus loin, un forgeron suspendit son marteau, une goutte de sueur perlant à sa tempe.
— Il a les veines… comme l’autre, murmura-t-il, avant de se remettre à marteler, plus fort, plus vite.
Même les chats du quartier, ces tyrans à moustaches, le suivaient à distance prudente, tour à tour, comme une patrouille féline improvisée.
L’homme ne regardait personne, ne parlait pas. Mais sa démarche trahissait la douleur — et autre chose encore : une retenue, une peur contenue.
Comme s’il portait un fardeau qu’il ne voulait pas laisser couler.
Il finit par s’arrêter devant la maison de Marenna.
Des bouquets d’herbes suspendus aux fenêtres dansaient mollement dans le vent. La porte, entrouverte, laissait s’échapper un parfum de menthe, de bois sec et de racines fraîches — plus rassurant qu’une incantation.
Il hésita, puis frappa trois coups discrets.
La porte s’ouvrit sans bruit.
Marenna apparut, les bras couverts de baume séché, une mèche collée à la tempe. Elle essuyait ses mains sur un torchon roulé à la taille, l’air paisible, concentré.
Elle leva les yeux vers lui. Ne recula pas. Ne cligna même pas.
— Vous cherchez une guérisseuse ? demanda-t-elle simplement.
L’homme hocha la tête.
— Je viens des Hauts de Liorne. J’ai… un mal aux poumons. Depuis plusieurs semaines. Les herbes, les cataplasmes… rien ne tient.
Sa voix râpeuse semblait lui déchirer la gorge.
— Les soigneurs des villages que j’ai traversés… n’ont rien pu faire.
Il releva légèrement la manche : la peau grise, fine, constellée de veines bleuâtres qui remontaient vers le cou.
Marenna observa sans ciller. Pas une ombre d’émotion.
Elle fit un pas de côté, laissa la porte entrouverte et d’un geste bref, invita :
— Entrez. Enlevez vos bottes si vous pouvez. Asseyez-vous près de la table. Je vais préparer l’eau.
Il resta figé une seconde, étonné de tant de calme. Elle, déjà, lui tournait le dos, comme si son mal n’était qu’une toux ordinaire.
Il entra, lentement.
Marenna ne referma pas. Elle prit un bol fumant dans une coupelle de pierre et lui fit signe de s’asseoir.
— Retirez la cape. Ouvrez la tunique.
Il obéit sans un mot. Sa poitrine était mince, creusée ; sa respiration sifflait, irrégulière.
Elle approcha, professionnelle.
Ses doigts palpèrent les côtes, appuyèrent sur le diaphragme, écoutèrent. Puis, sans prévenir, elle lui asséna un petit coup sec au genou.
— Pour voir si les réflexes sont encore bons, dit-elle simplement.
Il hocha la tête, légèrement sonné par le pragmatisme local.
Marenna leva ensuite les mains.
Une lueur vert pâle commença à en émaner.
L’homme fronça les sourcils. La lumière devint plus vive, pulsa comme un cœur végétal.
La sueur perla sur son front.
— Attendez… vous allez vraiment…
Il n’osa pas finir. Il n’était plus sûr qu’elle allait le soigner.
Ni qu’il allait survivre à l’expérience.
Marenna plaça ses paumes de part et d’autre de sa cage thoracique, doucement mais fermement.
Ses yeux s’illuminèrent à leur tour, d’un vert plus vif encore.
Une chaleur douce envahit le corps du visiteur. Et soudain, la douleur disparut.
Une chaleur étrange remonta dans sa gorge. Ses poumons vibraient.
Plus de douleur.
Juste un vertige. Un instant suspendu.
Il croisa le regard de Marenna — et, dans ces yeux, il crut voir une chose qu’il n’avait plus vue depuis longtemps : la lumière.
Un souffle noir, dense, s’échappa de sa bouche, de ses narines, de sa peau.
La fumée monta lentement, avant de se dissiper comme un cauchemar à l’aube.
Marenna chancela. Ses mains retombèrent. Elle vacilla d’un pas.
— …Qu’est-ce que…
Et s’effondra.
Garlan, qui passait à ce moment-là devant la maisonnette, sentit la pulsation.
Une onde magique, brève, mais puissante, lui frôla la peau.
Il leva la tête — et vit Marenna tomber.
Il ne pensa pas.
Son corps réagit avant son esprit.
Une impulsion jaillit de lui, brutale, incontrôlée. L’air se vrilla, et en un clignement d’œil, il disparut…
pour réapparaître à l’intérieur, juste à temps pour la rattraper dans ses bras.
Il resta figé.
Il était là, dans la maison.
Comment ?
Il n’avait pas couru. Pas bougé. Et pourtant… il y était.
— Comment j’ai fait ça ? souffla-t-il, hébété.
Marenna, inerte, reposait contre lui, inconsciente, mais vivante.
L’homme, assis près de la table, observait la scène, pétrifié.
— …Je rêve, murmura-t-il. Et il n’était pas certain d’en avoir envie.
Garlan la serrait toujours, à genoux sur le plancher.
Elle respirait, faiblement ; ses paupières papillonnaient, ses joues pâlissaient.
Il la déposa sur un tapis de mousse séchée, avec une douceur tremblante, comme on pose un cristal fêlé.
— Marenna ?
Pas de réponse.
Il posa une main sur son front : de la sueur, de la fatigue, pas de blessure.
L’homme tremblait encore, sa voix un souffle :
— Vous êtes apparu…
— Quoi ?
— Là. Dans un éclair. Juste… apparu.
Garlan cligna des yeux, tourna la tête vers la porte encore entrouverte.
— J’étais dehors. Je l’ai vue tomber. Et puis… je sais pas. C’est sorti tout seul. Comme si… j’étais appelé.
Marenna remua faiblement.
— Pas si fort… ça bourdonne dans ma tête.
Garlan esquissa un sourire.
— Tu veux que je te prépare une tisane ?
Elle entrouvrit un œil.
— Je veux juste… cinq minutes sans que quelqu’un s’évanouisse autour de moi.
Elle se redressa lentement, appuyée sur un coude, les joues rosies par un mélange d’effort et de gêne.
Une pensée tourbillonnait dans sa tête : oh non… j’étais dans ses bras.
L’homme les observait, muet, presque inquiet.
— Vous avez conjuré une lumière, dit-il. Une lumière de soin.
Il se tourna vers Marenna.
— Et sans un mot. Aucun.
Elle haussa les épaules, surprise.
— Je n’en ai pas besoin. Je le fais, c’est tout.
Il se tourna vers Garlan.
— Et vous ?
— Pareil, répondit le garçon. Je pense à ce que je veux, je canalise, et ça vient. Pas besoin de réciter un vieux poème.
L’homme secoua la tête, incrédule.
— Mais… c’est impossible. Partout ailleurs, même les sorts mineurs demandent une incantation.
Il articula lentement, comme pour se convaincre :
— Même pour allumer une simple lanterne, il faut une formule.
Marenna et Garlan échangèrent un regard.
— Tu crois qu’on est… ? murmura-t-elle.
— Bizarres ? Uniques ? Des erreurs ? répondit Garlan avec un demi-sourire.
— On demandera à Tharion.
Il l’aida à s’asseoir contre le mur.
Elle attrapa sa main, la serra brièvement, sans un mot.
— Alors ailleurs, pour tout, il faut une incantation pour faire de la magie ? demanda Garlan, curieux.
— De ce que j’en connais, oui, répondit l’homme.
Il marqua une pause.
— Je crois que vous êtes les seuls à pouvoir faire cela.
Marenna et Garlan se regardèrent.
Puis éclatèrent de rire, un rire nerveux d’adolescents à peine remis de leurs émotions.
— Trop bien, dit Garlan entre deux hoquets.
— On est peut-être des erreurs… mais des erreurs stylées, ajouta Marenna.
Un peu plus loin, dans l’ombre d’un grenier abandonné, un deuxième étranger observait la scène.
Il avait tout vu.
Et il ne souriait pas.
Le regard fixe, il recula d’un pas, hors du cadre de la lucarne.
Ses lèvres remuèrent : un mot, bas, guttural, qu’aucun des trois n’aurait pu comprendre.
Un souffle l’enveloppa, invisible.
Et il disparut sans bruit.
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