L’homme était mort.
Et cette fois, même la magie de Marenna n’y pouvait rien.
Ils restèrent figés un long moment, comme si le monde avait cessé de tourner dans la petite maison où pendaient les herbes séchées.
Puis Tharion fronça les sourcils, huma l’air, inspira profondément.
Une fois. Deux fois.
— Il y a une odeur, dit-il.
Sa voix était grave, tendue.
— Une odeur de sang et de mort. Quelqu’un est encore ici.
Garlan et Marenna se figèrent aussitôt.
Tharion fit volte-face et sortit, ses sabots frappant doucement le sol. Il avançait lentement, museau tendu, à la manière d’un fauve qui traque.
C’est alors que deux éclats d’acier jaillirent de la lumière.
Deux poignards, fins, huilés, empoisonnés, filèrent droit sur lui, rapides et silencieux.
Tharion fit un bond latéral, arracha d’un geste le petit tonneau fixé à son flanc gauche et le fit tournoyer devant lui.
Les lames s’y fichèrent dans un bruit sourd.
Il grogna à peine, pivota d’un quart de cercle, ses sabots glissant sur les feuilles humides.
Un battement. Rien.
Seulement le silence, compact, hostile.
Il huma de nouveau l’air : écorce frottée, résine, cuir… mais derrière ces odeurs familières, quelque chose d’autre se cachait.
Une trace plus fine, plus trouble.
Une senteur ancienne. Connue.
Le genre de souvenir que seuls les vieux guerriers reconnaissent avec leurs tripes.
Il s’accroupit à demi, observa le sol : une empreinte de botte, légère, presque moqueuse.
Un pas glissé volontaire. Comme une signature laissée à dessein.
Il serra les dents.
— Je connais cette façon de marcher, grogna-t-il.
Il longea le talus moussu, oreilles dressées, chaque muscle tendu.
Une branche craqua sur sa gauche — il se retourna, hache en main.
Rien.
Juste un hibou qui s’envola paresseusement, battant des ailes comme un ivrogne mal réveillé.
Tharion redressa la tête, méfiant.
Entre deux arbres, l’ombre semblait s’être pliée sur elle-même.
Quelqu’un était là.
Invisible, mais présent.
— Un assassin, murmura-t-il.
Il est toujours là.
Il se tourna vers la maison, la voix dure :
— Vous deux, restez à l’intérieur !
— Quoi ?! Avec le mort ?! s’écria Garlan.
— Vous préférez être avec le tueur ?!
Aucune réponse.
Le silence s’installa — un silence de peur contenue.
Garlan referma la porte d’un geste hésitant, puis se retourna vers l’intérieur.
Le corps était toujours là, évidemment.
Et Marenna s’était figée au milieu de la pièce, droite, immobile, comme si l’immobilité pouvait la rendre invisible.
— Bon… fit Garlan d’une voix incertaine.
Il désigna vaguement le cadavre.
— On… le déplace ?
— Et tu veux le mettre où ? Sous le lit ?
— Non, mais… dans un coin. Qu’il nous regarde pas.
Marenna haussa un sourcil.
— Il est mort, Garlan. Il ne regarde rien.
— Ouais, bah… ses yeux ont pas l’air au courant.
Un silence gêné tomba.
Garlan attrapa un coussin et le posa mollement sur le visage du mort.
— Voilà. C’est mieux.
Il hésita, puis hasarda :
— Sinon, je peux l’incinérer ? Juste un petit sort discret…
— Garlan. On ne crame pas les cadavres dans ma maison.
— C’était une idée, hein. Pour l’ambiance.
Il leva les mains en signe d’innocence.
— Avec toutes tes plantes, ça couvrirait l’odeur, non ?
— Toujours pas, Garlan.
Marenna soupira, leva les yeux au plafond.
Évidemment.
Je me retrouve enfin seule avec lui… et il est à plat de mana.
Elle grimaça intérieurement.
Non. Il fallait qu’un cadavre s’invite. Évidemment.
Dehors, Tharion s’éloignait à pas feutrés.
Ses sabots s’enfonçaient dans l’herbe humide sans un bruit.
Ses oreilles restaient dressées, ses narines dilatées.
Il ne voyait rien.
Mais il sentait.
Une présence.
Une tension dans l’air, presque imperceptible, comme une bulle de vide dans le tissu du monde.
Chaque arbre semblait trop calme. Chaque souffle de vent trop léger.
Tharion tourna lentement sur lui-même, le regard concentré, le souffle ralenti.
— Tu es là, murmura-t-il. Je ne te vois pas, mais je sais que tu m’observes.
Aucune réponse. Pas un son.
Il recula d’un pas, fit rouler ses épaules, tendit les bras.
Une vieille posture. Celle du combattant qui s’apprête à encaisser… ou à frapper.
— Viens, salopard. Fais-moi danser encore un peu.
Heureusement que le gamin m’a réveillé à grande eau, pensa-t-il en serrant les dents.
Sinon, ces deux dagues m’auraient déjà tranché le foie.
Une silhouette se détacha lentement des ombres.
Un homme, tête nue, vêtu de noir, le visage creusé par les années… mais familier.
Trop familier.
Tharion se figea.
Sa gorge se serra.
— Qu’est-ce que… tu fais là ? souffla-t-il.
Tu es mort. Je t’ai vu mourir. J’ai même senti ta vie s’échapper de ton corps.
Une image jaillit, brutale.
Une autre époque. Une autre nuit.
Le feu. Les cris. Le sang.
Et Carea.
Carea, à ses côtés, haletant, une dague en main.
Tharion, blessé, à genoux, incapable de se relever.
Un carreau filait droit vers lui.
Il n’aurait pas eu le temps.
Mais Carea l’avait vu.
Carea avait plongé.
Un hurlement. Du sang.
Et cette phrase :
« T’as pas le droit de mourir avant moi, vieux saboté. »
L’image se dissipa, laissant Tharion pantelant, les mains moites.
Et pourtant…
Carea était là.
Debout.
Devant lui.
Improbable.
Silencieux.
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