Carea était mort, ce jour-là, lors de l’invasion du repaire du roi démon.
Son corps avait été relevé, remodelé, refondu dans une chair étrangère.
À l’intérieur, il n’y avait plus qu’une cage de chair et d’ombre.
Mais son âme, elle, n’était pas morte.
Elle était là.
Enfermée.
Prisonnière d’elle-même, condamnée à regarder le monde à travers les yeux d’un autre.
Témoin muet de ses propres crimes.
Elle ne pouvait ni crier ni fuir.
Seulement pleurer. Silencieusement. Inlassablement.
Et Marenna l’avait vue.
Revenons à notre héros.
Garlan tendait toujours la main, les doigts crispés, les yeux brûlants d’énergie.
Marenna avait crié, mais trop tard.
Les sorts de foudre sont les plus rapides — et le sien n’était pas réfléchi, il était instinctif.
L’éclair partit dans un claquement sec, fendant l’air.
Le trait frappa Carea en plein torse.
Un éclair de lumière.
Un souffle.
Et cette odeur de tissu brûlé.
Le manteau noir de l’ancien assassin se désintégra en lambeaux. Ses cheveux se hérissèrent, fouettés par l’électricité.
Mais il tenait encore debout.
Il releva lentement la tête, un rictus déformant ses traits.
— Wahou… petit, tu piques.
Il pencha la tête, presque amusé.
— Tu devrais envisager un métier de coiffeur.
Le sarcasme claqua comme une gifle, mais Marenna, elle, ne souriait pas.
Elle tremblait, la voix blanche :
— Son âme… elle pleure.
Tharion et Garlan se tournèrent vers elle, interloqués.
— Son âme pleure ? répéta Garlan, la voix hésitante.
— Oui… je la vois. Elle pleure… vraiment.
Carea s’immobilisa.
Son sourire se figea, comme si quelque chose venait de le frapper au plus profond.
Ses yeux vacillèrent un instant, traversés d’un souvenir qu’il n’avait pas appelé.
Dans sa poitrine, un hurlement muet monta — celui d’un homme enfermé dans sa propre chair.
Derrière la surface de son corps, quelque chose bougeait.
L’ombre intérieure s’agitait, tordue, furieuse.
Et derrière elle, plus loin, une forme pâle battait contre les parois : le vrai Carea.
Il frappait.
Ses mains passaient à travers sa propre chair, cherchant à briser sa prison.
Ne fais pas ça, hurlait-il, sans son, sans souffle.
Mais le corps ne l’écoutait plus.
Carea — ou ce qu’il en restait — gronda.
Puis il bondit, droit sur Marenna.
Elle leva les mains, réflexe pur.
La magie jaillit sans mot, sans pensée.
Des ronces jaillirent du sol autour d’elle, en un cercle d’épines et de feuillage serré.
Un bouclier vivant, vibrant, tressé de panique et d’instinct.
Au même instant, Tharion pivota, bandant les muscles.
Ses sabots arrière frappèrent l’air, puis la poitrine du démon.
L’impact résonna comme un tonnerre.
Carea fut projeté à travers la ruelle.
Son corps heurta la façade d’une maison en bois dans un craquement de poutres.
La poussière retomba lentement, révélant sa silhouette, brisée mais debout.
Son épaule pendait, sa respiration était sifflante, son visage noirci de brûlures.
Il leva la main.
Une lueur noire en jaillit — une lame d’ombre pure.
Elle fendit l’air en direction de Garlan.
Le garçon réagit avant de penser : un mur d’air se forma devant lui, transparent, vibrant.
L’impact fit vaciller l’espace, comme si la réalité elle-même pliait.
Le souffle de la déflagration fit trembler les murs ; un arbre voisin se fendit net, coupé comme par un sabre invisible.
Tharion se plaça devant eux, hache en main.
— Tu veux encore te battre, Carea ? Tu respires à peine.
Carea toussa. Une fumée noire s’échappa de ses lèvres.
— Je respire encore assez… pour ça.
Et il se rua à nouveau.
Le choc fut brutal.
Sabots, lames, éclairs, ronces : tout volait, tout sifflait, tout brûlait.
Chaque coup soulevait la poussière, chaque sort déchirait l’air.
Mais Carea reculait.
Pas par faiblesse. Par choix.
Il ne voulait pas les tuer — seulement s’échapper.
Garlan, haletant, se tourna vers Marenna.
— Qu’est-ce que je fais ? Je le stoppe ? Je… le tue ?
Marenna hésita. Son regard restait fixé sur le démon.
— Oui, c’est un démon. Mais son âme humaine est toujours là.
Et si on pouvait… le sauver ?
Carea s’immobilisa, la tête légèrement penchée.
Sa voix changea.
Plus grave. Plus rauque.
— Me sauver ? Tu crois encore à ça ?
Il fit un pas vers elle.
Ses yeux luisaient d’une colère triste.
— Tu crois que les gens comme moi… ont encore droit au salut ?
Personne ne répondit.
Le vent seul remua les feuilles mortes.
Il tourna la tête vers Garlan.
— Et toi, petit prodige… tu n’as même pas dit un mot d’incantation.
Tu ne sais pas ce que tu es, n’est-ce pas ?
Tu crois que c’est un don ? C’est une malédiction.
Garlan sentit un frisson lui glacer la nuque.
Mais Carea souriait — ce même sourire tragique, mi-ombre, mi-homme.
— Quand vous saurez, murmura-t-il, il sera déjà trop tard.
Il sortit lentement deux sphères blanches de sa ceinture, rondes comme des perles de lune, brillantes d’un éclat étrange.
— À bientôt, mes petits miracles sans incantation. On se reverra.
Avant que quiconque ne réagisse, il les jeta au sol.
Un nuage épais de fumée explosa, avalant tout.
Quand il se dissipa…
il n’y avait plus rien.
Le silence retomba d’un coup.
Un silence lourd, qui collait à la peau.
Tharion rengaina lentement son arme.
— Il s’est enfui.
Garlan regarda ses mains, encore bleutées d’énergie résiduelle.
— Je l’ai frappé sans réfléchir, dit-il d’une voix basse.
Et s’il n’avait plus rien d’humain… alors je l’ai tué.
Mais s’il en avait encore… j’ai peut-être tué deux fois.
Marenna s’agenouilla, posa une main sur la terre encore tiède là où Carea s’était tenu.
— Elle pleure encore, murmura-t-elle.
L’âme. Je la ressens. Comme si elle n’avait pas fini de parler.
Tharion serra les dents, son regard sombre fixé vers l’horizon.
— Alors on doit le retrouver.
Et finir ce qu’on a commencé.
Ou le libérer.
Mais pas le laisser errer dans cet entre-deux.
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