Quitter pour mieux survivre
Le village était en ébullition.
Ou plutôt : en panique organisée — ce mélange unique que seuls les petits bourgs savent orchestrer.
Vinsart comptait à peine deux cents âmes :
des fermiers à l’œil perçant, un forgeron aussi rugueux que son enclume, une aubergiste qui faisait office de messagère, et un maire dont la moustache gouvernait mieux que lui.
Ici, on vivait au rythme des saisons, des récoltes… et surtout des rumeurs.
Alors, forcément, quand un éclair avait frappé le cœur du bourg, suivi d’une explosion, d’un corps encapuchonné traversant une façade et d’un centaure jurant dans au moins trois dialectes connus — et peut-être un ou deux inventés —, ça avait électrisé les esprits plus vite que les lanternes de fête.
Les cris fusaient, les portes claquaient.
Certains habitants accouraient, armés de fourches ; d’autres brandissaient des casseroles comme des boucliers.
Les plus prudents épiaient derrière les volets, tandis que les plus ivres tentaient de parlementer avec le tonnerre.
— C’est la fin du monde ! hurla un vieux à moitié chauve.
— Non, c’est la fin de la rue, Albert ! T’es encore bourré !
— Moi j’ai vu un monstre sauter dans une maison !
— Moi, des ronces bouger toutes seules !
— Et moi, j’ai vu l’aubergiste sourire ! C’est louche aussi, ça !
Dans cette cacophonie, le maire apparut enfin sur le pas de sa demeure, moustache hérissée, l’air martial.
Il brandissait les bras comme un chef d’orchestre perdu au milieu d’une tempête.
— Restez calmes ! Pas de panique ! Surtout pas de panique coordonnée !
Mais personne ne l’écoutait.
Même sa moustache semblait dépassée.
Pendant ce temps, un peu à l’écart du tumulte, Tharion nettoyait son arme dans la cour.
Garlan fixait ses doigts, encore parcourus de reflets électriques.
Et Marenna, elle, cherchait déjà une pelle.
Il y avait un cadavre dans sa maison.
Et, au-delà du traumatisme, il fallait bien l’admettre : ça faisait tache.
Au sens propre comme au figuré.
Elle revint vers les deux autres, les bras chargés d’un vieux drap, d’une pelle rouillée et d’une résolution sans appel.
— On l’enterre. C’est la moindre des choses.
Tharion hocha la tête, sans discuter.
Garlan déglutit bruyamment, peu pressé de recroiser le regard vide du défunt.
Le petit cortège improvisé prit la direction du cimetière.
Ils creusèrent en silence, à l’ombre des pierres couvertes de mousse.
Garlan maniait la pelle avec maladresse, trop vite, trop fort — comme s’il voulait en finir avant que la terre ne change d’avis.
Marenna, elle, gardait les gestes calmes.
Elle effleurait le corps avec une douceur étrange, presque rituelle, comme si elle écoutait quelque chose que les autres n’entendaient pas.
Tharion, debout à l’écart, le regard tourné vers la colline, veillait.
Ou méditait.
Quand la fosse fut creusée, ils descendirent lentement le corps, enveloppé dans le drap.
Marenna s’accroupit au bord du trou.
Elle ne récita rien. Ne pria pas.
Elle posa seulement sa main sur le torse froid.
Un souffle tiède traversa l’air.
Rien de visible, mais quelque chose de tangible.
Comme si elle avait offert à l’âme un dernier apaisement.
Garlan, mal à l’aise, chercha autour de lui, puis ramassa deux branches.
Il les croisa, les lia d’un brin de lierre et planta sa “croix” au pied de la tombe.
Elle penchait dangereusement.
— C’est symbolique, dit-il, gêné. Ça fait… classe, non ?
Tharion le fixa, impassible, puis hocha la tête.
— Ça ira.
Mais au moment où la première pelletée de terre tomba, quelque chose changea.
Un frisson courut sous leurs pieds.
La terre vibra.
Un souffle glacial remonta le long de la fosse.
Marenna recula brusquement, le regard figé.
— Il bouge ?!
Le drap frémit.
Puis se déchira lentement, du centre vers les bords.
Un râle monta.
Sourd. Inhumain.
Garlan bondit en arrière.
— Ce… ce n’est pas normal !
Tharion dégaina aussitôt.
— Reculez !
La poignée du poignard, toujours plantée dans la poitrine du mort, vibrait.
Une vibration subtile, mais vivante.
Marenna blêmit.
— Le poignard… il est magique. Empreint d’un sort nécrotique.
Elle recula d’un pas.
— S’il touche la terre, il crée une…
Trop tard.
Le corps jaillit hors du trou, les bras tendus, les doigts crispés comme des griffes.
Sa peau était d’un gris malade, ses yeux vides brillaient d’un éclat verdâtre, et sa bouche découvrait trop de dents, noircies par la corruption.
— GOULE ! cria Garlan.
Le monstre grogna, hésitant entre la faim et la douleur.
Mais au moment où il s’apprêtait à bondir, il croisa le regard de Marenna.
Et s’arrêta.
Net.
Quelque chose, en lui, vacilla.
Un souvenir, fugace : la chaleur d’une main, la lumière verte d’un soin.
Un instant, la goule ne fut plus tout à fait monstre.
Marenna sentit cette faille — une brèche fragile entre la mort et la mémoire.
Elle tendit lentement la main.
— Attends…
La créature tressaillit. Trembla.
Puis, d’une voix déchirée, presque humaine :
— Je suis désolé…
Et tout s’effondra.
L’humanité disparut.
L’ombre reprit le contrôle.
Le hurlement qui suivit fit vibrer les pierres du cimetière.
Tharion chargea, frappant de taille et d’estoc.
La goule esquiva avec une vitesse anormale, ses mouvements disloqués mais précis.
Garlan lança une rafale de vent — elle glissa de côté, animal sauvage pris dans la lumière.
Marenna recula, les mains tremblantes.
— Il est encore là ! cria-t-elle. Je le sens ! Juste en dessous… son émotion… son souvenir !
— Marenna, écarte-toi ! rugit Tharion.
Garlan, pétrifié, leva les mains.
Une sphère se forma.
Pas de feu. Pas de vent. Pas de foudre.
Une lumière brute. Une condensation de mana pur.
Il la lança sans un mot.
L’impact fut net, sec, définitif.
Quand la poussière retomba, il ne restait que deux pieds calcinés, plantés dans la terre.
Le reste s’était dissous, volatilisé, rendu à la cendre.
Le silence revint, lourd comme la veille d’une tempête.
Tharion rengaina sa hache.
Garlan fixait les cendres, tremblant.
Marenna, les yeux embués, s’agenouilla.
— Il pleure encore, murmura-t-elle.
L’âme. Elle n’a pas fini de parler.
Tharion hocha lentement la tête.
— Alors il faut la faire taire. Ou la libérer. Mais pas la laisser errer.
Garlan releva les yeux, déterminé.
— Et Carea ? Il a fui. Mais je suis sûr qu’il veut qu’on le suive. Il l’a dit, non ? On se reverra.
Le centaure tourna la tête vers la forêt, l’horizon avalé de brume.
Son regard se durcit.
— Alors allons le retrouver. Pas pour le tuer. Pas encore. Mais pour comprendre.
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