Ils dormirent tous ensemble.
Enfin… dans la même pièce.
Garlan, lui, ne dormit pas.
Marenna s’était endormie contre lui, naturellement, sa respiration posée au creux de son épaule. Et sa poitrine, un peu trop collée, provoqua chez lui une déconcentration sanguine aiguë — direction sud.
Il ne bougea pas, ne parla pas, respira à peine.
Il essaya de penser à autre chose : des moutons, des formules magiques, Tharion dansant nu sous la pluie (mauvaise idée). Rien n’y fit.
Il resta raide. Littéralement.
Quand le sommeil finit par le faucher comme un sac de patates, sa main droite — traîtresse entre toutes — glissa et alla se poser, sûre d’elle, sur les pectoraux rebondis de Marenna.
Au réveil, Marenna sentit aussitôt la présence d’une main sur elle. Pas la sienne.
Elle ouvrit un œil, encore vaseuse, suivit la ligne du bras…
Garlan. Sa joue à sa tempe. Sa main… bien installée.
La rougeur lui monta au visage comme une flamme vive.
Intérieurement : chaos délicieux. Entre « je suis contente » et « déjà il me plotte, celui-là ».
Elle se dégagea tout en douceur et fila dehors, aussi discrète que possible, en essayant d’oublier la sensation encore tiède sur sa poitrine.
Dehors, Tharion était déjà debout, occupé à préparer le départ. Il attachait des sacs, ajustait une sangle, mâchonnait un brin d’herbe avec l’air de celui qui a tout vu, tout compris… et qui juge quand même.
— Bonjour, lança Marenna.
— Bonjour, Madame Garlan, répondit-il sans se retourner.
Elle sursauta, manqua de trébucher.
— Quoi ?! Mais pourquoi tu dis ça ?!
Tharion tourna lentement la tête, un sourire en coin.
— Quand j’ai ouvert un œil et que je vous ai vus enlacés, j’me suis dit : dommage qu’une magie de capture d’instant n’existe pas. Ça m’aurait fait la journée.
La porte grinça derrière eux : Garlan sortit, cheveux en bataille, teint alternant entre blanc linge et rouge tomate.
Il croisa le regard coupant de Marenna. Essaya de parler. N’émit qu’un grognement coupable.
Évidemment, c’est à cet instant précis que le forgeron passa, clopin-clopant, une faux sur l’épaule.
Il les observa, neutre.
— Premier matin d’un mariage ? Pas mal.
Et il continua sa route.
Quelques minutes plus tard, ils se retrouvèrent dehors, entourés d’une bonne partie des habitants.
Curieux, nerveux, certains armés de fourches, d’autres de casseroles ; tous avec cette expression qui disait : Bon… et maintenant ?
Le maire tenta un discours, perché sur une caisse à pommes, moustache hérissée comme un hérisson sous tension.
— Mes chers administrés, chers amis, chers… moustachus — car nous sommes tous unis par le poil — je…
Un éternuement, un meuglement, puis un silence poli l’exécutèrent en douceur. Il descendit en grommelant.
Tharion inspira profondément et prit la parole :
— Nous allons partir. Rester ici vous met en danger. Le démon reviendra — et pas seul. C’est nous qu’il cherche.
Des murmures, des regards. Pas de protestation. Personne ne voulait revivre une nuit comme celle d’hier.
Une vieille femme voûtée s’approcha de Marenna et lui tendit un petit sachet noué d’une cordelette en poils de chèvre.
— Un gri-gri de ma mère. Ça sent mauvais, mais ça fait fuir les mauvaises intentions.
— Merci, répondit Marenna, touchée.
Une fillette vint à Garlan, lui tendit une marguerite fatiguée :
— T’étais un peu bizarre… mais t’es sympa.
— Merci, dit le légume muet qu’il était devenu.
Sans demander d’avis, Tharion « emprunta » une charrette et l’attacha à lui.
Dedans, le strict nécessaire pour atteindre la prochaine grande ville.
Il tapota le bord, fit craquer ses épaules :
— Allez, les deux tourtereaux. Montez. On y va.
Les deux tourtereaux montèrent en silence, le teint cramoisi, évitant soigneusement tout contact physique comme si la charrette était piégée.
La route se déplia devant eux en longues courbes, rythmée par les commentaires de Tharion et le grincement des roues.
Peu à peu, l’émerveillement prit le pas sur la gêne.
Ils traversaient une vallée boisée, tapissée de fougères géantes et de fleurs aux couleurs impossibles.
Des lianes pendaient aux branches torsadées ; parfois, un oiseau aux cris de flûte jaillissait du feuillage.
L’air était tiède, chargé d’écorce humide et de pollen sucré.
Ils passèrent près d’une arche écroulée, couverte de mousse.
Tharion la désigna du menton :
— Ancienne station de mana. Avant, y en avait partout. Aujourd’hui, elles sont mortes. Sauf peut-être dans les zones gardées.
— Pourquoi mortes ? demanda Marenna.
— Quelque chose a brisé le flux. Une rivière détournée. Et ça, c’est pas à nous de le remettre droit.
Un peu plus loin :
— Tharion ! C’est quoi ça ?! s’écria Garlan.
Une créature volante tournoyait au-dessus d’eux : ailes irisées comme des vitraux en feu, reflets changeants à chaque battement, un tintement de carillon à chacun de ses pas d’air.
— Floravolt, répondit Tharion. Gentil. Ça butine. Par contre… la version chenille, beaucoup moins sympa.
— Et ceux-là ? demanda Marenna, montrant des silhouettes massives filant entre les troncs.
Des corps bas, musculeux, glissant comme des ombres vivantes ; un grondement rauque roulait dans l’air.
— Worgs. Des loups. On fera un feu cette nuit.
Garlan, les yeux ronds, s’accouda au bord de la charrette.
— J’essaie une petite lumière ? Juste pour voir.
Il tendit la main, concentra son mana…
Une flammèche verte pouf lui explosa au visage.
Il recula en toussant, cheveux frisés par l’accident.
Marenna éclata de rire.
— Tu viens d’inventer la magie du barbecue express.
Tharion haussa un sourcil, ravi :
— On ne va pas s’ennuyer avec toi, le petit. Profitez. Le monde commence maintenant.
La piste se fit plus souple, plus silencieuse.
Les collines ondulaient jusqu’à l’horizon ; des papillons clairs suivaient la charrette comme une escorte maladroite.
Garlan laissa la fatigue retomber, et avec elle, les images de la veille : la foudre, l’ombre, les mots de Carea.
Il sentit la main de Marenna frôler la sienne — accident, sûrement. Il ne bougea pas. Elle non plus.
Le soleil glissait entre les feuilles, allumant des paillettes sur leurs visages.
— Tharion ? demanda Marenna après un moment.
— Hm ?
— Et si on ne trouve pas les réponses ?
Le centaure mâchouilla son brin d’herbe.
— On trouvera au moins les bonnes questions. C’est un début.
Il fit claquer la sangle, reprit le pas.
Devant eux, le chemin s’ouvrait, large comme une promesse.
Le reste du monde les attendait.
Ils n’étaient plus des enfants d’un village.
Ils étaient la cause que le monde allait finir par remarquer.
Et, qu’ils le veuillent ou non, l’histoire venait de les prendre au mot.
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