La nuit s’était écoulée sans incident.
Enfin, presque.
À l’aube, une brume légère s’accrochait encore aux collines, et les braises du feu de camp jetaient de petites lueurs rougeâtres sur les sacs entrouverts.
Les oiseaux commençaient à s’éveiller, leur chant rauque se mêlant au craquement du bois humide.
Tharion, déjà debout, fixait son sabot gauche d’un air consterné.
— Plus une touffe d’herbe potable… soupira-t-il.
Derrière lui, cinq ombres animales se figeaient dans le brouillard.
Des worgs.
Massifs, bas sur pattes, le pelage sombre et les yeux jaunes luisant dans la pénombre.
Leur chef, à la fourrure striée d’argent, s’avança lentement, babines retroussées.
Tharion tourna légèrement la tête.
Leurs regards se croisèrent.
Longuement.
Sans un mot. Sans magie.
Juste cette tension brute, millénaire, entre deux prédateurs qui se reconnaissent.
Puis le worg grogna.
Fit demi-tour.
Et disparut dans la brume, la queue basse, suivi de sa meute.
Tharion inspira profondément, secoua la crinière.
— Cinq contre un, j’les aurais pas pris, murmura-t-il. Mais ça, ils devaient pas le savoir.
Le soleil finit par fendre l’horizon.
Le camp fut plié, les sacs arrimés, et la charrette reprit son rythme grinçant sur le chemin bosselé.
Devant eux s’étendait un océan d’herbes hautes.
La plaine ondulait sous la brise, parsemée de bosquets et d’arbres tordus par les siècles.
Au loin, une rivière serpentait, étincelante, descendant vers une vallée où l’on devinait peut-être un village.
Le monde s’ouvrait, vaste, mouvant, saturé de vie.
Des oiseaux flûtés tournoyaient dans le ciel, des libellules géantes zébraient l’air de reflets verts acides, et un couple de sangliers rouge et noir traversait lentement la plaine, le groin fouillant la terre.
— On est loin des chats errants de Vinsart… souffla Garlan.
Soudain, un parfum sucré emplit l’air.
Marenna plissa les yeux.
— Ça sent vraiment très bon, non ?
Tharion s’arrêta net.
— Personne ne s’approche des fleurs.
Devant eux, une plante géante oscillait doucement, ses pétales violets striés de blanc s’ouvrant et se refermant au rythme d’une respiration invisible. Une haleine sucrée, chaude, s’en échappait.
Une libellule — trop curieuse — effleura un pétale.
CLAC.
La fleur se referma.
Net.
Tharion hocha la tête.
— Carniflora. Magnifique. Mortelle.
Il reprit la marche, d’un pas plus prudent.
Mais à peine avaient-ils contourné la fleur que Marenna s’approcha lentement.
— Marenna ! cria Tharion. Tu veux finir en salade ?!
Elle ne répondit pas. Ses yeux s’étaient illuminés d’une lueur verte, douce, vibrante.
Elle tendit la main, effleura un pétale.
La Carniflora ne bougea pas.
Elle frissonna. Puis, lentement, replia ses feuilles contre la paume de Marenna, comme un animal cherchant la chaleur.
Tharion resta bouche bée.
Garlan, à côté, murmura :
— T’as mis un truc dans mon déjeuner ou je rêve ?
Il montra la scène du menton.
— Ce truc qui a bouffé une libellule géante vient de se transformer en peluche ?
Tharion se gratta le menton, pensif.
— Hm. Son côté elfique, probablement. La communication végétale.
— La communication avec les plantes ?! s’étrangla Garlan. — Elle peut faire ça ?!
— Bah oui, répondit Tharion. Toi, tu te téléportes. Faut bien équilibrer les talents, non ?
Il fronça les sourcils, puis eut un sourire.
— Justement. Ça me donne une idée.
Il se redressa.
— Vous allez vous entraîner chacun dans votre domaine.
— M’entraîner à quoi ? demanda Garlan, méfiant.
— Toi, fais tomber la pluie. Localement. Pas une inondation. De la finesse.
Et toi, Marenna, essaie de reproduire ce que tu as ressenti avec les ronces. Jusqu’à ce que ça devienne naturel.
Il détacha sa sangle, fit craquer ses épaules.
— Pendant ce temps, moi, je vais chasser.
Son regard se posa sur les sangliers rouges et noirs.
Les animaux levèrent la tête, croisèrent son œil.
Puis détalèrent sans un bruit, terrorisés.
Tharion sourit, satisfait.
— Bon. Ça, c’est fait.
Garlan et Marenna restèrent seuls, plantés dans la prairie ondulante.
— Bon… pluie localisée, murmura Garlan. Facile. Je suis l’eau, je suis fluide, je suis—
Un nuage se forma au-dessus de lui.
Puis un autre.
Puis une dizaine.
En moins d’une seconde, un orage miniature éclata dans un rayon de trois mètres, les trempant jusqu’aux os.
— AAAAH ! cria Garlan. Mais c’est pas localisé, c’est la mousson !
Il leva les bras. — STOP ! C’est trop localisé ! C’est nous la localisation !
Le nuage s’évapora d’un coup. Une dernière goutte tomba droit dans son œil.
Il soupira, dégoulinant.
— Magique. Génial.
À côté, Marenna s’était assise en tailleur dans l’herbe, calme, concentrée.
Ses mains effleuraient le sol. Ses doigts vibraient.
Une lueur verte naquit entre ses paumes.
Une ronce jaillit… et s’enroula immédiatement autour de son poignet.
— Hm. D’accord. Elle a faim, visiblement.
Garlan l’observa, fasciné, tandis qu’elle essayait de libérer sa main sans brutalité.
— Tu veux que je coupe ?
— Non. Je crois qu’elle veut juste un câlin végétal.
Elle souffla doucement, et la ronce se détendit avant de replonger dans la terre.
Garlan hocha la tête, sincèrement impressionné.
— Tu crois que je peux faire pareil avec les nuages ? Genre les convaincre gentiment ?
— Essaie toujours, répondit-elle en souriant. Mais commence peut-être par éviter de déclencher une tempête de grêle quand tu veux juste faire pipi.
Ils éclatèrent de rire.
Un vrai rire. Léger, clair, sans peur.
Pour la première fois depuis longtemps, la plaine ne résonna ni de cris ni de lames.
Juste deux adolescents, un centaure quelque part dans le vent, et la magie — encore maladroite, mais vivante.
Et cette fois, il leur appartenait un peu.
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