Ils marchaient depuis plusieurs heures, la charrette croulant sous les carcasses de struthas, les jambes encore marquées des ronces auto-infligées.
Le soleil montait haut, allumant des reflets dorés sur les collines, quand les premiers toits apparurent entre les arbres.
Une tension familière, douce et nerveuse, monta dans la gorge de Garlan.
La rumeur d’une vraie ville s’étendait devant eux :
le martèlement régulier des forges, le claquement des sabots sur les pavés, les éclats de voix, les odeurs entremêlées de pain chaud, de cuir tanné et de sueur humaine.
C’était leur première cité depuis Vinsart.
Et celle-ci n’avait rien d’un village.
Les murs de Dimfell se dressaient en demi-cercle autour d’une colline, leurs tours coiffées de bannières aux motifs colorés.
Des maisons hautes, taillées dans la pierre et le bois sculpté, se pressaient le long des ruelles superposées.
Des enseignes peintes grinçaient dans le vent : L’Enclume d’Argile, Les Bottes du Courageux, La Chopine du Chaton.
Et surtout, du monde.
Une marée de monde.
Des humains, des nains, des elfes, mais aussi des semi-humains à fourrure, à plumes ou à cornes.
Des bardes jouaient sous les balcons, des enfants couraient entre les jambes des voyageurs, des colporteurs hurlaient les vertus de leurs marchandises à gorge déployée.
Une fourmilière vivante, colorée, bruyante, presque étourdissante.
Garlan s’arrêta au milieu de la rue principale, bouche entrouverte.
— C’est dix fois Vinsart… au moins.
Tharion se contenta d’un grognement approbateur.
Marenna, elle, souriait. L’agitation semblait lui plaire. Elle avançait légère, à l’aise dans ce chaos organisé.
Ils progressaient lentement dans la foule quand Garlan s’arrêta net devant un grand panneau d’affichage en bois massif, couvert d’avis de missions.
Curieux, il en détacha un au hasard.
La feuille sentait encore l’encre fraîche.
Avis de mission — Guilde des Aventuriers
Objectif : Récupération de viande de struthas
Prime : 50 couronnes le quintal
Urgence : Haute — fournisseur local disparu
Il leva les yeux, incrédule.
— Hasard ?
Tharion mâchonna calmement sa racine.
— Ou destin. Va savoir.
Ils suivirent les indications jusqu’à la guilde des aventuriers : une vaste bâtisse au toit rouge sombre, flanquée d’un blason gravé d’un marteau, d’une flèche et d’un œil.
Le hall bourdonnait d’activité — aventuriers en armure, scribes, apprentis, serveuses… jusqu’à ce que Tharion franchisse la porte.
Le silence tomba d’un coup.
Un vieux barbu, en armure souple, se leva d’un bond, manquant de renverser sa chope.
— Par les cornes du Vieux Cerf… THARION ?!
Le centaure leva la main, tranquille.
— Ouais. Moi-même.
En moins de temps qu’il ne fallait pour signer un formulaire, on les guida vers l’arrière-cour, on pesa la viande, on apposa un sceau.
L’affaire était faite.
Résultat : deux cents couronnes sonantes et trébuchantes.
Garlan cligna des yeux.
— C’est… lourd, deux cents couronnes.
Tharion haussa les épaules.
— Et c’est pas deux centaures gringalets qui ont tiré cette charrette.
Ils se mirent ensuite en quête d’un toit.
La première auberge était pleine.
La deuxième proposait des chambres, mais aucun lit adapté à un centaure.
La troisième… proposa poliment à Tharion un coin tranquille dans l’écurie.
Le centaure fixa l’aubergiste pendant cinq longues secondes.
Puis pivota calmement.
— C’est pas comme si j’avais une fierté, marmonna-t-il en sortant.
Ce fut finalement un marchand qui les orienta vers La Halte du Géant, à l’extrémité Est de la ville — un établissement réputé pour accueillir toutes les tailles, formes et appendices imaginables.
L’enseigne représentait un troll, un centaure, un nain et un humain trinquant ensemble autour d’un feu.
Un message clair : ici, on ne juge pas, on boit.
À l’intérieur, le confort était à la hauteur de la promesse : boxes spacieux pour les voyageurs quadrupèdes, chambres classiques pour les bipèdes, grande salle commune pour mélanger tout ce beau monde sans friction ni séparation d’espèces.
— Là, oui, souffla Tharion en s’étirant. Là, on respecte les sabots.
Il déposa les sacs, revint vers les deux jeunes, faussement détaché.
— Une chambre pour vous deux. Plus simple.
Son sourire disait beaucoup trop de choses.
Garlan vira cramoisi.
Marenna leva un sourcil, mi-amusée, mi-exaspérée.
Tharion partit vers son box en sifflotant, satisfait de sa manœuvre de Cupidon à sabots.
La porte de leur chambre se referma derrière eux.
Garlan resta figé, à deux mètres du lit, les mains crispées.
— Prends le lit, dit-il rapidement. Je dormirai en lévitation. Ça me fera… de l’entraînement.
Marenna l’observa, un coin de sourire trahissant sa malice.
— Dormir en lévitation ? T’as envie que je voie ton machin pendouiller au-dessus de moi ?
Garlan devint écarlate.
— Quoi ?! Mais non ! Pas du tout ! Ce n’est pas—
Il s’étouffa dans ses propres mots, bafouilla, s’emmêla, puis s’arrêta, l’air d’un poisson hors de l’eau.
Marenna éclata de rire, s’assit sur le lit, croisa les jambes.
— Je plaisante, Garlan. Dors avec moi. Tu vas geler dans les airs.
Elle tapota le matelas à côté d’elle.
— Et si ça te rassure, je dresserai un mur de ronces entre nous. Promis.
Il resta debout un instant, hésitant, puis s’approcha lentement.
Son cœur battait un peu trop fort.
— D’accord… mais que les ronces soient bien serrées.
— Oh, elles le seront, répondit-elle avec un sourire mi-doux, mi-taquin.
La lumière de la lampe se tamisa.
Dehors, Dimfell bruissait de vie : rires, sabots, chants, cloches lointaines.
Dedans, deux adolescents fatigués s’endormaient, chacun de leur côté du mur végétal, unis pourtant par la même pensée silencieuse.
Le monde s’élargissait.
Et Dimfell n’était que sa première porte.
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