Marenna suivit les deux aventuriers à travers les ruelles étroites de Dimfell, jusqu’au bâtiment du médecin.
L’endroit avait tout d’un dispensaire… si l’on appréciait les caves froides, les odeurs d’absinthe et de fer, et les murs qui suintaient plus l’humidité que l’hygiène.
Un savant mélange entre une infirmerie militaire et une boucherie consciencieuse.
Les deux membres de la guilde déposèrent les corps — toujours aussi plats — sur deux grandes tables de bois foncé.
Le craquement des planches résonna légèrement.
Marenna hésita un instant sur le seuil.
Ce n’était pas exactement ce qu’elle avait imaginé.
Ni très médical, ni très rassurant.
Quelques instants plus tard, le médecin entra.
Un homme sec, longiligne, le visage tiré par les années et la concentration. Ses cheveux, d’un blond passé, étaient attachés en queue fine.
Il portait une blouse grisâtre, légèrement tachée, et un tablier de cuir épais par-dessus.
— Le sang, ça glisse sur le cuir, expliqua-t-il d’un ton neutre en ajustant ses gants. Sur le tissu, ça colle. Et sur moi, ça tache. Bref… on n’est pas là pour faire de la lessive.
Il dévoila une panoplie d’instruments métalliques étalés sur un plateau : scalpels, pinces, scies fines. L’éclat des lames dansait à la lueur des lampes à huile.
Marenna ravala sa salive, mais s’avança, curieuse.
Le médecin enfila ses gants d’un claquement sec.
Il s’approcha du premier corps, retira ce qu’il restait des vêtements, puis entreprit de décoller, avec une précision presque chirurgicale, les lambeaux de chair incrustés dans le tissu.
L’odeur de métal chaud et de chair séchée se mêla aussitôt à l’air.
— Bon… à première vue, je dirais gobelin, murmura-t-il.
Il se pencha, inspecta de plus près.
— Mais ce qui l’a tué… aucune idée. On dirait qu’il a été plaqué contre…
Il s’interrompit.
Se tourna vers Marenna.
— Vous les avez retrouvés où ?
— Dans un mur, répondit-elle simplement.
Le médecin haussa un sourcil.
— Dans un mur ? Comment… enfin, passons.
Il poursuivit, les mains sûres malgré la bizarrerie de la situation.
— Tous les os sont pulvérisés. Pas brisés, non : broyés. Écrasés à la manière d’un fruit sous presse.
Il se redressa, intrigué.
— Ce qui a fait ça possédait une force colossale. Ou une magie de compression très précise.
Il passa au deuxième corps.
Même résultat : organes éclatés, muscles lacérés, structure osseuse réduite à un puzzle de fragments.
Marenna notait tout, méthodiquement, sur un petit carnet en cuir qu’elle avait sorti de sa sacoche. Chaque observation, chaque terme.
Elle écrivait sans émotion apparente, mais avec une rigueur presque scientifique.
Garlan, resté près de la porte, oscillait entre l’envie de vomir et celle de fuir.
Son teint vira progressivement du rose au vert d’herbe.
— Franchement, Marenna, murmura-t-il, t’as des passions… très inquiétantes.
Elle ne répondit pas.
Le médecin, lui, venait de remarquer quelque chose.
— Tenez, regardez ici.
Il écarta un pan de tissu encore collé à la chair.
Sous la doublure, une broderie apparut : un pentacle tordu, aux lignes serpentines, entourant un petit anneau cousu dont l’intérieur était d’un noir mat, absorbant la lumière.
Pas un œil.
Mais quelque chose qui regardait.
Une présence silencieuse, presque palpable.
Le médecin se pencha davantage, fronçant les sourcils.
— Brodé à la main. Pas une marque de fabrique. Quelque chose de rituel.
Il fit un signe à un assistant.
— Nettoyez ces vestes et voyez si ce symbole correspond à un groupe connu. Guilde, secte, culte, peu importe.
Il se gratta le menton, songeur.
— Vu leur équipement, j’opterais pour des assassins. Pas des amateurs. Des exécutants précis, envoyés pour une cible bien définie.
La porte s’ouvrit dans un souffle.
Des sabots résonnèrent sur la pierre.
Tharion venait d’entrer.
Il jeta un regard aux corps, puis au symbole.
Ses pupilles se rétrécirent aussitôt.
Un long silence tomba.
Ses muscles se tendirent, son souffle se fit plus lourd.
— Ce symbole…, dit-il enfin, d’une voix rauque.
Il avança d’un pas, le regard noir.
— Je le connais.
Son visage se durcit, et sa mâchoire se crispa jusqu’à blanchir.
— Si ces gens sont ici… alors ce n’est pas un hasard.
Il tapa du sabot, le choc résonna comme un coup de tonnerre dans la pièce.
— Ça veut dire que ça va très vite devenir un problème.
Son regard se releva, froid, déterminé.
— Et quand ces types se déplacent, c’est jamais pour rien.
Il se tourna vers Garlan et Marenna.
— Préparez-vous. Dimfell n’est plus sûre. Pas pour nous. Pas pour personne.
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