Me revoilà
Tharion quitta le bâtiment du médecin en trombe.
Ses sabots martelaient la pierre comme des coups de marteau.
Les passants s’écartaient sur son passage — mieux valait ne pas croiser un centaure dans cet état-là.
Il fendit la foule tel un bélier enragé, laissant Marenna et Garlan derrière lui sans un mot.
L’air vibrait autour de lui, chargé d’une colère froide.
Lorsqu’il atteignit la guilde des aventuriers, il ne ralentit pas.
La grande porte vola contre le mur sous un coup de sabot magistral.
— Je veux voir le responsable. Maintenant.
Les aventuriers présents, habitués pourtant à tout, se figèrent un instant.
Quelques minutes plus tard, on le conduisit dans un bureau étroit, tapissé de cartes et de fioles.
Le maître de guilde était un semi-humain au métissage douteux : moitié fouine, moitié homme, et peut-être un soupçon de paranoïa pure dans le mélange.
Petit, nerveux, les yeux toujours en mouvement — un être qu’on aurait pu confondre avec un mécanisme de surveillance à lui seul.
Tharion posa sur la table une veste soigneusement pliée.
Il en releva la doublure.
Le symbole y brillait faiblement à la lumière du jour : le pentacle noir, tordu comme une cicatrice.
— Tu sais ce que ça signifie ? demanda-t-il d’une voix rauque.
Le semi-humain ne sourit pas.
Mais une ombre traversa son regard.
— Oui.
Il se cala contre le dossier de sa chaise, bras croisés.
— Ça veut dire que les nuits vont devenir mortelles.
Une pause, puis, avec un mince sourire :
— Mais pas par ennui.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit brusquement.
Garlan et Marenna déboulèrent, essoufflés, le visage rougi par l’effort.
Ils avaient visiblement eu du mal à suivre un centaure furieux lancé à plein galop dans une ville bondée.
Le semi-humain les observa en silence, ses petits yeux durs les scrutant de haut en bas.
— J’imagine que vous trois êtes les concernés, dit-il calmement.
Il fit pivoter la veste d’un geste du doigt.
— Ces symboles n’apparaissent pas par hasard. Et ces deux-là, les gobelins, n’étaient pas des voleurs. C’étaient des assassins. Visiblement envoyés pour vous.
Son regard passa lentement de Marenna à Garlan.
— Ce qu’on ignore, c’est pourquoi ils ont échoué. Et, plus étrange encore… qui vous a protégés.
Tharion se figea.
Son esprit s’éloigna un instant.
Un souvenir afflua — le sommeil de Garlan, ses gestes inconscients, la bourrasque nocturne, la porte intacte.
Il sentit un frisson lui remonter le long de la colonne vertébrale.
Et si…
— Et si c’était lui, murmura-t-il.
Le semi-humain tourna légèrement la tête.
— Pardon ?
Tharion s’approcha du jeune garçon, l’air grave.
— Ce n’est peut-être pas la première fois que sa magie agit seule. Tu n’as jamais remarqué, Garlan ? Des choses étranges ? Des objets déplacés, brisés, des… vents soudains ?
Le garçon fronça les sourcils, sincèrement perplexe.
— Euh… non. Enfin…
Il se gratta la tête.
— J’ai dormi, j’ai senti un petit vent frais dans la nuit, c’est tout. Et… je crois que j’étais plutôt heureux, au réveil.
Marenna leva les yeux au ciel.
— Oui, surtout quand tu t’es pris la couverture pour toi tout seul.
Tharion ne répondit pas.
Il réfléchissait vite, trop vite.
Des fenêtres fermées, aucun bruit, aucune trace de lutte… mais deux cadavres encastrés dans la pierre.
Les calculs s’alignaient, effrayants.
Il inspira lentement.
— Il me manque une pièce du puzzle. Mais je suis presque sûr que c’est lui, souffla-t-il.
Son regard croisa celui du garçon.
— En dormant.
Garlan se raidit.
— Quoi ? Tu veux dire que j’ai…
— Tu n’en as probablement pas conscience, coupa Tharion. Et c’est ça le problème.
Il croisa les bras, son regard plus sombre que jamais.
— Ta magie agit comme si elle avait sa propre volonté.
Le silence retomba dans la pièce.
Marenna détourna le regard, visiblement troublée.
Tharion, lui, resta figé, ses sabots tapant faiblement le sol.
Un centaure inquiet, c’était déjà rare. Mais un centaure inquiet de peur, c’était inédit.
Lorsqu’ils ressortirent, le soleil était à son zénith.
Et pourtant, les rues de Dimfell étaient vides.
Pas un marchand, pas un cri d’enfant.
Même le vent semblait hésiter à souffler.
Tharion sentit ses muscles se tendre.
L’air avait changé.
Ils tournèrent dans la ruelle principale.
Deux corps d’aventuriers gisaient là, étalés sur les pavés.
Le sang s’étalait en flaques sombres, encore tièdes.
L’un avait la gorge tranchée net.
L’autre, le torse ouvert jusqu’à l’os.
Le silence s’installa, lourd.
Garlan sentit sa gorge se serrer.
Marenna, blême, posa une main sur son bras.
Puis un bruit.
Un ricanement, d’abord lointain, puis plus clair, se répercuta entre les murs.
Un son trop humain pour être monstrueux.
Trop monstrueux pour être humain.
Tharion serra les dents.
Son cœur battait comme un tambour de guerre.
Et la voix tomba.
Grinçante.
Moqueuse.
Familière.
— Me revoilà…
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