La salle était vaste et froide, d’une symétrie presque parfaite.
Les murs, taillés dans une pierre noire et polie, reflétaient la lumière bleutée de torches fixées à même la roche.
Aucune bannière.
Aucun trophée.
Rien qui cherche à impressionner.
Juste le silence — dense, contrôlé, presque vivant.
Au fond, un trône de basalte sculpté se dressait, vide en apparence.
Mais tous savaient qu’il était occupé.
Ils ne le voyaient pas.
Ils le sentaient.
Devant l’estrade, à genoux, Carea.
Le corps encore fumant, les bandages serrés à la hâte, la magie de survie le maintenant debout malgré tout.
Sa respiration était lourde, rauque, irrégulière.
Autour de lui, cinq silhouettes.
La Garde Noire.
Trois d’entre eux portaient encore les marques d’un passé révolu :
un elfe au port droit malgré la fatigue, une naine à la carrure de granit, et Carea lui-même — rôdeur, traqueur, survivant.
Les deux autres, plus massifs, appartenaient à la caste démoniaque.
Leur armure semblait respirer à chaque mouvement, veines rouges courant sous le métal comme des traces de lave encore vive.
Kraes, le guerrier elfe, gardait la prestance martiale de son peuple, mais ses yeux trahissaient le poids de trop de renaissances.
Il était tombé jadis lors de l’assaut contre le roi démon, abattu dans un duel dont le monde avait oublié jusqu’au nom.
Mais le royaume l’avait rappelé.
Pas en pantin.
En conscience.
Une âme revenue d’entre les morts, liée à une dette que nul ne lui avait expliquée.
Danbur, la naine, n’était pas moins impressionnante.
Ses bras puissants semblaient faits pour soigner ou briser, selon les besoins du moment.
On disait qu’elle guérissait avec la même précision qu’un bourreau tranche une tête.
Ses mains épaisses connaissaient mieux la structure d’un squelette que celle d’une fleur.
Et sa massue d’os médicaux ne la quittait jamais.
Les deux démons d’élite restaient en retrait.
L’un portait à sa ceinture un sablier sans sable — symbole d’un pacte jamais honoré.
L’autre arborait sur le cou un tatouage mouvant, une ligne noire qui ondulait au rythme de sa colère contenue.
Le premier n’avait jamais parlé.
Le second, jamais ri.
Pas de faste, pas d’orgueil.
Seulement la lassitude de ceux qui avaient tout perdu… sauf leur devoir.
Carea, ramené des limbes par pure obstination, revint titubant de l’arrière-salle.
Son armure fendue, ses chairs à vif, il laissait derrière lui une traînée rouge et irrégulière sur le sol noir.
Il s’agenouilla à nouveau, sans qu’on le lui ordonne.
Par orgueil, peut-être. Ou par respect.
Danbur s’avança aussitôt, sans un mot.
Une lumière verdâtre enveloppa ses paumes.
Elle referma ses plaies, recousit ses chairs.
Chacun la regardait œuvrer comme une mécanicienne réparant une arme précieuse.
Aucune compassion.
Seulement l’efficacité.
— Il grandit, lâcha Carea, haletant. Ce gosse… il devient un vrai problème.
Sa voix rauque se perdit un instant dans l’écho.
Il leva les yeux vers Kraes.
— Jamais il ne se ralliera à nous. Pas sans une raison valable. Et je ne suis même pas sûr qu’on puisse l’arrêter. Il n’en est qu’à dix pour cent de son potentiel.
Un murmure parcourut la salle.
Le feu des torches sembla vaciller, comme si le nom de Garlan avait un poids, même ici.
Alors la voix s’éleva.
Ni forte, ni faible.
Présente.
Partout.
— Il va falloir tuer Tharion. Et le ramener ici.
Un souffle glacial traversa la pièce.
— Lui seul pourra peut-être le raisonner.
Une courte pause.
— Sinon… je le tuerai moi-même.
Silence.
Carea baissa la tête.
Son sang gouttait encore sur la pierre.
— Mon roi… la demi-elfe est un problème aussi. Elle commence à sentir sa connexion elfique.
Il tourna légèrement la tête vers Kraes.
L’elfe ne bougea pas.
Mais son regard se fixa un peu trop longtemps sur le sol.
Ses doigts se crispèrent sur le pommeau de son sabre.
Une fissure, presque imperceptible, dans sa maîtrise parfaite.
Il savait de qui parlait Carea.
Et il savait aussi que ce lien-là ne pourrait être tranché sans ouvrir une blessure plus profonde que la mort.
Le démon casqué leva lentement la tête.
Sa voix, lorsqu’elle jaillit, fit vibrer la pierre elle-même.
— Si nous devons en arriver là… qu’il en soit ainsi.
Il marqua une pause, puis ajouta, plus bas :
— Mais qu’aucun de vous n’oublie. Nous ne sommes pas les monstres qu’ils croient. Ce sont eux… qui nous ont jetés ici.
Le silence se referma sur ses mots.
Lourds.
Irréversibles.
Le trône resta muet.
Mais chacun sentit le verdict s’imposer dans l’air, froid et tranchant.
Une décision venait d’être prise.
Et, quelque part, dans les profondeurs du monde, le destin venait de frémir.
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