La route vers Patus s’étirait devant eux, sinueuse et poussiéreuse, serpentant entre les collines.
Le soleil, haut dans le ciel, caressait les herbes d’une lumière dorée, et un vent tiède soulevait parfois la poussière, la poussant vers le sud comme pour leur montrer le chemin.
Tharion marchait en tête, solide et régulier, les sabots s’enfonçant légèrement dans la terre meuble.
Derrière lui, Garlan râlait contre la chaleur, et Marenna, carnet mental en main, énumérait les plantes croisées comme si chaque feuille cachait un secret médicinal.
Ils marchèrent des heures, traversant ruisseaux et clairières, jusqu’à ce qu’un petit hameau apparaisse enfin au creux d’une vallée.
Patus.
Entre deux collines, à l’abri du vent, le village semblait presque timide.
Les champs moissonnés l’entouraient, marqués par des barrières tordues et des épouvantails effilochés que même les corbeaux semblaient ignorer.
Quelques maisons de pierre, couvertes de chaume, formaient un croissant autour d’une place centrale.
Un vieux puits en occupait le centre, ses pierres usées comme des mains trop sollicitées.
Au-delà, à l’horizon, un mont solitaire se dressait, ses flancs abrupts griffés de racines et de roches.
Son sommet formait un plateau creusé de cavités sombres, comme des orbites vides.
— On dirait un perchoir, murmura Marenna.
Garlan plissa les yeux.
— Ou un nid géant.
Tharion confirma d’un ton grave :
— Le Mont Azrak. Les villageois l’appellent le Dos du Dragon. Si la vouivre s’est installée quelque part, ce sera là-haut.
À leur arrivée, un petit groupe d’habitants s’approcha.
Des visages marqués, fatigués, les yeux cerclés de peur.
Un vieil homme au chapeau de paille troué s’avança, les mains jointes devant lui.
— Par les anciens, merci d’être venus.
Une femme en tablier les rejoignit aussitôt, un sourire soulagé aux lèvres.
— On n’espérait plus de renforts. Encore moins d’aussi bons.
Les habitants les entourèrent, murmurant des remerciements, puis les guidèrent jusqu’à une longère en pierre au centre du hameau.
L’air y sentait la terre, le bois brûlé, et la peur contenue.
Le vieil homme les invita à s’asseoir autour d’une grande table.
Tharion resta debout, mains croisées dans le dos, son ton redevenu celui d’un vétéran.
— Reprenons depuis le début. Les jours, les heures, les bêtes touchées. Tout ce que vous savez.
Le vieil homme hocha lentement la tête.
— Elle attaque de jour. Toujours au lever du soleil. Jamais deux fois le même enclos, mais toujours seule. Une bête à la fois.
Il soupira.
— Un cheval, un bœuf, parfois un gros mouton. Elle revient tous les deux ou trois jours, comme un orage régulier. Et ça dure depuis un mois.
Tharion fit claquer sa langue contre ses dents, son regard fixé sur le sol.
— Une vouivre adulte. Femelle, sûrement. Si elle chasse ainsi, c’est qu’elle nourrit quelqu’un.
Garlan et Marenna échangèrent un regard impressionné.
Ils n’avaient pas encore les réflexes de ce genre de raisonnement, mais les mots du centaure sonnaient juste.
Marenna l’observa discrètement. Il n’avait rien d’un professeur, mais chaque phrase valait un cours entier.
Elle se promit de retenir tout ce qu’il disait — même ses grognements.
— Et vous avez vu où elle s’envolait ? demanda Tharion.
— Toujours vers le mont, répondit le vieil homme. Au-dessus des arbres, vers les hauteurs. On pense qu’elle y niche.
Le centaure hocha la tête.
— Très bien. Alors c’est là que nous irons. Soit on discute, soit on coupe.
Son regard glissa vers les deux jeunes.
— On passe la nuit ici. Repos complet. Départ à l’aube.
Il ajouta, avec un clin d’œil malicieux :
— Et cette fois, chambres séparées.
Marenna voulut protester, puis se ravisa.
Non. Il croirait que je suis obsédée.
Elle croisa les bras, détournant les yeux.
Bon… je le suis peut-être un peu.
Le lendemain, l’aube baignait le village d’une lumière rose et froide.
Ils prirent la route du Mont Azrak.
Le vent soufflait entre les arbres, frais, porteur d’une odeur de pierre humide.
Les premières pentes furent faciles. Puis la montée se fit plus raide.
La végétation céda peu à peu la place à la roche nue.
Leurs pas résonnaient dans le silence du matin.
Tharion s’arrêta soudain, oreilles dressées.
Il se pencha, écarta deux pierres, et dévoila un os blanchâtre.
Long. Massif. Poli par le temps.
— Fémur de beïroc, murmura-t-il. Une bête des marais. Ça n’a rien à faire ici.
Garlan fronça les sourcils.
— Tu crois que c’est elle ? La vouivre ?
— Oui, répondit Tharion. Et vu la taille de la carcasse, soit elle est très forte… soit elle nourrit quelqu’un d’encore plus gros.
Marenna s’accroupit, posa deux doigts sur l’os.
— Il est encore tiède.
Un silence tendu suivit.
Puis ils reprirent la montée.
Ce fut Marenna qui la vit la première.
Une ombre fine, glissant dans le ciel.
Des ailes longues, membraneuses, effleurant les nuages.
La lumière se reflétait sur ses écailles vert d’eau.
— Là ! cria-t-elle.
Garlan leva aussitôt la main.
Le vent se rassembla, siffla, puis jaillit.
Une bourrasque puissante heurta la créature en plein vol.
Surprise, la vouivre perdit l’équilibre, tourbillonna dans les airs, et s’écrasa dans un fracas sourd contre les rochers, soulevant un nuage de poussière et d’éclats.
Ils accoururent.
Tharion leva une main, paume ouverte.
— Du calme. On ne vient pas forcément pour se battre.
La vouivre, étendue sur le flanc, releva lentement la tête.
Son souffle fit vibrer la poussière autour d’elle.
Ses yeux, d’un jaune presque humain, se fixèrent sur Tharion.
Puis elle inspira.
Longuement.
Et la montagne sembla respirer avec elle.
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