La vouivre se redressa lentement, ses griffes labourant la pierre.
Son souffle rauque fit vibrer l’air.
Ses ailes, immenses, se déployèrent par à-coups, soulevant poussière et cendres.
Elle n’était pas simplement grande. Elle dominait.
Son corps long et musculeux luisait d’écailles sombres, presque noires, d’où s’échappaient de fines veines de chaleur rougeoyante.
Autour de sa tête, une couronne d’épines naturelles se hérissait, vibrant d’un léger grondement.
Et ses yeux — deux fentes dorées — brillaient d’une intelligence farouche, primitive, mais lucide.
Lorsqu’elle ouvrit la gueule, la lumière du jour sembla s’y éteindre.
Un souffle rauque. Un grondement.
Puis, d’un seul coup — le feu.
Une gerbe de flammes sombres jaillit, teintée de reflets violets.
Le rugissement couvrit tout.
Garlan, réflexe pur, leva les bras.
L’air se condensa devant lui, vrillé, dense, transformé en un mur invisible.
Le souffle s’y écrasa en un vacarme assourdissant.
La chaleur leur fit ployer les genoux.
Mais ils tinrent.
— Je… je crois qu’on peut oublier la voie diplomatique, souffla Garlan, le visage rougi par la chaleur.
Tharion ne répondit pas.
Marenna, elle, s’était agenouillée.
Les paumes plaquées contre la roche froide.
Ses yeux se fermèrent lentement, et une onde verte pulsa sous ses doigts.
Elle chercha le lien. Pas les mots.
La sensation.
Sa pensée se fit murmure, glissant dans la trame invisible du mana.
Nous ne sommes pas venus pour tuer.
Aucune réponse.
La vouivre se redressa, souffla bruyamment.
Son museau se releva, cherchant l’odeur de la peur.
Ses griffes crissèrent sur la pierre.
La tension monta d’un cran.
Mais Marenna persista.
Elle sentit la terre vibrer sous elle.
Nous ne sommes pas des chasseurs. Nous comprenons la peur.
Nous voulons la paix.
Tharion s’avança lentement, les bras ouverts.
— Tu protèges quelque chose, pas vrai ? murmura-t-il.
— On ne veut pas le prendre. On veut comprendre.
Il ne lui parlait pas comme à une bête.
Il lui parlait comme à une mère.
Derrière lui, Garlan posa une main dans le dos de Marenna.
Un contact simple.
Mais pour elle, ce fut comme une décharge.
Elle frissonna.
Pas de peur — de connexion.
Il canalisa son mana, fluide et chaud, vers elle.
Et sa magie, à elle, s’épanouit comme un feu qu’on attise doucement.
La chaleur monta en elle, familière et troublante à la fois.
Ses sens s’élargirent.
Elle ne voyait plus seulement la vouivre : elle la ressentait.
Une peur profonde.
Une douleur sourde.
Et, au fond, une détermination instinctive : protéger ce qui restait.
La jeune elfe inspira lentement, puis rouvrit les yeux.
Ses pupilles brillaient d’une lueur verte vive.
— C’est bon, souffla-t-elle. Je l’ai.
Tharion ne cligna même pas.
— Parfait. Dis-lui pourquoi on est là.
Marenna plongea à nouveau dans le lien.
Elle n’envoya pas des mots, mais des images.
Le village.
Les bêtes disparues.
Les enfants qui pleurent.
Puis leur trio, marchant vers la montagne sans armes levées.
Elle transmit une seule émotion : la compréhension.
La vouivre tressaillit.
Ses ailes battirent doucement, projetant un nuage de poussière et de feuilles sèches.
Son grondement se fit plus grave. Moins agressif.
Marenna continua.
Elle montra la bête, seule, avec ses petits blottis dans un nid de pierre.
Puis les villageois, paniqués, brandissant des torches.
Les cris, la peur, le sang.
Enfin, des silhouettes humaines en armure, bannières levées.
La guerre à l’horizon.
Tharion fit un pas en avant, sa voix grave résonnant dans la vallée.
— Si tu continues, on te traquera. Pas parce qu’ils le veulent, mais parce qu’ils ont peur. Et alors, tout brûlera.
La vouivre inspira lentement, la gorge vibrant comme un tambour.
Puis son regard se posa sur lui.
Un regard d’égal à égal.
Et soudain, le lien se renversa.
Une vague d’images jaillit dans l’esprit de Marenna.
Trop vite. Trop fort.
Des flammes. Des griffes. Des hurlements.
Des hommes en armure lacérés, des enfants fuyant, des dragons hurlant dans un ciel en feu.
Des souvenirs anciens — ou des visions à venir.
Elle hurla, projetée en arrière.
Le lien se brisa comme une corde qu’on arrache.
Elle retomba lourdement, haletante, le cœur battant à rompre.
La vouivre, dressée sur ses pattes, poussa un cri terrible.
Un rugissement si profond que les roches vibrèrent.
Ses griffes se plantèrent dans la pierre, et dans un mouvement d’une puissance brute, elle s’élança dans le ciel.
Son ombre passa sur eux, immense, avalant la lumière.
Elle tournoya au-dessus de la montagne, les ailes fendant l’air dans un grondement de tonnerre.
— Elle va attaquer ! cria Tharion. Garlan, protège-la !
Garlan bondit, se plaça devant Marenna et leva les bras.
Un nouveau mur d’air se forma.
La vouivre cracha.
Le feu s’abattit.
Une marée de flammes violettes engloutit le ciel, s’écrasant contre la barrière de vent dans une explosion aveuglante.
La chaleur les frappa de plein fouet.
Le monde trembla.
Tharion gronda, la mâchoire serrée.
— Je ne voulais pas en arriver là...
Il fit un pas en avant, les sabots craquant la roche.
Son regard se durcit, froid et tranchant.
— …mais tue-la.
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