Franchement, si vous le rencontriez, à son travail par exemple, si vous le croisiez à l'épicerie ou chez le boulanger, ou même si je vous le présentais, dans une soirée, et après avoir discuté avec lui quelques minutes, vous ne vous douteriez pas, à part si vous êtes un empathe de première, que c'est un alcoolique.
En fait, il y a peu de chance que vous le croisiez dans une soirée, car le soir on ne peut le voir nulle part, hors de chez lui. Et pour qu'il vous invite dans sa maison, pour boire un coup ou autre n'y pensez même pas, à moins que vous soyez sa femme de ménage, vous ne connaitrez jamais son intérieur. Je dis femme de ménage par habitude, mais c'est peut-être un homme qui fait son ménage. Ça je ne sais pas, je n'ai pas cette information. Est-ce que lui sait si c'est un homme ou une femme qui fait le ménage chez lui ? Sans doute que non, puisqu'il passe par une agence. Il est sensé laisser ses instructions sur un papier le matin et quand il rentre chez lui, le soir le ménage est fait, d'ailleurs ça ne lui viendrait même pas à l'idée de vérifier si le ménage est fait. Je m’égare je crois.
Pour lui l'alcoolisme n'est pas une maladie, c'est certes un long chemin vers la mort, mais entièrement assumé et choisi. Il ne boit que de l'alcool de qualité, exclusivement des alcools forts. Depuis quelques temps on est sur du whisky. C'est simple, il a tapé dans la barre de navigation de son ordinateur, « les meilleurs whiskys du monde », il a cliqué sur le premier lien trouvé, en a sélectionné 10 et en a commandé une caisse de chaque.
Il aimerait bien choisir une mort plus expéditive, mais ça lui est interdit par sa femme. Un alcoolisme de luxe donc, pas de pathos ou de déchéance dans cette histoire. Un alcoolisme maîtrisé et seul plaisir que notre homme s'accorde. Attention, ne vous méprenez pas, je ne suis pas en train de faire l'apologie de l'alcool, nous savons très bien où va le mener son goût immodéré pour les breuvages à plus de 40 degrés.
Il serait peut-être temps, après avoir fait de sommaires présentations de rentrer dans le vif du sujet. Ça a commencé il y a quelques nuits… il dort comme peut dormir un homme seul et malheureux, d'un sommeil qu'on dit léger et pourtant si pesant. Il se réveille comme si son instinct avait sonné l'heure du levé et qu'ensuite il lui dit de se retourner. Il obéit à son instinct, comme il se doit et voit dans l'embrasure de la porte de sa chambre, qui reste toujours ouvertes, une silhouette immobile qui le fixe silencieusement. Le minuscule cri étouffé sortant de sa gorge n'a pas eu le temps de se propager dans la chambre parce que vite remplacé par un soupir de soulagement. C'est son fils de 10 ans qui sort d'un cauchemar non digéré et qui vient chercher dans les bras de son père le réconfort, puis l’apaisement.
Le fils s'est rendormi. Que sont les menaces d'un cauchemar contre la mythique puissance paternelle ? Par contre le père, à l’affut du retour d'un éventuel danger nocturne, ne dort que d'un œil.
Quand le réveil lâche « Life on Mars » de Bowie sensé réveiller en douceur notre homme, l'enfant évidemment n'est plus là. En fait ce n'est pas tout à fait la première fois que ça arrive, mais il était trop saoul pour s'en être rendu compte. C'était une nuit où il avait décidé d'en finir, il avait bu plus que d'habitude, l'idée c'était de vraiment s'abrutir le plus possible et de se donner du courage, de se jeter dans un bain bien chaud et de s'ouvrir les veines. Au moment de saisir la lame de rasoir, elle lui glisse des mains et disparaît dans l'eau. Il se penche sur le côté, maladroitement, l'alcool n'abruti pas que le cerveau, pour récupérer l'objet du suicide, mais il bascule, glisse plus vite que prévu et sa tête heurte le bord de la baignoire.
Il est nu, se sent ridicule, sa tête tourne, il va tomber dans les pommes, il pleure, il se sent ridicule. L'eau devenue froide, lui propose un dernier sursaut, il se redresse, son doigt de pied se coupe quand il retrouve involontairement la lame de rasoir perdue. Il sort du bain, il a froid, s'enveloppe dans une serviette bien chaude, soigne son pied. « Il a froid, s'enveloppe dans une serviette bien chaude, soigne son pied… » il tient à la vie, il pleure, se sent ridicule, il tient à la vie. C'est sa femme qui lui a taper sur la main pour faire tomber la lame, il le sait maintenant.
Deux nuits après avoir recueilli son fils dans ses bras, c'est sa femme qui le réveille. Elle est assise sur lui à califourchon. S'il n'avait pas autant bu, il aurait certainement bander, mais bon on ne peut pas tout avoir. Elle est belle, sexy, souriante, mais ce n'est pas de sexe dont il s'agit, elle veut causer suicide. La conversation entre les deux amoureux est difficile à retranscrire, simplement elle se termine par la promesse de notre homme de ne plus tenter de mettre fin à ses jours. En tout cas pas de façon violente, puisque l'alcool… je ne vais pas me répéter.
Depuis cette nuit il y a eu beaucoup de retrouvailles, notre homme a boudé son lit avant les 4h du matin, afin de pouvoir profiter de sa femme et de son fils dans d'autres pièces de la maison. Il veut que ces réunions se fassent dans un environnement quotidien, au milieu d'un jeu, d’une conversation ou d'un repas. D'extraordinaires bonheurs du quotidien. Les lendemains matin sont d'une extrême douleur, non pas que le jour efface la présence de sa famille, enfin si un peu quand même… non pas que le manque de sommeil cumulé à l'alcool plombe sa journée, enfin si un peu. Mais c'est encore autre chose … un manque, une absence. Il fallait qu'il en parle à sa femme, mais n'a jamais réussi.
Et puis une nuit il a fait un arrêt cardiaque. Il était en train de faire un jeu de société, avec sa femme et son fils, quand il s'est écroulé. Coucher au sol, complètement conscient, les yeux ouverts. Il attend que sa femme et son fils interviennent… il attend… quelques minutes… rien. Alors il se laisse emporter par les ténèbres. La mort, enfin est venue le prendre. Elle lui apparaît doucement, elle est raide, elle est froide… elle a les traits de sa fille. Elle a le téléphone de son père dans les mains, elle compose un numéro. Dans le haut-parleur on entend une voix, difficile à cerner, difficile à comprendre, la voix, pour notre homme, allongé par terre avec un cœur qui vit ses dernières minutes et un cerveau quasiment en comas éthylique.
La mort, sa fille approche le combiné du téléphone de la bouche du condamné, qui ne peut réprimer un râle de mourant. À l'autre bout du fil, on s'inquiète, on s’affole, on raccroche et on appelle les secours. Ils seront là dans quelques instants et lui sauveront la vie.
C'est elle, c'est sa fille qui l'a sauvé, hélas.
C'est elle et non sa femme qui a tapé sur sa main pour faire tomber la lame du suicide, C'est elle qui a fait tomber ce verre rempli du dernier poison (Red Breast 12 ans d'âge, une véritable merveille que la plupart d'entre nous ne méritons pas) qui allait le tuer…
« C'est de ta faute si on est mort tous les trois, c'est de ta faute ! Si maman n'avait pas pris la voiture, les yeux pleins de larmes, ce jour-là, nous serions encore en vie. Je ne sais pas ce que tu lui as fait, mais si elle était dans cet état-là, c'est que c'était vraiment grave. C'est de ta faute, si elle a pris le volant dans cet état, c'est de ta faute si nous sommes montés dans la voiture tous les trois, pour aller je ne sais où. C'est de ta faute si elle n'était pas en état de conduire et si nous avons eu cet accident. Alors tu vas vivre encore, dans l'alcool, la culpabilité et le chagrin, c'est à ça que je te condamne »

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