Aujourd’hui marquait le premier jour de repos d’Akame.
Dans ce monde, une semaine était généralement organisée avec quatre jours d’école suivis de trois jours de repos.
Elle passait toujours ses jours de repos dans la bibliothèque du manoir, à faire ses devoirs et à lire.
Je l’observais de loin. Habituellement, je me plaçais juste à côté d’elle pour lire en silence, partageant l’instant sans un mot. Mais depuis qu’elle pouvait me voir, je n’osais plus. Je ne voulais pas la déranger.
Pourtant, tout en continuant sa lecture, elle rompit le silence :
« Pourquoi ne viens-tu pas ? »
Je m’approchai timidement.
Plusieurs livres étaient étalés sur la table. Celui qu’elle lisait portait sur l’évolution de la géopolitique de ces cinquante dernières années. Je jetai un œil aux autres ouvrages à portée : deux romans.
« Tu veux lire quelque chose ? » demanda-t-elle, sans détourner les yeux de sa page.
« Euh, non, c’est bon. »
« Je vois bien que tu es intéressée par l’un des romans. Choisis celui que tu veux. »
Sans interrompre sa lecture, elle déploya ses ténèbres tout autour d’elle, dans un périmètre restreint. Mon corps se matérialisa à nouveau.
« Akame, tu vas encore te fatiguer si tu fais ça… » dis-je, inquiète.
Elle ne leva même pas les yeux.
« Dépêche-toi de terminer le livre, alors… » souffla-t-elle doucement.
Je pris le plus mince des deux romans et m’installai à côté d’elle pour commencer à lire.
C’était un roman de Mohn, un auteur connu pour ses récits courts mais complexes. « Était-ce un rêve ? » racontait un shōjo mélancolique, dans un monde où rêves et réalité s’entremêlaient, et où deux êtres issus d’univers très éloignés voyaient leurs destins se lier de manière inattendue.
« Arf… encore une histoire d’amour hétéro… Comme si ça manquait… » pensai-je.
Mais au fil des pages, des souvenirs diffus de ma première vie me revinrent.
Je me rappelais de moments de solitude, silencieux, où je lisais mes shoujo-ai.
La sensation du papier sous mes doigts, l’odeur des pages, ce calme intérieur… Une douce nostalgie m’envahit.
Avais-je le droit de ressentir ça ? Le droit de profiter de ces instants ?
Je n’étais censée qu’observer. Pas participer.
Et pourtant, un poids oppressant grandit dans ma poitrine.
Je ne savais pas ce que c’était, mais il me coupait le souffle. J’avais du mal à respirer.
En relevant les yeux, je vis qu’Akame, elle aussi, semblait mal en point.
Son dos était courbé, ses épaules affaissées.
« Akame ? Ça ne va pas ? » demandai-je doucement.
« Hm… je suis juste un peu fatiguée. » dit-elle d’une voix faible, les yeux toujours rivés sur son livre.
« Arrête d’utiliser ton pouvoir, c’est de ma faute si tu fatigues. »
« Ton livre n’est pas terminé. » répondit-elle, nonchalamment.
« Puisque c’est comme ça, je pars. Tu vas encore t’écrouler de fatigue. »
Je me levai brusquement. Son pouvoir se dissipa.
Mais je restai visible.
Je compris pourquoi : sa main avait attrapé mon bras.
« Reste… » souffla-t-elle.
Son regard avait changé. Il me suppliait.
« Wow… trop mignonne… » pensai-je, le cœur battant.
On voyait bien là la protagoniste de l’histoire.
J’étais tiraillée. Le poids sur ma poitrine était toujours là… mais je ne pouvais pas la laisser seule.
Je repris ma place à côté d’elle. Elle posa doucement sa tête contre mon bras, comme pour y puiser un peu de réconfort.
« C’est moins fatiguant comme ça… » murmura-t-elle.
« Tu peux continuer ta lecture. »
Je m’exécutai, presque fébrile, et terminai rapidement le livre.
« Alors, il t’a plu ? » demanda-t-elle, une fois que je refermai l’ouvrage.
« Il est bien écrit. » répondis-je, peu sûre de moi.
Un bref silence s’installa.
« Tu n’aimes pas ce genre de livre ? Qu’est-ce que tu aimes ? »
« Hm… je ne pense pas que vous ayez ça ici. »
« Ici ? Dans cette bibliothèque ? J’ai pourtant une grande variété d’ouvrages. »
Mais je ne parlais pas de la bibliothèque. Je parlais de ce monde.
Et puis… avais-je encore besoin de lire des shoujo-ai ?
Son histoire à elle était censée l’être.
Il me suffisait de patienter.
Elle attendit ma réponse, mais comprit vite que je ne répondrais pas.
Soudain, un bruit sec me fit sursauter.
Par réflexe, je quittai le contact d’Akame et me dématérialisai.
« Madame, le repas est prêt. » annonça Miyu, en entrant.
« Oh, déjà ? » répondit Akame, d’un ton calme, comme si de rien n’était.
« Veille à ne pas toucher aux livres, je n’ai pas terminé. Je reprendrai demain. »
« Bien, Madame. »
Miyu s’inclina et repartit.
Alors qu’Akame se dirigeait vers la porte, elle me jeta un regard doux, presque complice.
« Tu viens ? »
Je restai un instant figée… puis souris.
« Oui. »

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