Après avoir été informée de l’arrivée imminente de ses géniteurs, Akame s’était enfermée dans la salle de bain.
Je comprenais mieux que quiconque ce qu’elle pouvait ressentir.
Chaque instant passé avec eux était une torture psychologique.
Ce manoir était censé être leur demeure, et pourtant, ils l’avaient abandonné dès la naissance de leur unique enfant.
Leur présence n’était qu’exceptionnelle, et jamais annonciatrice de bonnes choses.
Je choisis de ne pas la déranger et passai la nuit sur le toit, à scruter le ciel.
Le lendemain, elle avait cours. Je la suivis à distance.
Elle paraissait éteinte, absente. Son regard, vidé de toute étincelle, dérivait au fil des heures.
Elle suivait à peine les leçons.
Son état me fendait le cœur.
Mais je n’étais qu’un esprit, une présence silencieuse. Je n’avais pas à intervenir. Et de toute façon… que pouvais-je faire ?
Elle rentra plus tôt que prévu, dans l’après-midi.
Elle inspecta le manoir avec rigueur, s’assurant que tout soit impeccable, puis choisit pour l'occasion la plus sombre de ses tenues.
La robe qu’elle portait était d’un noir profond, à l’image de ses cheveux… de ses ténèbres.
Elle accentuait l’aura effrayante qui émanait déjà d’elle.
Elle savait que ses parents détesteraient cette tenue, mais elle l’assumait avec dignité.
J’avais presque l’impression qu’elle savourait ce rôle de « méchante » qu’ils lui avaient imposé depuis toujours.
« Madame, il est l’heure, » annonça doucement Miyu.
Au loin, j’aperçus la calèche de la famille Mizushima.
Je restai en lévitation dans le couloir, pensive, flottant vers le plafond.
Quand Akame sortit de sa chambre, je l'entendis soupirer. Un souffle chargé d’agacement.
Je me retournai, tête en bas — et son regard me transperça.
« Madame ? » interrogea Miyu.
« Ce n’est rien… j’espère simplement que TOUT LE MONDE saura se tenir, » lança-t-elle, sans détacher ses yeux des miens.
Je me posai doucement au sol et lui adressai un sourire timide.
Elle détourna le regard, puis se dirigea vers l’entrée du manoir.
Malgré tout ce qu’ils lui faisaient subir, ses parents exigeaient d’Akame une conduite exemplaire.
Elle se devait d’être présente pour les accueillir, droite et digne.
La calèche s’immobilisa devant le portail.
La mère d’Akame descendit la première.
Ses longs cheveux châtains étaient soigneusement coiffés, et sa robe bleu clair faisait ressortir ses yeux.
Mais dès qu’elle posa le regard sur sa fille, son visage se crispa dans une expression de profond dégoût.
Le même regard qu’elle lui lançait depuis sa naissance.
Son père suivit de près.
Ses cheveux, grisonnants aux reflets bleutés, encadraient un visage vieilli par une barbe négligée.
Il portait une tenue gris clair, soignée et digne d’un homme de son statut.
Son regard, tout aussi glacial que celui de son épouse, ne fit que renforcer mon mépris.
« Quelle famille odieuse », pensai-je.
« Madame, Monsieur Mizushima, bienvenue chez vous, » dit Miyu en s’inclinant.
« Avez-vous fait bon voyage ? » demanda Akame, polie, s’inclinant à son tour.
« Garde ces mondanités pour tes autres convives, » répondit sèchement son père.
Le visage d’Akame se figea, surprise.
Je partageai son trouble.
« Quels convives ? » me demandai-je, méfiante.
Elle n’eut pas le temps de poser la question.
« Miyu, nous allons rejoindre notre chambre. Prévenez les cuisines : il faudra préparer un dîner pour vingt-huit personnes.
Nous attendons des invités de marque. Akame, fais bonne impression cette fois. »
« 'Cette fois'… comme si c’était elle le problème. ». Je bouillonnais intérieurement.
Mais Akame ne dit rien. Elle encaissa, comme toujours.
Ses géniteurs n’avaient pas changé. Je les détestais du plus profond de mon être.
Après tout ce qu’ils lui avaient fait subir…
Peu après, plusieurs calèches se succédèrent.
Elles transportaient les domestiques de la famille Mizushima : gardes, cuisiniers, femmes de chambre…
Puis vint un cortège d’invités.
Dans la première calèche se trouvait un couple du même âge que les Mizushima.
À leur suite descendit un jeune homme, assez grand, blond, aux yeux bleus.
Il portait une tenue d’aristocrate blanche, ornée d’une fine épée à la ceinture.
À la vue d’Akame, il lui adressa un sourire charmeur, s’inclina et lui baisa la main.
« C’est qui, celui-là ? » pensai-je, déjà agacée par son assurance.
« Bienvenue, Madame, Messieurs… ? » demanda Miyu avec courtoisie.
« Hijima, du pays de Hai, » répondit la femme.
Un pays voisin. Un nom connu.
« Je vais vous accompagner à vos chambres. Veuillez me suivre, » dit Miyu.
« J’ai hâte de vous revoir au dîner, » glissa le jeune homme à Akame.
Elle s’inclina en silence, sans répondre.
Le reste de la famille Hijima arriva : tantes, oncles, cousins…
Akame les accueillit tous, un par un, d’un calme impeccable.
Les domestiques du manoir, épaulés par ceux des Mizushima, prirent en charge les bagages.
Il restait une heure avant le dîner.
Akame remonta dans sa chambre.
Je la suivis.
« Akame… ? » appelai-je doucement.
Elle se retourna, m’aperçut… et détourna aussitôt le regard.
« J’aimerais rester seule, » murmura-t-elle.
« Je comprends… » dis-je simplement, avant de sortir.
Je profitai de ce moment pour repérer les chambres attribuées à chaque invité.
Puis je me rendis dans la grande salle à manger, soigneusement décorée pour l’occasion.
Le repas allait bientôt commencer.
« Nous sommes ravis d'accueillir ici la famille Hijima. Puisse ce repas vous être agréable ! » déclara le père d’Akame en levant son verre. L’assemblée l’imita.
« Merci pour votre accueil. Cette demeure est charmante. J’ai hâte d’établir un lien durable avec votre famille », répondit le chef des Hijima.
« Un lien ? », me demandai-je, méfiante.
La salle comptait trois longues tables. À la première, mise en avant, prenaient place Monsieur et Madame Mizushima, leur fille Akame, ainsi que Monsieur et Madame Hijima et leur fils, Haru. Les autres membres de la famille Hijima occupaient les deux autres tables, répartis selon leur rang.
Au cours du repas, Monsieur Mizushima se leva pour capter l’attention.
« Comme vous le savez, un grand événement approche… »
« Ah bon ? », pensai-je, les sourcils froncés.
« Nous avons promis notre fille Akame au fils du Duc Hijima. »
« QUOI ?! » cria Akame, abasourdie.
« Akame, assieds-toi et laisse ton père finir. Ne nous fais pas honte, encore une fois, » la coupa sa mère d’un ton glacial.
« Mais… »
« Akame ! » gronda son père avec un regard furieux.
Elle obéit, le visage figé, la gorge nouée.
« Excusez-nous, notre fille n’était pas encore au courant. Nous voulions lui faire la surprise, » ajouta-t-il.
« Tu parles… Vous aviez surtout peur qu’elle s’enfuie avant », pensai-je, serrant les poings.
« Nous espérons que ce mariage renforcera nos liens avec la famille Hijima. Notre fille saura vous apporter ce dont vous avez besoin. »
« Oh, je n’en doute pas », répondit Monsieur Hijima , le ton aimable, mais un éclat trop vif dans les yeux pour être innocent.
« Donc je n’ai même pas mon mot à dire ? » rétorqua Akame, glaciale. « Vous n’êtes jamais là, vous vous fichez de moi, et maintenant vous me vendez au premier venu ?! »
« Akame ! Arrête de faire l’enfant ! Estime-toi heureuse qu'une personne veuille bien de… quelqu’un comme toi. »
Haru se redressa, confiant.
« Haru Hijima est l’un des rares mages maîtrisant la lumière. Il appartient à une lignée illustre et influente. Cette alliance est une opportunité inespérée, bénéfique pour nos relations commerciales avec Hai. Et… »
« Je refuse de rester ici une minute de plus ! » coupa Akame en se levant, furieuse. Elle s’éloigna de la table, sous les regards curieux et les murmures.
Haru l’attrapa par le bras.
« Ne me touche p… » Akame n’eut pas le temps de finir sa phrase. Son genou heurta le sol.
« Akame ! Ton père n’a pas fini de parler, » lança Haru avec un sourire presque sadique.
Une aura dorée émanait de lui, étouffant lentement la force d’Akame. Son pouvoir de lumière s’insinuait dans ses ténèbres, les affaiblissant.
Je le voyais. Elle s’éteignait peu à peu. Elle, si puissante d’habitude, réduite à une ombre d’elle-même.
« Vas-tu enfin arrêter de nous faire honte ? Haru saura dompter l’abomination que tu es ! »
Le regard d’Akame était vide. Elle avait vingt et un ans. Vingt et un ans à être rabaissée, rejetée, traitée comme un monstre, une erreur, une déception.
Il l’humiliait devant toute l’assemblée, sans la moindre gêne, comme on écrase un insecte.
Sans un mot, elle regagna sa place.
Je bouillonnais. L’ignominie de cette scène m'était insupportable. Ils la piétinaient, la détruisaient. Et personne n’osait rien dire. Les invités chuchotaient, certains ricanant discrètement.
Je n’en pouvais plus. Je ne réfléchissais plus.
« Espèce de gros con, tu vas le sentir passer ! » m’énervai-je.
Je me précipitai vers Akame, levant mon bras dans sa direction.
« Je vais me matérialiser et les insulter comme jamais, ces foutus déchets ! »
Mais rien. Ma main traversa son épaule.
« Non… Quoi ?! »
Le pouvoir de Haru avait-il épuisé celui d’Akame, m’empêchant d’agir ?
Je m’approchai d’elle, désespérée.
« Akame ? »
Elle détourna les yeux. Elle savait. Elle me bloquait. Elle refusait que je l’aide.
C’était elle. C’était elle qui m’empêchait de la protéger.
Je compris alors ma place. Je n’étais qu’un esprit. Spectatrice. Rien de plus. Je ne faisais pas partie de ce monde.
Quelque chose se brisa en moi.
Je me souvenais de ce que j’avais oublié depuis longtemps : la solitude. La tristesse.
Je quittai la salle, incapable de supporter une seconde de plus ce spectacle.
Je ne vis pas la fin du repas.
Après celui-ci… Akame avait disparu.

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