— Accroche toi, nous y serons bientôt ! encourageai-je.
Je la soutenais, une main sur son flanc rendu brûlant par le sang qu’elle perdait. Ma gorge était nouée d’angoisse ; mon cœur me lançait ; mon dos était douloureux. Je ne pouvais pas, pas encore un autre. Je ne pouvais me résoudre à la perdre, alors je voulais essayer de la sauver aussi fort que je le pouvais. Nous n’étions qu’à quelques mètres du pont qui menait à Vilsang, alors une fois passé, nous serions en sécurité et elle pourrait recevoir les premiers soins.
Des hurlements déchirèrent la nuit et mon sang se glaça. Mara gémit à mon oreille, de douleur et de crainte et je la comprenais. Après avoir perdu notre Triade, dévoré par les mangesangs, j’avais tiré mon binôme avec moi. Nous nous étions enfuis, conscients que nos camarades ne pouvaient être sauvés. Nous avions couru sous leurs cris et désormais, nous étions poursuivis par une légion de mangesangs. Je voulais au moins sauver Mara. Je ne voulais pas, encore, rentrer seul.
— Laisse… laisse-moi Anela… S’ils nous rattrapent, et ils le feront… Tu vas mourir avec moi.
Je fis la sourde oreille, les yeux brûlés par le sang de mes amis qui m’avaient éclaboussé au visage. Ça n’avait duré que deux mois. Deux misérables mois où nous avions tenu tous ensemble à chaque expédition, à chaque sortie dans les terres maudites de Sang. J’avais encore une fois tout perdu. Mon corps luttait pour moi. Il bougeait, se déplaçait, se battait pour moi, mais je n’étais qu’un spectateur des scènes macabres. Abandonner Mara n’était pas une option !
Lorsqu’un crissement de dent immonde me parvint, je jetai à contrecœur Mara sur le sol. Je dégainai mon épée et trancha le mangesang couvert de pustule, ses rangées de dents à quelques centimètres de mon visage, prêt à me dévorer, à déchiqueter ma chair. J’enfonçai ma lame dans son cœur jusqu’à la garde, la tournai, faisant éclater les poches de pus qui jonchaient sur son corps et la retirai vivement. Il gicla sur moi et j’aurais pu vomir si je n’en avais pas été habitué ; si ce goût répugnant et amer ne m'avait pas inondé la bouche des dizaines de fois déjà.
Son corps tomba au sol dans un bruit humide et immonde et je me détournai, soulevant Mara d’une main sous ses cuisses et une dans son dos après avoir préalablement rangé mon épée. Je me mis à courir en voyant son état lamentable. Elle était brûlante, fiévreuse due à la blessure qui s’était déjà infectée et ses yeux étaient injectés de sang. Sa tête dodelinait avant de s’écrouler sur mon torse. L’une de ses mains s’accrocha piteusement à ma chemise alors que des larmes coulaient sur ses joues.
— J’ai peur, sanglota-t-elle. Comment tu fais ? Anela… Je ne veux… Je ne veux pas mourir.
Je grinçai des dents, serrai la mâchoire et accélérai ma course autant qu’il m’était possible. Je n’allais pas la laisser mourir. Non. Je hurlai lorsque le pont fut à ma vue. Il y avait toujours des sentinelles. Je voyais leurs flèches briller d’une flamme intense qui me donnait de l’espoir. La lune déversait sa lueur sanguinaire sur nous et les grilles et les pièges furent levés pour me permettre de passer. Le sol de dalles résonnait sous mes bottes et ce son me ravit.
Je n’étais plus sur les terres imbibées de sang ! Des puresangs vinrent à ma rencontre, déjà prêts à transporter Mara, et je la leur confis. Elle tremblait sous le choc, mais je n’avais pas d’autres choix que de me remettre à eux. Je fronçai douloureusement les sourcils et caressai ses cheveux bruns avant de la laisser s’en aller tandis qu’elle pleurait à chaudes larmes. Quant à moi, je n’eus d’autres choix que d’affronter l’ennemi.
Je grimpai vivement les marches pour monter sur les murs aux côtés des archers.
— C’est une légion ! Bander vos arcs ! criai-je. Tenez-vous prêt à activer les pièges et versez le pétrole ! Aucun de ces mangesangs ne passera les murs de Vilsang aujourd’hui !
On ne mettait jamais les nouvelles recrues sur les murs. C’était une tâche trop importante pour être manquée. Si nous perdions Vilsang à cause de l’envahissement de ces monstres, alors c’en était fini pour les prochaines villes. Nous étions le rempart depuis des siècles. Nous étions la première ligne de défense et si les autres villes devaient se battre contre eux un jour, elles ne pourraient jamais réussir ce que nous avions réussi en deux siècles.
Je levai la main, faisant signe aux archers de se tenir prêts. Les bois se mirent à bouger sous l’amas de mangesangs qui couraient dans notre direction. Ceux qui étaient avec moi sur ces murs étaient expérimentés. Ils ne tremblaient pas d’appréhension ou de peur. Ils connaissaient leur rôle et l’importance de ce dernier. Alors, lorsque les arbres s’écartèrent pour laisser place à une vague de mangesang, aucun de nous ne grimaça sous l’odeur pestilentielle.
Leurs corps putrides rencontrèrent les pièges. Ils claquèrent sur eux, les réduisant en charpie et je fermai le poing. Les flèches partirent aussi vite que le vent et se plantèrent dans leurs corps. Ils tombèrent un à un comme de misérables mouches. Il y avait le sang de mes camarades sur eux ; certains avaient encore leurs chairs entre leurs dents aiguisées et pourries ; d’autres devaient encore se délecter de leurs os plus loin.
— Deuxième salve !
Une autre pluie de flèches enflammées les transpercèrent et leurs cris devaient actuellement réveiller tout Vilsang et faire cauchemarder les enfants. Je me souvenais encore de moi, petit et innocent, encore naïf de la réalité qui, par curiosité, avait jeté un œil à ce que les puresangs combattaient. Je savais ce que cela faisait de se prendre violemment la réalité en pleine face à un si jeune âge et même si j’essayais de préserver les jeunes générations, ça me faisait mal au cœur de les voir m’admirer.
— Versez le pétrole et enflammez-le, sifflai-je.
Le pétrole se déversa dans un flot digne d’une tempête sur le pont et mes archers enflammèrent ce dernier. Un feu immense s’éleva et consuma les derniers mangesangs encore vivants qui hurlèrent d’être ainsi brûlé vif. Les quelques-uns qui étaient restés à l’orée des bois reculèrent et, s’avouant vaincus, disparurent comme ils étaient arrivés. Eux avaient été plus intelligents alors si cette légion n’était composée que de mangesang de classe 1, cela voulait dire que le prince des mangesangs de Vilsang n’avait pas été loin.
Je fermai les poings. Ça faisait des années qu’on le poursuivait. Des centaines de puresangs avant moi avaient essayé et avaient échoué ! Et voilà que cet enfoiré venait nous narguer ? Est-ce que ça avait plu à ce minable de nous voir lutter pour nos vies ? Ça me dégoûtait. J’avais envie de vomir, d’exploser, de tout foutre en l’air, mais ils étaient tous autour de moi, à m’admirer pour ma maîtrise. Je fermai douloureusement les yeux, baissant les épaules et luttant contre l’amertume qui me gagnait.
Je me détournai d’eux dans l’espoir de gagner l’hôpital afin d’y retrouver Mara, mais tout devint rouge autour de moi. Je posai une main sur mon front en perdant l’équilibre. Un des archers me rattrapa et je laissai mon corps peser contre le sien. J’étais épuisé. Je fermai les yeux, remerciant ce puresang de m’avoir aidé.
— Duc Anela ! Duc Anela ! Appelez vite un médecin ! Nous perdons le Duc Anela ! hurla-t-il.
« Ne crie pas » eus-je envie de répliquer, mais je n’en eus pas la force.

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