Le Duc Anela portait un autre nom « le Vicaire Sanglant ». Il y avait plusieurs raisons à cela. On disait que sa première bataille avait été si sanglante qu’il en était revenu imbibé de sang et seul survivant de la Triade à laquelle il appartenait. Il avait réitéré cette action depuis. Les autres mouraient, mais lui demeuraient. On disait qu’il s’était tant battu dans ses autres vies qu’il était né dans celle-ci recouvert du sang de ceux qui l’avaient entouré, des monstres qui avaient tenté de le dévorer.
Il n’y avait pas un seul autre puresang sur les terres de Sang qui avait les cheveux et les yeux rougeoyant. Il n’y avait personne parce que ce n’était pas humain, mais bien monstrueux. Les autres puresangs qui escortaient aujourd’hui les civils de Vilsang portaient aussi les mêmes armures que nous. Des armures d’argent rouge rutilante qui portait la couleur du sang pour ne pas que les enfants puissent en voir les véritables résidus écarlates.
Même ainsi vêtu au couleur du sang, nous avions nos cheveux et nos yeux sombres qui permettaient de drastiquement faire la différence. Le Vicaire Sanglant, lui, semblait d’apparence cruelle. Oh, il était magnifique, même si ça ne devait pas être un charme qui plaisait à beaucoup. Il était terrifiant pour les enfants, mais un terrifiant si honorable qu’ils l’admiraient autant qu’ils le craignaient. Le Duc Anela semblait venir d’ailleurs, dans des terres reculées, mais il n’en était rien. Il était bien de Vilsang.
Il chevauchait dans les rues de Beausang en escortant les civils qui posaient sur lui des regards confiants, soulagé d’être protégé par un puresang comme lui. Si certains ne méritaient pas le titre de Duc, il n’en était rien pour lui. On avait peut-être entendu parler de « moi », Selene le fantôme, un titre bien moins racoleur que le sien, mais tout le monde connaissait le délicieux Anela. Beaucoup disaient qu’il était le vicaire de notre Dieu : « Rodel ».
Aujourd’hui serait la première fois que je ferais officiellement sa connaissance. Ainsi, simplement de vue, il avait toujours paru cruel et froid, mais ce n’était certainement qu’un air que donnaient ses cheveux et ses yeux écarlates. Nous étions habitués à associer cette couleur à la souffrance. Anela portait cruellement bien cette couleur. J’avais rarement, voire jamais, vu un homme aussi attirant que lui ; un délicieux repas donc. Il n’était pas grand comme le Duc Fratera ou aussi musclé que le Duc de Chersang.
Le Vicaire Sanglant avait des muscles léger, mais bien présent et une taille tout à fait convenable pour manier l’épée. Il n’était pas le plus vieux d’entre nous. Il était le plus jeune des Ducs et pourtant, il était plus important que tous. En guidant ceux de Vilsang jusque dans l’église, l’unique cercueil du corps retrouver de la défunte, son visage prit une délicate teinte triste. Il connaissait donc suffisamment la défunte pour en être touché.
Toute la population, dont moi, les suivîmes jusque dans l’église. Le Duc Anela se présenta en dernier devant l’hôtel. Notre Dieu Rodel était là, les mains ouvertes comme s’il portait le monde et ses six ailes largement ouvertes dans son dos, le regard baissé sur celui qui s’agenouillerait face à lui. Et ce fut son vicaire à cet instant. Son armure teinta tandis que ses genoux trouvaient avec humilité le sol. Ce fut, de loin, la plus belle des images que je n’avais jamais vu.
Lorsqu’il se releva, le visage tiré par l’émotion, il gagna les premiers bancs et je me décalai un peu afin de toujours l’avoir dans mon champ de vision. Le prêtre arriva, vêtu de sa longue soutane rouge qui laissait une grande traîne derrière lui, comme une rivière de sang. Il s’installa devant la statue et ouvrit les bras de la même façon. Le cercueil avait été déposé face à lui.
— Que Rodel veille sur Mara. Elle aura servi ses frères et ses sœurs avec humilité et dévouement. Que ses frères morts au combat dont les corps ne pourront guère être retrouvés l’accompagne dans son voyage. Que El, guide leurs pas jusqu’à son père, jusqu’à notre père et Dieu afin qu’ils puissent y vivre plus paisible.
Des voix de chorales commencèrent à s’élever de façon douce alors qu’une myriade d’enfants venait danser autour du cercueil, tous vêtu de vêtements amples et rouges qui bougeaient comme des fleurs au vent à chacun de leur mouvement. Et à toutes ces voix, une voix plus cristalline que les autres se démarqua. Le Vicaire Sanglant avait commencé son chant d’hommage. Ils avaient choisi un chant très beau d’enterrement. Il parvint même à faire accélérer mon cœur que je pensais perdu.
« Oh miséricordieux Rodel, menait mes compagnons dans les chemins tumultueux jusqu’à vos grands jardins. Contraints de gémir et de haïr sur terre, nous prenons le temps de vous chanter notre amour. Nous dédions notre vie à vos travaux divins, que vos ailes puissent nous offrir les nouveaux souffles de vie dont nous avons besoin et puissiez-vous un jour pardonner à ceux qui vous ont trompé. Bénissez mes enfants et mes parents, mon peuple et vous-même, car il n’y aura qu’ainsi que je pourrais continuer notre combat ».
La suite devint plus sombre, plus réelle.
« Pardonnez à l’enfant qui, une nuit, s’est enfui dans les bois sanglants et à qui la vie a été arrachée par une bête. Pardonnez au parent qui vous injurie pour la perte de leur fruit. Pardonnez au monstre qui se terre dans les ombres et le sang pour vous arracher vos fils et vos filles. Pardonnez à celui qui a peur et à celui qui ne reviendra jamais. Pardonnez à celui qui souhaite abandonner le combat et pardonnez-vous pour votre fils Od qui nous a tendu ce cauchemar ».
Je fermai les yeux, savourant le reste de la cérémonie et dissimulant à mes yeux tout ce rouge écarlate. Les enterrements n’étaient pas appelés « les messes rouges » pour rien. Je me laissai presque bercer par sa voix, rêvant de l’entendre dans d’autres circonstances plus intimes. Il n’y avait plus de doute : le Duc Anela était la merveille de notre âge. Alors, lorsque la cérémonie se termina, je laissai l’église se vidait ; je laissai le voile rougeoyant tomber sur la figure de notre Dieu Rodel en guise de deuil.
Le Vicaire Sanglant fut l’un des derniers à sortir et je le suivis, encore. À la sortie de l’église, je levai un sourcil. Je ne le voyais plus. Puis, sentant quelque chose de terriblement tranchant sous ma gorge, je tournai ma tête à droite. Il était là, son épée sous ma gorge prête à me la trancher et je levai mes mains en guise de paie.
— Qui es-tu ? Pourquoi me suis-tu ?

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