— Nos ancêtres ont menés cette guerre pour nous et nous voilà à la mener à notre tour avec l’espoir, certes fou, de la remporter. Qui d’entre nous n’a pas espérer se lever un matin sous les paroles des braves puresangs chevaliers qui nous annoncera notre victoire ? Malheureusement, ces dernières années, rien de tout cela n’est arrivée et nous avons vu les Ducs allaient et venir et chaque bataille versé un peu plus de sang dans nos terres.
En écoutant l’Asmérion faire son discours, mon regard déambula sur la foule. Elle semblait porté par ses paroles pourtant sommes toutes banales à mon humble avis. Et puis, je vis le doux Anela, le regard brillant et admiratif envers l’Asmérion et je vis que dans son regard, jamais aucun doute ne l’avait effleuré lorsque le chef de chaque ville faisait ses beaux discours. Il croyait en l’Asmérion, moins qu’en notre Dieu Rodel, mais il y croyait. Sa pureté et sa foi me faisaient trembler d’excitation.
— Mes frères, mes sœurs, nous tous enfant de Rodel, je crains avoir à vous annoncer une bien triste et sombre nouvelle. Aujourd’hui et les jours qui viendront, nous devrons faire preuve d’unité et de force plus encore qu’hier. Nos terres sont gravement malades. Les récoltes ne donnent presque plus rien et les animaux se meurent ou… en deviennent monstrueux. L’humanité s’éteint.
La foule se mit à murmurer et la terreur prit peu à peu place sur leur trait, pourtant à nouveau, plutôt que tous ses puresangs, je m’en référai à Anela. Cet être pour le moins curieux, qui avait essuyé des centaines de batailles et des milliers de pertes et qui continuait de sourire et de marcher fièrement, demeurait le visage impassible face à la foule. Il ne laissa rien transparaître alors que j’avais compris la douleur qui inondait son délicieux cœur palpitant.
— Des sacrifices devront être fait pour survivre, pour que les générations de demain demeure pour l’avenir que les Ducs les offriront.
Anela dut sentir mon regard sur lui puisqu’il leva la tête pour m’observer. Ses yeux rouges, face à l’un de ses compères, s’exprimèrent enfin sur le chagrin qu’il éprouvait et pourtant… pourtant le même doux sourire candide orna ses lèvres. Je ne décelai aucune envie particulière de sa part, pas les mêmes qui résidaient en mon esprit. Lui n’avait aucun désir. Certainement me voyait-il comme un collègue tandis que je rêvais de le dévorer.
En retrait avec Fratera et Beret, aucun civil ne pouvait voir le visage tendre qu’affichait le Vicaire Sanglant. J’étais seul témoin de cela.
— Dire que Vyl manque ça ! s’exclama Beret d’un ton bourru.
Anela décrocha son attention de moi pour observer Beret, Duc de Noirsang. En effet Vyl, Duc de Blansang avait dû nous quitter d’urgence. On l’avait informé durant la nuit que quelque chose s’était passé sur ses terres. Nous n’en avions pas su plus, mais nous avions convenus de nous retrouver à Morsang avant que le jour ne se lève pour débuter notre traversée dans les terres que les mangesangs occupés. Nul n’était vraiment inquiet pour Vyl puisque ce genre d’incident arrivait plus souvent qu’on ne pouvait l’imaginer.
Avoir versé autant de sang sur les terres n’étaient pas sans conséquence. La malchance venait de paire et plusieurs « incidents » avait frappés Sang tout au long des années. Un nouveau malheur ne serait donc pas nouveau, pour aucun de nous. Et, dans des temps aussi sombres, Anela avait eu raison de demander et de souhaiter l’unité par les paroles de l’Asmérion. Ce dernier, prit dans un discours des plus solennel pour tous, exposa à tous le problème des terres et de la nourriture qui commençait à manquer.
Pourtant, hors mis des murmures et des craintes qui se levaient, les puresangs ne s’indignèrent pas. Nul ne montre signe de brutalité ou de rébellion. L’Asmérion avait parlé et la foule écoutait et croyait en lui. Il leur assura qu’il fera tout, avec l’aide des Ducs, pour leur donner un « demain » radieux et généreux en mets. Son peuple croyait en lui. À nouveau, je regardai Anela et ce dernier ferma les yeux au même moment. Certainement s’était mit à prier. Un air paisible reposait sur ses traits masculins.
— L’Asmérion a toujours su trouver les bons mots. Le peuple croit en lui, autant que nous. Et si des doutes venaient à germer dans les esprits, lorsqu’ils sauront que tu es de ceux qui arrangeront le problème Anela, il n’y aura plus de raison de craindre, clama Fratera.
Anela ouvrit les yeux, dévoilant à nouveau ses iris sang que je ne me lassai pas d’admirer. Et puis, c’était la première fois que je voyais des cils aussi long. Je ne pensais pas cela possible, mais ces derniers faisaient bel et bien de l’ombre sur ses pommettes.
— Il a raison, reprit Beret de sa voix rocailleuse. Vous êtes le Vicaire Sanglant, à bien des égards, vous êtes aussi important pour les puresangs que l’est l’Asmérion.
Cependant, bien que cela soit une vérité inéluctable, cela ne semblait pas atteindre le concerné. J’irais jusqu’à dire que cela ne semblait pas lui plaire qu’on lui accorde tant de crédit. Alors, lorsqu’il hocha brièvement la tête et qu’il se détourna pour regagner les petits ruelles plus discrètes, je ne tentais plus de le suivre. Aussi agaçante l’idée était-elle d’être séparé du seul qui était attrayant, je savais que le pousser à bout ne m’aiderait pas. Je le laissai disparaître de ma vue tandis que Beret bougonnait sur son départ. Fratera sembla comprendre comme moi puisqu’il n’insista pas.
Nous assistâmes au discours de l’Asmérion jusqu’à la fin avant de regagner l’auberge. Là-bas, nous discutâmes longuement de ce qui nous attendrait durant notre voyage. Malgré ce qu’ils avaient appris, ils ne savaient pas réellement ce qui les attendait, mais bientôt ils sauraient. L’inquiétude d’Anela à leurs égards, ou au moins à l’égard de Vyl et Beret, étaient amplement justifiés. Ces deux-là, même dans leurs cauchemars, ne pouvaient comprendre ce qui allait leur tomber dessus.
Je me pris tout de même à la discussion, jusqu’à ce que le soir tombe et que je sois lasse de ne pas voir revenir Anela. Je me sentais lourd d’avoir entendu Beret et sa voix rocailleuse, presque insultante pour mes douces oreilles. Le voyage risquait d’être long. Le Duc Fratera en revanche, était bien plus agréable. C’était un homme qui semblait pour le moins sage et il avait la tête sur les épaules, mais aussi sympathique soit-il, aucun d’eux n’égalait le parfait Anela.
Aussi, lorsqu’il apparut à l’entrée de l’auberge et que son regard s’arrêta sur nous, je repris du poil de la bête. Il s’avança vers nous tandis qu’autour de nous, les gens se faisaient plus silencieux pour l’admirer.
— Vous devriez vous reposer au lieu de festoyer. Nous partons avant que le jour ne se lève, annonça-t-il.
— Festoyez donc un peu avec nous Anela ! s’esclaffa Beret. Nous serons rationné tous le voyage, alors profitons-en !
Le regard d’Anela se durcit, devint si froid qu’un silence pesant s’installa.
— Je laisse ma part à ceux qui en ont vraiment besoin.
Et sur ses paroles des plus glacés, il tourna les talons. Je me levai à mon tour et le rattrapai en une enjambée. Je le retins et d’un air renfrognée, il se retourna.
— Nous n’avons pas réellement festoyés, me justifiai-je. Nous avons discuter sur ce qui nous attendait et…
Il secoua la tête et d’un geste de la tête me montra la table à laquelle j’avais été et où les deux Ducs reposaient toujours.
— Vous êtes un grand garçon Selene, faites-donc ce qu’il vous plaît.
Anela semblait de bien mauvaise humeur. Agacé, je le laissai m’échapper et posai un regard noir sur Beret qui buvait une chope d’alcool. Je serrai la mâchoire et regagnai l’étage afin de trouver refuge dans ma chambre. J’aurais bien assez de ce Duc désagréable durant le voyage, pas besoin de m’épuiser avant. J’abandonnais donc Fratera à Beret sans pitié aucune et je tournai la poignet de ma chambre avec un certain soulagement. Je jetai un regard à celle d’Anela, mais renonçais bien vite.
En ouvrant ma chambre, qu’elle ne fut pas mon déplaisir en voyant deux individus dévêtus et étalés dans mon lit. Je refermai ma porte plus fort que je ne l’aurais voulu. L’homme et la femme m’offrirent un regard aguicheur et je me délestai de mon armure. Le garçon se releva, dévoilant ses jolies courbes et il s’avança vers moi. Ses mains glissèrent sous ma chemise et j’attrapai durement ses poignets. Je me penchai et il relevai la tête, espérant visiblement recevoir un baiser.
— Touche-moi encore une fois, et je te brise tes jolis doigts. Crois-moi, je le dis pour toi : tu ne veux pas que je te dévore.
Ma promesse suscita une certaine perplexité chez les deux amants qu’on avait visiblement apprêtés pour moi. Puis, la femme se redressa, l’air craintif.
— Le… le Duc Beret nous a payés avec d’autres compagnons pour satisfaire les Ducs. Nous sommes navrés si…
Sa voix mourut et je relâchai l’homme qui s’était mis à trembler. Je leur fis signe de sortir d’un coup de tête sec et ils se hâtèrent, trébuchant presque en se rhabillant. Lorsqu’ils sortirent, tremblant de ma douce promesse, ils croisèrent leurs compères qui avaient été envoyés pour Anela et qui avait été congédiés par ce dernier. Un sourire fleurit sur mes lèvres et je m’appuyai contre l’encadrement de ma porte pour questionner Anela du regard.
Il rougit brièvement et je l’invitai tacitement à me rejoindre. Déjà habillé de façon plus à l’aise, je l’invitai à me rejoindre dans ma chambre. Il n’hésita que peu avant de venir. Malgré moi, je fus touché par cela. Sa colère semblait avoir reflué bien vite, trop vite peut-être, mais j’en étais plus que ravie. L’espoir de passer une bonne soirée n’était pas totalement vain finalement. Il resta néanmoins debout au milieu de la pièce.
— Vous n’avez pas la tête à vous faire plaisir ce soir ? questionnai-je.
— Et vous ?
Je rigolai doucement et m’installa sur mon lit en haussant les épaules.
— Sans manquer de respect puisque je ne sais pas vraiment où leurs corps ont traînés, je ne suis pas très « partage ». Si je dois me faire plaisir j’aime autant que ce « plaisir » ne soit pas fait passer dessus par tout Sang. Ah, je ne leur reproche rien. Ce n’est juste pas mon goût.
Anela sembla m’examiner sous tout les angles avant de hocher la tête.
— Je suis impuissant.
Cet aveu avait été aussi brutal et soudain qu’un coup donné dans le dos. La surprise dût se lire parfaitement sur mon visage puisque je n’eus pas l’occasion de la dissimuler tant il m’avait pris de cours. Anela eut alors un petit sourire en coin et je crus qu’il s’agissait là d’une boutade, de sa première soit dit en passant, mais il s’avança jusqu’à le fenêtre pour observer l’extérieur.
— En vérité, je n’arrive pas à éprouver plaisir à coucher avec mes amants. Mes potentielles partenaires étaient pourtant à mon goût, mais à chaque fois que je me retrouve près d’eux, j’en suis profondément dégoûté, mais pas par eux.
Sentant que la conversation allait devenir bien plus importante, je me levai pour le rejoindre.
— Je ne me sens pas légitime de toucher des puresangs que les mangesangs n’ont pas encore souillés de leur sang putride. Même si cela ne se voit pas, avec tout ceux que j’ai tué et dont le sang a été versé, je pourrais en créer une mer.
L’air chagriné qui passa sur son visage m’étreignit brièvement le cœur et je fronçai les sourcils à cette sensation des plus curieuses. Est-ce qu’il… éprouvait de la peine à tuer les mangesangs… ?
— Je ne veux pas souiller les autres de ma personne.
Ma question me torturant l’esprit, je saisis son menton et l’obligeai à me regarder. J’avais espéré trouver réponse dans son regard, en vain. Il semblait juste curieux de ma réaction.
— Éprouvez-vous de la peine de tuer les mangesangs Anela ?
Son regard écarlate se baissa un bref instant avant qu’il ne revienne s’ancrer au mien.
— Pas vous ? souffla-t-il. Je… je les ai tant entendus crier lorsque mon épée les pourfendait ; je les ai vu fuir lorsqu’ils n’avaient aucune chance contre nous. Si c’est ainsi, pourquoi crier et fuir si on ne ressent pas la peur de la mort ? Selene, je sais que mes mots peuvent paraître fous, mais… je pense qu’il y a de l’humanité en eux. S’ils ont peur de mourir, alors ils ne sont pas si différent de nous.
Je fus abasourdi par ses paroles. Dans tout Sang, jamais je n’avais entendu quiconque parler ainsi des mangesangs, comme si ces derniers pouvaient être humains. J’étais encore plus subjugué par Anela, cet être différent de tous à bien des égards. L’envie de me pencher un peu plus de le goûter me tirailla les entrailles, mais je déglutis afin de tenter de refluer ce merveilleux appétit.
— En avez-vous parlé aux autres Ducs ? De la façon dont vous percevez les mangesangs.
Il pouffa, mon idée lui semblant absurde au delà de tous mots. Il chassa ma main, lui permettant ainsi de regarder à nouveau pas la fenêtre.
— Je connais suffisamment Fratera pour savoir qu’il ne pense pas comme moi. Je ne connaissais guère Vyl et Beret avant hier et je n’en ressens pas l’envie de leur en parler. Avec vous, c’est bien plus facile. Vous êtes agréables et à l’écoute. Je suis navré que vous deviez venir avec nous.
« Navré » ? Cela sonnait comme un adieu. Pensait-il que j’allais y rester ? Oh, et bien, il avait toute les raisons du monde de le penser. Ce pauvre Anela devait penser qu’il était maudit. Tout ce qui avait eu le malheur de partir en « expédition » avec lui n’était jamais revenu, un jour ou l’autre. Il devait penser que nous n’allions pas faire exception. Avec Vyl et Beret qui étaient inexpérimentés, les chances de morts se retrouvaient plus élevés encore car l’art et la maîtrise du combat ne faisait décidément pas tout.
Ah… tant de choses avait été arrachés à Anela, le Vicaire Sanglant. Que faudrait-il pour briser une force de la nature béni par notre Dieu Rodel en personne ?
— Ne soyez pas navrés Anela. Nous pourrions être surpris de bien des façons durant ce voyage !

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