Sur la terre spongieuse de La Damnée, rien n’était épargné par le sang versé : ni les herbes, ni les arbres, ni les siffleurs rouges ou autres rares bêtes. Cependant, chacun avait une exception et celle de La Damnée était une chose que peut avait pu admirer. Sur les terres des Ducs, ce n’étaient qu’un mythe parmi les peuples et seul les puresangs de Dursang qui partaient en expéditions ou ceux de Vilsang connaissaient la vérité, ou plutôt, pouvait croire en ce mythe.
Nous avions longuement marché, perdu dans nos réflexions. Anela s’était muré dans le silence et n’avait regardé personne depuis que ce Cauchemar avait dit ces mots. Fratera et Beret pensaient à mes paroles qui accusaient l’Asmérion. L’idée, bien qu’affreuse pour leur croyance, faisait son chemin. Pero demeurait l’air penaud depuis qu’Anela l’avait violemment remis à l’ordre. Bien que son agressivité m’avait surpris, il n’avait pas eu tort. Pero l’avait mis en danger, même si de son regard, il avait eu peur pour elle.
Cela prouvait bien la bonté dont il faisait preuve. Cela le rendait encore plus irrésistible à mes yeux. Malgré le sang qui tachait son visage, comme nous tous, il restait innocent. Il y avait cet air candide et doux lorsqu’il me regardait et j’étais sans cesse ébranlé par la confiance qu’il avait mis en moi. J’étais si flatté par cela. Pour tous ces durs efforts et pour chasser ce sang souillé de son si beau visage, je me promis de trouver l’un de ces « mythes ».
Ce fut en reconnaissant le lieu que je m’arrêtai. Il y avait des consanguines qui jonchaient le sol. Il s’agissait de fleur qui pousser sur La Damnée, mais seulement quand on y était bien enfoncé. Plus on s’éloignait des terres des Ducs et plus les consanguines poussaient. Ici, il n’y en avait que quelques-unes, mais leurs parfums forts chassaient la pestilence des cadavres putrides. Elles sentaient bon. C’était un parfum envoûtant qui en devenait dangereux lorsqu’on le reniflait de pleins nez.
Leurs vingtaines de pétales brillaient comme un joyau aux quelques rayons de lumières qui éclairaient la forêt. Je continuai à avancer et en quelques pas qui suivirent les fleurs, derrière les arbres, les consanguines entouraient une petite clairière. En son centre se trouvait une étendue d’eau, parfaite pour tous nous accueillir et chasser les impuretés sur nos corps. Ainsi, lorsque Anela vit ce que je proposai à notre petite équipe, il tiqua. Il releva enfin le regard vers moi, semblant me demander si j’étais sérieux.
— Selene…
Puis, il sembla renoncer et relâcha son sac afin de se dévêtir. Son armure était abîmée et j’osai à peine imaginer comment devait être l’état de sa peau là-dessous.
— Nous allons vraiment nous baigner ?! Avons-nous vraiment le temps ? Et les mangesangs ? grommela Beret.
— Nous devons réfléchir à notre façon de procéder. De plus, ils savent déjà que nous sommes là. S’ils avaient voulu nous tuer, ce serait déjà fait. Une légion nous serait tombée dessus. Prenons une heure. Cela nous fera également une pose, proposa Anela.
— Et pour les mangesangs, s’il y en a, ils n’approcheront pas. Ils haïssent l’odeur des consanguines. C’est pour cela qu’au plus nous nous enfonçons, au plus les petits mangesangs n’interviennent plus. Les consanguines poussent dans les profondeurs de La Damnée et deviennent de plus en plus nombreuses quand on s’y approche, exposai-je.
Anela laissa son armure reposer au sol et il retira son haut. Je pus alors voir sa chair bleuie par le choc. Une colère sourde enfla dans ma poitrine. Si ce cauchemar réapparaissait… oh, comme je désirais lui faire connaître les abysses de la terre pour avoir abîmé la chair qui me revenait. Je retirai moi aussi mon armure, puis mes habits et rejoignis Anela dans la petite étendue d’eau qui m’arrivait à la taille. J’attendis que Beret et Fratera ne nous rejoignent avant d’appuyer sur la tête des deux hommes pour qu’ils baissent le regard.
— Il y a une dame parmi nous, messieurs, glissai-je avec légèreté.
Pero me remercia sous le rire caverneux de Beret, qui tentait, en vain, de se défaire de ma prise. Elle nous rejoignit, demeurant en retrait, l’eau lui arrivant aux épaules. Je rinçai mon visage, Anela m’imitant.
— Pourquoi… pourquoi l’eau de ce petit lac est si pure ? s’étonna Pero.
— Les saunes ont pris l’habitude de boire le sang de la terre plutôt que son eau. C’est grâce aux racines de saunes que l’eau est « pure ». Elles pompent le sang pour s’en abreuver. L’eau ne restera pas impure bien longtemps, expliquai-je en avisant que nous salissions l’eau.
Pero hocha la tête, satisfaite. Anela, après s’être soigneusement rincé, affichait un air mélancolique. Ce même air qui prouvait qu’il savait d’où provenait cette eau. Il forma une coupe avec ses mains et prit un peu d’eau dans celle-ci avant de s’avancer vers Pero. Il souleva ses mains et en versa le contenu sur elle. Il attrapa son petit visage et vint soigneusement le nettoyer sous nos regards abasourdis. Alors qu’il avait haussé le ton sur elle plus tôt, le voilà qui prenait soin d’elle. Il était… un véritable mystère.
— On dit que cette eau provient des larmes des défunts. Que ceux qui sont morts sur La Damnée et dont le corps ne put jamais être retourné aux siens et à sa terre pleurèrent, encore et encore. Certains disent que leurs larmes imbibèrent La Damnée et que les saunes, pour ne pas troubler les défunts, recrachèrent leurs larmes dans des berceaux. D’autres disent que c’est notre Dieu Rodel qui vient déposer les larmes dans les berceaux.
La voix d’Anela était douce. Elle semblait receler toute la vérité de l’humanité, tout ce qu’il y avait de plus bon et beau en elle. Il parlait avec une telle bonté qu’il réussissait à m’émouvoir et je… j’étais encore si troublé par cela.
— L’eau est salée, comme des larmes.
Beret essaya d’en boire, mais Anela gloussa et lui fit un signe négatif de la tête en relâchant le visage propre de Pero.
— Il ne te viendrait pas à l’esprit de boire les larmes des défunts, n’est-ce pas ? De plus, on dit que ceux qui ont essayé se sont vus… mal en point.
— L’eau ressortira de ton corps, par un moyen ou un autre, glissai-je.
Beret laissa l’eau dans ses mains retomber et je pouffai avec les autres.
— Je suis navré d’avoir été si dur Pero. Tu as dû avoir peur toi aussi.
Elle hocha tristement la tête, mais rapidement, un sourire vint orner ses lèvres.
— J’ai été imprudente ! Je promets de ne plus mettre qui que ce soit en danger !
Anela acquiesça, tapota sa tête et revint à sa place initiale. Ses mains disparurent dans l’eau et un air plus sérieux et sombre prit place sur sa jolie frimousse.
— Nous allons continuer notre chemin jusqu’à Od, peu importe qu’ils sachent, ou non que nous arrivons ; peu importe s’ils attendent ; peu importe si nous avons été trahis. Après avoir exposé si clairement que les monarques et Od voulaient me voir, je ne les décevrais pas. Je ne me cacherais pas pour les trouver. J’irais les faire face sans peur, mais vous quatre, vous serez discret.
— Vous voulez vous lancer dans la gueule du loup ?! grogna Beret. Anela, c’est…
— Si nous rebroussons chemin jusqu’à nos terres, qui savent quels dangers pourraient nous suivre. Vilsang veille sur toutes les villes de Sang, mais si nous emmenons l’ennemie là-bas à cause de notre fuite, Vilsang ne pourrait tenir un assaut de grande envergure. Nous n’avons pas le choix.
Anela n’osait pas nous regarder en face. Ce silence durant notre trajet n’était plus dû au choc, mais bien à la réflexion. Il n’avait cessé de tourner et retourner la chose dans son esprit pour nous offrir une échappatoire.
— Je ne peux assurer la survie d’aucun de vous, mais je serais le seul à me tenir face à Od. Je tenterais, seul, de le tuer. Si j’échoue, vous devrez prendre les vivres que vous verrez en infiltrant leur demeure et vous en aller. Nous gagnerons un sursis.
— Nous… nous ne savons même pas à quoi ressemble leur antre, rétorqua Fratera profondément peiné par ce qu’il entendait.
Voyant que les morals ne seraient pas bons pour la suite du trajet, je coupai court à la conversation.
— Nous n’y sommes pas encore. Ne nous avançons pas ainsi. Attendons de voir le moment venu. Jusque-là, nous nous protégerons les uns les autres, rassurai-je.
Aucun d’eux ne répondit.
— Et si… si nous prions ? Notre Dieu Rodel saura nous donner le courage nécessaire, proposa Pero.
— C’est une bonne idée. Anela, pourquoi ne pas chanter pour nous ?
À la demande de Fratera, Anela accepta. Les Ducs et la petite Duchesse fermèrent les yeux afin de prier sous le chant mélodieux d’Anela. Je gardai les yeux ouverts, ne perdant pas une miette du spectacle qu’offrait Anela. Je n’avais jamais entendu une voix comme la sienne, pas même chez moi. Il semblait retenir encore sa voix afin de ne pas alerter toute La Damnée de notre présence, comme si ça n’avait pas déjà été fait. Cependant, je me délectai de son chant.
Mon esprit semblait libéré de tout mal, toutes craintes et tous chagrins. Il n’y avait pas besoin de prier Dieu pour apaiser nos cœurs et nous donner du courage. Nous avions son vicaire avec nous et son chant suffisait pour cela. Je me laissai aller en l’écoutant, découvrant avec surprise que j’aurais pu passer des heures à l’écouter, mais je savais que cela ne durerait pas longtemps. Je ne voulais pourtant pas que sa voix cesse. À l’image des siffleurs rouges, je voulais l’entendre en continu.
Ces derniers, entendant la voix d’Anela, imitèrent sa mélodie. Ce fut en entendant cela qu’Anela ouvrit les yeux après de longues minutes, tentant de chercher un siffleur rouge. On les entendait toujours, mais il était rare de les voir. Alors, ce fut mon regard qu’il trouva. Sa voix vacilla un peu et il mit doucement fin à son chant. Les prières des autres Ducs s’interrompirent alors et je ne sus ce qu’ils comprirent ou virent, mais Fratera proposa, ou força, Beret et Pero à sortir, me laissant avec Anela dans un silence solennel.
— Devrions-nous rejoindre les autres ? proposai-je.
— Devrions-nous ?

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