— Devrions-nous rejoindre les autres ? proposai-je.
— Devrions-nous ? Selene, que pensez-vous de ce que j’ai dit ?
En vérité, demeurer à ses côtés ainsi mettait ma volonté à rude épreuve. Le désir de le dévorer me mettait l’eau à la bouche et je luttais contre toutes les fibres de mon corps pour résister. Anela ne semblait cependant pas décidé à me laisser partir. Il voulait une réponse sincère.
— Je pense que si Od et les monarques avaient voulu vous tuer, ils n’auraient pas hésité. Ils ne vous auraient laissé aucun moment tranquille comme celui-ci, quand bien même nous sommes entourés de consanguines.
Il m’incita à continuer et inclinant doucement la tête dans ma direction. Je me redressai tentant d’échapper à l’odeur naturelle de sa peau que même l’odeur des fleurs ne pouvait me cacher.
— Alors, je pense qu’ils vous attendent réellement et qu’ils ne prendront pas votre vie. Ou du moins, pas avant de vous avoir vu. Cependant, pour les autres… je ne peux rien vous dire.
Il hocha la tête et un léger soupir s’échappa de ses lèvres.
— Nous ne pouvons pas reculer. Le peuple compte sur nous, mais je ne me suis jamais sentis aussi proche de… je l’ignore. Pas de la mort, puisque je sens que je ne mourrais pas, mais je sens que quelque chose m’échappe. Pour la première fois, j’ai peur de manquer des choses.
Une de ses mèches tomba devant ses yeux et il vint la relever, tirant sa chevelure écarlate vers l’arrière et dégageant son regard sanglant.
— Cette expédition est différente de toute celle que j’ai pu réaliser. Je sens que je perds de mon calme et de ma légèreté. Je dois m’inquiéter davantage pour mes coéquipiers. Et je ne sais quoi penser de vous et de votre attirance pour moi. Je n’aime pas cela. Vous me donnez la désagréable impression de perdre quelque chose de vraiment important, de ne pas saisir une opportunité.
Je comprenais cela. Il me faisait ressentir la même chose. Comme si tous ces jours passés à vivre ma vie avaient manqué de quelque chose de terriblement important et maintenant que je l’avais sous les yeux, je savais que c’était lui. C’était frustrant, catastrophique même ! Dans un monde comme le nôtre, je ne pouvais me permettre de ressentir quelque chose comme ça, encore moins pour lui. Mais il suffisait que je voie son visage pour que ma raison s’étiole.
— Nous devrions rejoindre les autres, insistai-je.
Je tentai de me hisser hors du bassin, mais Anela me retint. Sa main accrocha mon bras et il me fit face avec l’air le plus vulnérable qu’il m’avait été donné de voir. Mon cœur tambourina dans ma poitrine à cette vue désirable.
— Je ne peux rien vous offrir Selene. Ce serait trop cruel de vous donner ce que vous désirez si je suis voué à disparaître un jour, mais je souhaite connaître ce que je manque, juste un peu. Je suis curieux.
Sa main se posa sur ma joue et le regard qu’il posa sur mes lèvres me fit comprendre ce qu’il attendait. Cependant… ce n’était pas ce que je voulais. Pas exactement. J’attrapai son poignet pour rompre le contact avec mon visage et regardai autour de nous, aux aguets de ce qui pourrait nous surprendre ou nous observer.
— Nous ne devrions pas faire cela.
— Cela ne nous engagera à rien, me rassura Anela. Un baiser. Montrez-moi ce que cela fait. Donnez-moi un aperçu de ce que nous aurions pu vivre dans un autre monde que celui-ci.
Je campai sur mes positions, le dissuadant d’un regard de faire quoi que ce soit. Il s’avoua vaincu. Il baissa la tête un court instant et la releva en m’offrant un sourire doux. Ses joues devinrent rouges, même ses oreilles, et il dodelina de la tête, visiblement honteux de ce qu’il venait de « proposer ». Il s’excusa, gêné, et proposa à son tour de rejoindre les autres. Quelque chose remua en moi. Ce fut bien plus qu’une pulsion. Je n’aurais su la définir, mais le voir s’offrir à moi, lui, le Vicaire Sanglant à l’air si glacial face au peuple, me flattait. Non. J’étais honoré.
Je le retins à mon tour et le retournai avant de plaquer ma bouche contre la sienne. Ses lèvres s’écrasèrent contre les miennes, moelleuses à souhait, et l’envie de les mordre me tordit l’estomac. Anela se reprit bien vite et entoura mon visage de ses mains graciles, si délicates contrairement aux miennes, mais pourtant si fort pour manier l’épée. Il se plaqua de lui-même contre moi et bougea ses lèvres pour happer les miennes. Je n’avais jamais ressenti le besoin de fermer les yeux durant un baiser. Je trouvais même cela ridicule.
Cependant, j’en ressentis le besoin avec lui. Je trouvais dans son baiser une douceur qu’aucun être vivant n’aurait pu avoir et dans ses doigts contre mes joues, une tendresse qui me faisait frémir. Ce soir-là, à l’auberge il y a quelques jours, je m’étais demandé comment pouvait être Anela avec ses amants. Aujourd’hui, j’étais profondément envieux de cesdits amants, ou du moins du peu qu’il avait pu avoir. Me laissant guider par ce désir et par mon appétit, je léchai ses lèvres et l’envahi.
Le goût de sa salive inonda ma bouche et je ne résistai plus à l’envie de le mordre. Je suçai son muscle humide et laissai mes dents s’enfoncer dans ce dernier. Le goût de son sang explosa dans ma bouche et je gémis. Anela recula en un hoquet de surprise, mais je ne le laissai que peu faire. Je repris rapidement notre baiser, le poussant au bord du bassin pour l’y coincer. Pas offusqué, il me laissa faire et je m’autorisai un peu plus. Mes baisers dévièrent jusqu’à son cou et j’y inspirai son odeur, profondément.
Je le mordis là aussi et ses doigts s’enfoncèrent dans ma chair. Je fus si excité de voir qu’il ne tentait pas de se dégager ou de se plaindre que je voulus pousser encore plus les choses, mais un bruit venant du feuillage d’un saune me fit revenir à la réalité. Je m’immobilisai et me redressai, retrouvant ma lucidité.
— Je suis navré Anela. Je… je n’aurais pas dû me comporter ainsi. J’ai tendance à…
Anela éclata d’un petit rire cristallin, maîtrisé contrairement à ceux de Beret, et j’assistai, médusé, à son amusement.
— Je vous l’ai demandé, Selene. À vrai dire, ce baiser était comme je me l’étais imaginé. Votre passion vous va à ravir.
Contre toute attente, une bouffée de chaleur m’envahit. Je me sentis rougir et cette réaction était si… unique que je peinais à m’en remettre. J’étais… gêné ?
— Bien que j’ai mal à la langue, ajouta-t-il avec un air malicieux.
Je puisai dans mon esprit pour trouver quelque chose à lui répliquer pour le rendre aussi rouge que je l’étais et ma réplique s’imposa à mon esprit comme une évidence.
— Vous avez dit « comme je me l’étais imaginé ». Anela, votre esprit est-il si dépravé ?
Il fut surpris, puis ses oreilles se colorèrent adorablement et nous rigolâmes, gênés. Et en l’entendant rire, en voyant ses yeux de biche me cherchaient, je compris que quelque chose avait changé en moi. J’étais affamé, oui. Je rêvais de le dévorer, mais quelque chose d’autre naissait pour lui. Quelque chose de plus doux et de plus pur.
Est-ce que Dieu se jouait de moi ?

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